02 septembre 2006

JOURNAL D’ADRIEN DEUME

Ce matin, le retour au bureau était un peu anxieux. Qu’allait penser ma hiérarchie d’un fonctionnaire dans la maison depuis une semaine et sollicitant déjà deux jours de congé ?
Mais rien à faire, ma névralgie m’avait tenu au lit, dans le noir absolu, pendant 48 heures… Sans doute un effet du stress car je n’avais jamais connu de telle migraine, mais j’étais bien décidé à redoubler d’efforts à mon retour pour mon faire oublier mon accès de faiblesse !

A ma grande surprise, mon absence était passée totalement inaperçue, mes collègues et ma hiérarchie avaient eu d’autres chats à fouetter : la situation en Syldavie orientale s’était considérablement dégradée et le Secrétaire Général de l’Organisation prévoyait de se rendre éventuellement sur place les jours prochains afin de jouer les bons offices. Notre service allait être chargé de lui rédiger ses éléments de langage. Je me félicitais déjà de pouvoir jouer un rôle non négligeable à cette occasion grâce à ma toute fraîche connaissance des débats qui agitaient la Syldavie orientale. Une occasion à ne pas laisser passer d’impressionner ma hiérarchie par la profondeur de mes analyses et la vigueur de mes recommandations !
Par ailleurs, les services se trouvaient également en ébullition pour d’autres raisons : deux circulaires avaient coup sur coup remis en question des habitudes bien acquises. Tout d’abord, le Directeur de l’administration par le biais d’un courrier officiel adressait des remontrances aux membres du personnel qui depuis trop longtemps nourrissaient les paons du Palais des Nations.
Ces derniers avaient au fil des ans acquis une stature symbolique non négligeable, leur présence égayait les jardins et contribuait à populariser les Nations Unies au sein des milieux proches des animaux. Ces bêtes étaient devenues la coqueluche non seulement du public visitant le Palais, mais des fonctionnaires eux-mêmes. Néanmoins ces marques d’affection commençaient à être dangereuses pour les volatiles. S’ils le souhaitaient, ces derniers pouvaient être nourris tout au long de la journée, sans avoir à se déplacer. Leur régime alimentaire s’était considérablement diversifié du fait de l’ignorance largement répandue parmi les fonctionnaires de la nourriture de base des paons, ainsi que de la curiosité manifestée par les animaux eux-mêmes pour tout type d’aliment leur étant proposé… Les malheureux volatiles ressemblaient de plus en plus à des dindons dodus et éprouvaient la plus grande peine à se mouvoir. Soucieux de ne pas ridiculiser les recommandations générales des différentes agences des Nations Unies en matière d’alimentation par la vision d’animaux obèses dans l’enceinte même du Palais, le Directeur de l’administration rappelait dans sa circulaire les principaux aliments constituant le régime de base des paons avant de préciser d’un ton menaçant qu’à partir de cette date un cordon de sécurité sanitaire serait établi autour des paons pour leur éviter des contacts avec les fonctionnaires, ces « relations ayant un effet néfaste et visible sur la santé des paons ». Cette décision mécontentait grandement certains de mes collègues qui avaient établi au fil des ans des relations de tendresse avec les mascottes du Palais et qui s’en voyaient privés de manière autoritaire.

Comme si cela ne suffisait pas, les services de l’administration, pleins de zèle, avaient dévoilé le contenu d’une deuxième circulaire qui allait également faire du bruit : plusieurs accidents récents survenus dans le Palais avaient alerté les services compétents sur la dangerosité des fauteuils mobiles utilisés par les fonctionnaires. Une enquête de fond avait conclu prudemment qu’il était « légitime d’estimer que les incidents récents ayant attenté à l’intégrité corporelle de certains membres du personnel avaient pour origine la conception des sièges de bureau officiels reposant en équilibre sur quatre roues, ce qui ne garantissait pas un équilibre idéal en cas de mouvement brusque de la part du fonctionnaire ». En conséquence, les services techniques recommandaient « le passage sans délai d’un parc de fauteuils quatre roues désormais obsolète et dangereux à un parc de fauteuils cinq roues qui, outre un confort renforcé, permettrait de réduire drastiquement le nombre d’accidents corporels ». L’évocation des avantages comparatifs des sièges cinq roues aurait dû suffire, mais les services compétents avaient estimé que deux précautions valaient mieux qu’une et que si cela allait sans dire, cela irait encore mieux en le disant. Il était donc précisé que ce changement était obligatoire, que les fonctionnaires qui seraient pris en flagrant délit de conservation de siège quatre roues pourraient faire l’objet de remontrances officielles et qu’en tout état de cause l’organisation ne saurait être tenue responsable des accidents qui pourraient alors se produire…
Cette manière de faire vexait nombre de mes collègues. Il n’y avait de leur part aucun attachement particulier à leur siège qui leur avait effectivement rompu les lombaires pendant de longues années tout en menaçant de les jeter à bas en permanence, mais l’imposition de changements accompagnés de mesures coercitives blessait les valeurs libérales d’autonomie et de responsabilité personnelle de beaucoup d’entre eux. Il y avait néanmoins un parfum d’inexorabilité qui se dégageait de ces deux circulaires : les temps changeaient…

Pour ma part, j’étais trop neuf dans cette organisation pour ressentir douloureusement ces changements. Je me concentrais donc à la tâche qu’on venait de m’attribuer : établir de façon exhaustive les raisons en faveur et les raisons allant à l’encontre de l’intervention de notre Organisation dans la mêlée syldave. Je prenais à cœur ce travail : de mes conclusions pouvaient dépendre l’envoi de troupes ou à tout le moins celui d’une mission d’inspection. Il me fallait procéder méthodiquement, je commençais par appeler la mission syldave à Genève. Lorsque je sollicitais l’Ambassadeur je fus surpris de voir répondre le diplomate que j’avais déjà aperçu lors des réunions des peuples indigènes se tenant au Palais. Ce dernier, fataliste, me précisa qu’en effet, du fait des faibles ressources disponibles pour sa mission, il couvrait à la fois les questions de droits de l’homme et des peuples indigènes, les questions de droit du travail, de santé, de commerce, de migrations ainsi que de coordination en matière de météorologie… La situation actuelle l’avait néanmoins poussé à se concentrer sur les questions politiques et c’est avec obligeance qu’il me dressa le tableau de la situation complexe de son pays.
Au terme de son exposé, j’avais l’intuition du cadre général de ma note mais il me fallait en préciser les détails. Je me rendis au centre de médias afin de compulser les dernières trois années de reportage pour y dénicher celui qui éclairerait d’un jour nouveau les soubresauts actuels de la Syldavie Orientale… Pendant qu’un fonctionnaire tendu enregistrait dans le studio mitoyen un « cours de formation à distance de renforcement des capacités institutionnelles », je m’installais confortablement devant les écrans projetant en direct les hoquets de notre monde…
Ce fut l’équipe de nettoyage qui me réveilla, je m’étais endormi devant la retransmission de la dernière réunion du Conseil de Sécurité faisant le point sur la situation syldave… Vite ! Il me fallait remonter afin de pouvoir au moins donner une première ébauche de réponse à la requête de mon chef ! Ce dernier était heureusement en train d’établir avec nos services administratifs un emploi du temps éventuel au cas où il lui était demandé de se rendre dans les jours prochains en Syldavie. L’exposé de mes conclusions préliminaires recueillit son assentiment distrait. Il était en effet contrarié car le Sheraton de la capitale syldave affichait complet, il allait lui falloir trouver une solution de repli de toute urgence… Néanmoins il m’encouragea à poursuivre et à développer mon argumentaire. Il souhaitait que nous puissions en discuter le lendemain matin. Je savais ce que cela voulait dire… J’allais devoir appeler mon épouse pour lui dire de ne pas m’attendre, mais elle comprendrait : dans les circonstances où le sort du monde peut se jouer, il fallait savoir faire preuve de flexibilité et somme toute ce n’était que le lot quotidien du fonctionnaire des Nations Unies.

La vue du lac de nuit depuis les fenêtres du Palais a des attraits qui pourraient aisément détourner un fonctionnaire de ses responsabilités. Heureusement, j’étais fermement décidé à peser de tout mon poids sur la situation syldave. Je m’appliquais donc à rédiger une note structurée mais percutante. On saurait de quel bois les Nations Unies se chauffaient ! Plus de demi-mesure ni d’atermoiements, il était temps d’agir… Une fois le point final apposé, je me renversais de contentement dans mon fauteuil au risque de le faire basculer. J’en étais sûr, ma note serait remarquée en haut lieu ! Tout comme mon dévouement et mon implication d’ailleurs.
C’est le sourire aux lèvres que je quittais le Palais, saluant d’un air guilleret les agents de sécurité de garde….