13 septembre 2006

JOURNAL D’ADRIEN DEUME

Le cafouillage de la veille faisait mauvais genre…. Il y avait dû y avoir remontée de bretelles car un e-mail nous attendait dès notre retour de la pause café du matin, nous recommandant vivement d’assister à l’intervention du Secrétaire Général depuis New York. Deux précautions valant mieux qu’une, le cabinet du Directeur Général des Nations Unies Genève, avait pris la peine d’appeler au téléphone New York hier soir afin de se faire confirmer le décalage horaire…Tout cela je l’apprenais de la bouche de la secrétaire du Directeur Général à côté de qui je me trouvais assis dans la salle de l’Assemblée Générale.
J’avais bien senti lors du déjeuner pris à la cafeteria, un regard insistant posé sur moi : une femme généreuse tant en formes qu’en mots me lançait des œillades qui se voulaient aguichantes. Mon insistance à déployer ostensiblement mon journal pour couper court ne l’arrêta en rien ; je me retrouvais rapidement muni d’une compagnon de déjeuner… J’appris très vite qu’elle s’appelait Grettel et qu’elle occupait le poste convoité de secrétaire du Directeur. Elle appartenait à la caste supérieure des services généraux et cela lui procurait une satisfaction évidente. Elle employait avec une candeur comique un « nous » englobant lorsqu’elle évoquait les activités du Directeur. L’identification était encore rendue plus complète depuis qu’elle s’était mise au russe pour pouvoir parler à « son » Directeur dans sa langue natale puisqu’il était de tradition immémoriale que le responsable des Nations Unies Genève soit originaire de Russie ou de ses avatars précédents…
Elle ne me laissait pas l’occasion d’en placer une lors du repas, ce qui m’arrangeait bien car une extinction de voix m’avait doté aujourd’hui d’une voix de crécelle, et par ailleurs je découvrais avec un intérêt croissant les arcanes du pouvoir qu’elle me détaillait complaisamment. Une écoute attentive, voilà plus qu’il n’en fallait pour nourrir le débit de Grettel. Elle prenait un air de conspirateur et baissait la voix pour me brosser le tableau exhaustif des inimitiés en haut lieu. Tout cela me semblait extrêmement intéressant et je voyais clairement le profit que je pouvais tirer de ma proximité avec une telle source d’informations… Accessoirement, cela me flattait de me voir séduisant dans les yeux de Grettel… Il fut convenu de nous retrouver pour l’intervention du Secrétaire Général, mais il me fallait d’abord savoir le sort que l’on avait réservé à ma note sur la situation syldave…

Ma note avait plu, au point que ma chef de Département afghane, Mme Kertani, supérieure hiérarchique d’Igor Kondratiev, avait décidé qu’il fallait en présenter les principales conclusions lors d’un séminaire de validation qui se tiendrait dans la capitale syldave dans les meilleurs délais. Le pays était désormais en phase 3 de sécurité et au bord de la guerre civile mais cela n’avait pas l’air de représenter un quelconque obstacle à ses yeux. Par contre, la date pour la tenue du séminaire n’était pas encore définie car la compagnie aérienne préférée de Mme Kertani n’avait encore précisé formellement son plan de vol pour les 10 jours à venir… Néanmoins, il avait été décidé en haut lieu que j’accompagnerais ma chef de Département afin de pouvoir lui résumer au cours du vol les principaux points de ma note dont elle avait essentiellement lu l’introduction et la conclusion…
C’est ravi que je m’engageais dans le « couloir de verre » avec mes collègues pour me rendre à la salle de l’Assemblée Générale. J’allais faire mes premiers pas de fonctionnaire itinérant et découvrir une contrée exotique dans des conditions tout à fait sympathiques…

Mais pour le moment, je retrouvais Grettel qui roucoulait en me prenant le bras, « il fallait absolument se mettre aux premiers rangs afin de ne rien perdre du discours, d’autant que le Secrétaire Général avait des yeux absolument fascinants.. » Comme la veille, la salle se transforma bientôt en ruche, l’excitation était à son comble car c’est dans ces moments là que les fonctionnaires des Nations Unies se sentaient appartenir à l’avant-garde du monde qui bouge…
L’intervention du SG était retransmise sur écran géant au même moment dans tous les principaux centres des Nations Unies aux quatre coins du monde. Cela avait donc été un casse-tête terrible de définir le créneau horaire qui pourrait ne pas mécontenter les fonctionnaires nord et sud-américains obligés de raccourcir leur pause café du matin, et ne pas fâcher les fonctionnaires asiatiques ne voulant pas rester au bureau au-delà de l’heure de fermeture des épiceries. Sans parler des fonctionnaires européens tenant à leur pause repas du midi comme à la prunelle de leurs yeux… Néanmoins, une fenêtre d’une demi-heure avait été votée à l’unanimité du « comité de surveillance des horaires » spécialement réactivé pour l’occasion.
Le discours solennel commença par l’évocation des points que le SG souhaitait aborder : crise alimentaire en Afrique de l’Est, vague de terrorisme sans précédent en Asie Centrale, mise en cause des Nations Unies dans leur intervention de maintien de la paix aux Caraïbes… Cependant, avant d’aborder ces sujets douloureux, le SG souhaitait mettre les points sur les i en ce qui concernait les débats en cours sur le système de retraite des Nations Unies, ainsi que sur le projet d’instauration de la semaine de 4 jours modulable. Non ! Il n’avait jamais été question de transférer la gestion du fonds de pension des Nations Unies au privé, ni de réserver la future semaine de 4 jours modulable aux seules femmes enceintes. Ces rumeurs ne pouvaient résulter que d’un malentendu, ou du zèle dont le Conseiller spécial aux affaires financières et le Conseiller spécial à l’organisation du travail faisaient parfois preuve à mauvais escient….
Une fois ces vérités rétablies, le SG aborda les autres thèmes. Malheureusement, ce dernier venait à peine de mentionner la Syldavie orientale, ce qui me fit dresser l’oreille, que l’image disparut subitement de l’écran. Il nous restait heureusement le son comme dernier lien avec New York. Ecouter le SG au travers des interprétations chinoise ou arabe avait un charme exotique certain ; on se retrouvait aux temps héroïques de la radio de grand-papa : tous les fonctionnaires penchant la tête vers le sol, les sourcils froncés et la main à l’oreille. Certains se laissaient même bercer par le son mélodieux d’une langue qu’ils ne parlaient pas… Hélas ! Le son se dégradait également et l’on commençait à entendre les exclamations désespérées des interprètes annonçant à leur auditoire l’impossibilité pour eux de traduire un discours haché menu… J’en rigolais presque : nous étions au cœur des lieux de pouvoir du monde occidental, et l’on ressemblait de plus en plus aux naufragés du Titanic tentant de percevoir les messages grésillants de la radio de secours…
Une partie du public quitta la salle sans attendre ; l’information essentielle avait été donnée : on n’attenterait ni aux retraites ni à la semaine de 4 jours modulable… L’autre partie semblait faire preuve de plus d’obstination ou de moins de conscience professionnelle : on s’installait commodément en attendant que la transmission s’améliore. Mais après 15 minutes il fallut se rendre à l’évidence, l’image enfin de retour ne montrait qu’une salle vide, l’intervention du SG était terminée depuis belle lurette…
Je quittais alors Grettel qui anticipait déjà avec gourmandise les réunions de debriefing où chacun allait tenter d’accabler son collègue pour ce deuxième fiasco en deux jours…
Pour ma part, il me fallait commencer à préparer mon départ pour la Syldavie, il n’y avait donc plus de temps à perdre…