La Comédie UN
Vous pensiez avoir tout vu? Vous ne connaissiez pas les Nations Unies... Toute ressemblance avec des situations ou personnages existant ou ayant existé pourrait ne pas être le fruit du hasard...
22 novembre 2008
DRRIINNGG !!!
Mon Dieu ! Pourquoi fallait-il que les fabricants de réveils-matin dotent leurs appareils de sonneries aussi déplaisantes ! Un grand coup de pied dans l’appareil lui coupa le sifflet et donna à Deume une minute de répit pour reprendre ses esprits.
- « Mais où suis-je donc? » murmura-t-il d’une voix pâteuse. Deume fonctionnait au ralenti, et c’est d’un air ahuri qu’il fixa le mur où un margouillat traçait sa route, pendant que le couple infernal Skol-Lariam continuait de se disputer sous son crâne. D’une démarche mal assurée, il se dirigea vers la douche. Mais malgré des tentatives de plus en plus frénétiques, seul un mince filet d’eau froide daigna répondre à ses efforts. Une situation dans laquelle on trouve alors facilement des accommodements avec les standards d’hygiène personnelle…
Dans l’appartement, tout était calme. Attila ronflait comme une scie. Pour Mustapha et lui, les choses sérieuses n’allaient commencer que dans l’après midi.
Deume s’attarda un moment sur la cohérence générale de son costume: la veste semblait avoir tiré profit d’une cure de bronzage dont le pantalon n’avait apparemment pas bénéficié. Si quelqu’un le remarquait, on mettrait cela sur le compte des détergents locaux… Mais il fallait presser le pas ! Le lancement officiel de la Conférence allait débuter sur le site par une levée de drapeaux à laquelle tous les fonctionnaires déjà présents étaient tenus de prendre part. Descendu au pied de son immeuble, Deume chercha du regard un taxi. Même une vieille Citroën « Diane » rafistolée aurait fait l’affaire, mais aucun véhicule digne de ce nom n’apparaissait à l’horizon. Deume se résigna à héler le taxi collectif. Les passagers déjà présents se serrèrent encore davantage afin de dégager une portion de fauteuil pour ce toubab en costume. Plusieurs paires d’yeux à la fois curieuses et perplexes dévisageaient le nouveau passager mais ce dernier ne s’en rendait pas compte, trop occupé à repousser les avances d’une poule entreprenante. Les sourcils froncés, il sommait le gallinacé de s’éloigner, sur un ton qui n’admettait pas de réplique. Si la poule semblait prendre au sérieux l’avertissement, se tenant désormais coi tout en le dévisageant fixement, le reste du bus était agité de rires sonores. C’est sous le regard narquois des passagers, et amoureux de la poule que Deume s’éjecta du minibus devant l’entrée du Palais des Congrès. Des bruits de marteau se faisaient encore entendre, mais il n’en avait cure. Il voyait surtout que l’assistance était déjà rassemblée au garde à vous sous le grand badamier. Deume eut tout juste le temps de se poster à côté de son collègue Doumbouya, que des sirènes stridentes signalèrent l’arrivée imminente du Secrétaire Général Rojas et des autorités locales. Arrivé bon dernier, Deume était le seul à ne pas profiter de l’ombre bienfaisante du badamier, et la sueur qui lui coulait déjà en abondance dans le dos n’annonçait rien de bon si la cérémonie se prolongeait…
Mon Dieu ! Pourquoi fallait-il que les fabricants de réveils-matin dotent leurs appareils de sonneries aussi déplaisantes ! Un grand coup de pied dans l’appareil lui coupa le sifflet et donna à Deume une minute de répit pour reprendre ses esprits.
- « Mais où suis-je donc? » murmura-t-il d’une voix pâteuse. Deume fonctionnait au ralenti, et c’est d’un air ahuri qu’il fixa le mur où un margouillat traçait sa route, pendant que le couple infernal Skol-Lariam continuait de se disputer sous son crâne. D’une démarche mal assurée, il se dirigea vers la douche. Mais malgré des tentatives de plus en plus frénétiques, seul un mince filet d’eau froide daigna répondre à ses efforts. Une situation dans laquelle on trouve alors facilement des accommodements avec les standards d’hygiène personnelle…
Dans l’appartement, tout était calme. Attila ronflait comme une scie. Pour Mustapha et lui, les choses sérieuses n’allaient commencer que dans l’après midi.
Deume s’attarda un moment sur la cohérence générale de son costume: la veste semblait avoir tiré profit d’une cure de bronzage dont le pantalon n’avait apparemment pas bénéficié. Si quelqu’un le remarquait, on mettrait cela sur le compte des détergents locaux… Mais il fallait presser le pas ! Le lancement officiel de la Conférence allait débuter sur le site par une levée de drapeaux à laquelle tous les fonctionnaires déjà présents étaient tenus de prendre part. Descendu au pied de son immeuble, Deume chercha du regard un taxi. Même une vieille Citroën « Diane » rafistolée aurait fait l’affaire, mais aucun véhicule digne de ce nom n’apparaissait à l’horizon. Deume se résigna à héler le taxi collectif. Les passagers déjà présents se serrèrent encore davantage afin de dégager une portion de fauteuil pour ce toubab en costume. Plusieurs paires d’yeux à la fois curieuses et perplexes dévisageaient le nouveau passager mais ce dernier ne s’en rendait pas compte, trop occupé à repousser les avances d’une poule entreprenante. Les sourcils froncés, il sommait le gallinacé de s’éloigner, sur un ton qui n’admettait pas de réplique. Si la poule semblait prendre au sérieux l’avertissement, se tenant désormais coi tout en le dévisageant fixement, le reste du bus était agité de rires sonores. C’est sous le regard narquois des passagers, et amoureux de la poule que Deume s’éjecta du minibus devant l’entrée du Palais des Congrès. Des bruits de marteau se faisaient encore entendre, mais il n’en avait cure. Il voyait surtout que l’assistance était déjà rassemblée au garde à vous sous le grand badamier. Deume eut tout juste le temps de se poster à côté de son collègue Doumbouya, que des sirènes stridentes signalèrent l’arrivée imminente du Secrétaire Général Rojas et des autorités locales. Arrivé bon dernier, Deume était le seul à ne pas profiter de l’ombre bienfaisante du badamier, et la sueur qui lui coulait déjà en abondance dans le dos n’annonçait rien de bon si la cérémonie se prolongeait…
Jane Butter ouvrit le bal des discours pour dire sa fierté de se retrouver en Afrique, berceau de l’humanité et creuset de la civilisation. Ses collègues s’apprêtaient à endurer stoïquement le récit des différentes phases de l’évolution humaine ayant précédé l’ANUS SEC XII, mais Butter soulagea tout le monde en passant directement de Lucy au fonctionnaire onusien, traçant un parallèle hardi entre la révolution paléontologique qu’avait représenté la découverte de cette australopithèque, et les bouleversements que l’on pouvait espérer de la tenue d’une grande conférence de l’ONU dans le berceau de l’humanité… A cette évocation, beaucoup de fonctionnaires présents restèrent songeurs, Lucy leur apparaissant surtout comme plus évoluée que beaucoup de leurs collègues… Rojas prit ensuite la parole pour rappeler que l’ANUS SEC avait toujours eu comme ambition de se trouver « au devant de la vague », et que l’organisation de sa Conférence quadriennale en Guinée lançait un mouvement novateur où l’ONU revenait à ses racines : le travail de terrain et sur le terrain, en prise avec les réalités du développement. Pour sa part, Deume espérait surtout que l’ANUS SEC ne se prendrait pas la vague en pleine poire… En attendant, d’autres vagues continuaient de déferler sous sa veste et il désespérait de pouvoir enfin se mettre au frais. Deume fut ramené à la réalité par les applaudissements concluant le discours du ministre guinéen du Commerce. Ce dernier avait rappelé l’étendue des attentes que les pays en développement plaçaient en les Nations Unies, seule institution dont ils ne soupçonnaient pas la partialité à l’heure de proposer son aide. Voilà qui donnait une touche de gravité et de sérieux à une cérémonie qui jusqu’alors déroulait son protocole convenu et ses envolées parfois lyriques mais souvent creuses. Mais personne n’eut le temps de s’appesantir sur ces propos sans langue de bois car la fanfare de l’armée guinéenne entamait déjà les premières notes martiales de l’hymne national.
Un officier de l’armée, accompagné du commandant de la sécurité du Palais des Nations, s’approcha du mât où claquait au vent le drapeau de la République de Guinée. L’étendard national devait en effet être lentement descendu afin d’être remplacé par le drapeau onusien, cela pour symboliser le fait que, pendant la durée de la Conférence, le Palais des Congrès de Conakry devenait territoire international. Pendant que les fonctionnaires dodelinaient de la tête au rythme de la grosse caisse, l’officier commença sa tâche. Ses gestes, empreints tout d’abord d’une lenteur affectée, se firent soudain nerveux. L’atmosphère se crispa tout comme les traits de l’officier. Le drapeau ne venait pas ! Les mouvements de plus en plus secs qu’il imprimait aux cordages n’y changèrent rien. L’officier de sécurité onusien jetait des regards affolés à Butter. Le protocole onusien exigeait en effet ce changement d’étendard qui reflétait l’extraterritorialité de l’Organisation et le fait qu’elle était seul maître à bord sur le territoire de la Conférence. Doumbouya se pencha vers moi et me murmura dans le creux de l’oreille : « C’est la faute de l’arbre maudit ! » Au vu de mon air ahuri, il poursuivit « Mais oui ! Le badamier ! En Guinée, on dit que c’est un arbre porte-malheur. L’arbre qui tue ! Un couple qui accepte la présence d’un badamier sur sa propriété verra l’un des conjoints décéder brusquement. D’ailleurs, le gouvernement a officiellement lancé un programme pour se débarrasser des badamiers encore existants ! » Voilà qui était au-delà des capacités d’action des Nations Unies… Cependant, après un bref conciliabule, l’officier guinéen entreprit de grimper au mât pour débloquer la situation. L’entreprise était ardue car le malheureux militaire n’était pas équipé pour. Mais on lui avait bien fait comprendre que son futur avancement serait étroitement corrélé à cette ascension, ou à ses glissades éventuelles… Son patriotisme ardent ne nécessitait pourtant pas de motivation supplémentaire, et le militaire s’acquitta de sa mission sous les murmures soulagés de l’assistance. Pendant que Deume philosophait en lui-même sur les hauts et bas d’une carrière soumise aux montées et descentes de drapeau, le commandant Sylvestre, qui dirigeait les services de sécurité du Palais, fit lentement monter dans l’azur le drapeau bleu des Nations Unies.
La cérémonie s’achevait. Deume, en nage, soupesait le pour et le contre. Avait-il matériellement le temps de rentrer à l’appartement et de se changer avant le début des discussions ? Butter lui facilita la tâche en lui demandant de l’accompagner. Elle allait inspecter les installations électriques de la Conférence et souhaitait un avis technique. D’où tenait-elle que Deume avait une quelconque autorité en la matière ? Elle avait pourtant souvent chuchoté au creux de l’oreille de France Panier que « décidément, ce Deume n’était pas une lumière… » Pour sa part, ce dernier était aux anges. Il avait le sentiment de devenir indispensable. Investi d’aucune attribution spécifique, il devenait bon à tout faire.
Butter et Deume restaient songeurs… Devant eux, se dressait une cathédrale industrielle. Des générateurs avaient été ramenés de tout Conakry, voire de plus loin encore, pour pourvoir aux besoins de la Conférence. Ils avaient été rassemblés dans un désordre indescriptible. L’officiel guinéen se rengorgea en leur affirmant qu’avec cette installation, la lumière brillerait en permanence au Palais des Congrès, à défaut de naître des discussions… Butter regardait d’un air soupçonneux les fils dépareillés qu’une armée de petites mains s’efforçait de démêler. D’un air candide, Deume s’enquit des sources alternatives d’électricité que l’on avait fournies à la population locale pour remplacer les générateurs réquisitionnés. « Les sacrifices temporaires ne sont rien au regard du plaisir d’accueillir les travaux de l’ANUS SEC » répondit évasivement l’officiel guinéen avant d’entraîner ses deux invités vers la salle informatique. Là encore, une troupe désordonnée de « jeunes à tout faire » tentait de saisir les instructions confuses qu’un Attila Czibor à la limite de l’hystérie leur lançait d’une voix flirtant avec les aigus. Emilie Larcenet avait, elle, préféré se réfugier dans la salle voisine où elle observait le dernier briefing d’une armée de dactylos recrutées localement par Fatoumata Fofana, assistante de direction originaire de Guinée, et qui terrorisait les couloirs de l’ANUS SEC depuis une grosse décennie. Cette dernière avait été envoyée par l’Organisation afin de mettre au pas cette petite troupe, et les initier aux joies du secrétariat d’une conférence onusienne.
La pluie se mit à tomber au moment où Deume sortait du bâtiment. Bientôt, ce fut un déluge. Deume pensait avec angoisse que si cela continuait ainsi, on allait risquer non pas de mouiller son costume mais carrément de perdre la vie lorsque les forums thématiques démarreraient le lendemain sous des tentes gorgées d’eau… Mais le chauffeur de taxi l’interrompit au beau milieu de ses noires réflexions.
- « Comment se passe la Conférence ? » s’enquit-il d’un air faussement détaché.
- « Elle ne commence que demain » répondit Deume, agréablement surpris de l’intérêt que portait ce chauffeur de taxi aux activités de l’ANUS SEC.
- « Ah... » répondit, visiblement déçu, ce dernier. « Et va-t-elle durer longtemps ? »
Deume commença à soupçonner que l’intérêt du taxi pour le contenu des discussions n’était que tout relatif…
- « Une semaine » dit-il. « Mais pourquoi me demandez-vous cela ? »
Le chauffeur lui fit un grand sourire et répondit benoîtement « On nous a pris tous nos générateurs électriques en nous disant que l’ONU avait besoin de faire toute la lumière… J’aimerais bien savoir quand est-ce que je vais pouvoir lire mon journal autrement qu’à la chandelle, et manger autre chose que de la viande froide et des légumes crûs ».
Deume s’enfonça dans son siège. Il n’était bien entendu pas responsable, mais n’arrivait pas à se dégager d’un léger sentiment de malaise et de culpabilité. « On proclame à tous vents que nous travaillons au développement des pays pauvres, et qu’est-ce que ces pays voient concrètement de notre action ? Qu’on leur enlève l’électricité et qu’on les oblige à manger froid ! »
Mais le taxi s’arrêta devant l’immeuble de Deume, et ce dernier s’empressa de sortir non sans oublier de souhaiter une « bonne continuation » au chauffeur, mécène de l’ANUS SEC XII à son corps défendant…
La pluie s’était elle aussi arrêtée de tomber. Des ouvriers étaient rassemblés autour de la piscine en construction et tentaient de vider l’eau de pluie à l’aide de bassines. Deume les suivait du regard tout en montant lentement les marches. « Il n’y aura plus qu’à remettre cela à la prochaine averse ! » se dit-il. Tout cela lui semblait être une belle métaphore de l’action des Nations Unies, et lui rappelait le fameux tonneau des Danaïdes…


