JOURNAL D'ADRIEN DEUME
J’avais ouvert les yeux en même temps que le soleil. La chaleur qui régnait dans la chambre me desséchait la gorge. Enfilant en vitesse un T-shirt des Nations Unies, j’étais sorti à la recherche d’une bouteille d’eau. L’esprit encore embrumé, il ne me sembla pas anormal d’entrer dans une cage d’ascenseur qui ne possédait pas de porte mais un ruban qu’il fallait détacher du mur. Du coup, j’expérimentais directement et à mes dépens la validité de la théorie de la gravitation… Je me relevais péniblement, encore effaré de ce plongeon dans le vide la tête la première. Nos appartements n’étaient certes pas totalement finalisés, mais de là à devoir se méfier d’une cage d’ascenseur vide, il y avait de la marge ! A cet instant, je bénissais notre guide guinéen qui m’avait attribué une chambre au premier étage…
Il était encore très tôt, mais Conakry vibrionnait déjà. D’antiques automobiles cahotaient péniblement sur les chemins de latérite, dépassées par les cyclistes la tête dans le guidon qui tentaient d’échapper aux bouchons matinaux de la capitale guinéenne. Les vendeurs de rue étaient déjà à l’œuvre, déployant leurs modestes étals. Mais je n’avais pas un regard pour eux. J’étais obsédé par la sensation de soif qui atrophiait mes facultés intellectuelles. Regardant désespérément autour de moi, je dus me rendre à l’évidence. Nous étions dans un quartier de passage qui devenait, grâce à la venue de l’ANUS SEC XII, un quartier résidentiel mais aucune épicerie ne s’y était encore installée. Etouffant un gémissement, je repartis en courant vers mon appartement, collé au mur pour éviter le soleil de plomb qui montait dans le ciel. A mon retour, je trouvais Mustapha et Attila dans notre salon, occupés à couper en parts égales les quatre biscuits rescapés de la veille. Ces rations de survie devaient nous permettre de tenir jusqu’à un hypothétique repas de midi. Pour ma part, mes priorités étaient toutes autres. Il était l’heure de me rendre à l’hôtel du Golfe où se trouvait Jane Butter et France Panier, les deux chevilles ouvrières de la Conférence. Je devais y retrouver tous les autres collègues impliqués dans l’organisation afin de nous répartir les rôles. Nous entrions maintenant dans le vif du sujet…
Encore me fallait-il trouver un taxi ! Dans ce quartier, c’était une espèce rare. Planté sous un arbre majestueux qui m’abritait du soleil, je voyais néanmoins l’heure tourner sans qu’aucun taxi ne daigne répondre à mes avances. Prenant les choses en main, je me plantais au milieu du carrefour, prévenant le chauffeur de la vénérable Peugeot 504 qui arrivait au ralenti qu’il faudrait me passer sur le corps pour avancer. Ce dernier faillit me prendre au mot, et une fois que je me trouvais affalé sur la banquette arrière, mon chauffeur me demanda pour la prochaine fois de penser à sauter en marche car sa voiture ne redémarrait pas une fois arrêtée. C’est cahotant et pétaradant que je débarquais à l’hôtel du Golfe. Comme me l’avait enseigné mes collègues, je marchandais le prix de la course, obtenant un rabais d’un demi-dollar. La journée commençait bien ! Je retrouvais dans la salle de petit déjeuner la plupart de mes collègues, ou du moins les plus puissants et influents d’entre-eux. Le Secrétaire Général Rojas avait pris le soin de s’asseoir à la plus petite des tables, étalant autant qu’il le pouvait « le clairon de Conakry » face à lui, histoire de bien faire comprendre à tout le monde qu’il n’était là pour personne. Ce qui désespérait son directeur de cabinet Kenenisa Gebresselassie, assis à la table voisine et qui tentait en vain d’accrocher son regard. Jane Butter, pour sa part, avait ressorti sa garde-robe africaine qui commençait à sentir la naphtaline à Genève. Revêtue d’un magnifique boubou, elle avait réuni son équipe autour d’elle et du petit déjeuner. Je me faufilais en bout de table, louchant sur les jus de fruits frais et les croissants qui se trouvaient au milieu. Jane était déjà lancée dans le récit de son entrevue de la veille au soir avec le vice-Premier ministre guinéen lorsque Attila débarqua en pétard, me jetant un regard noir. Il m’en voulait d’avoir dû débourser 3 dollars pour son taxi alors qu’il aurait été tellement plus simple et économique de profiter du mien ! Du discours de Jane qui prenait l’aspect du Bottin Mondain tellement elle citait de dignitaires rencontrés, je retenais cependant une chose. Les débuts de la Conférence allaient tenir de l’équilibrisme sur un fil savonné. Aucun des bâtiments qui allait accueillir les différentes sessions n’était terminé, les équipes de personnel recruté sur place travaillaient dans la désorganisation la plus totale, et la question de l’hébergement promettait d’être le cauchemar annoncé… Bob Woodward nous informa d’une voix lugubre que beaucoup de journalistes renonçaient à couvrir la Conférence : certains avaient signalé qu’ils ne viendraient pas suite au désistement de leur chef d’Etat, d’autres n’avaient tout simplement pas trouvé de chambre. Le service de presse avait voté à l’unanimité l’accueil des correspondants de presse les plus importants dans leurs propres habitations et une dizaine de matelas pneumatiques avait été achetée en catastrophe à cet effet. Mais cette proposition venue du fond du cœur avait été superbement ignorée. Jane concentrait, elle, l’essentiel de son attention sur la liste des chefs d’Etat et de gouvernement qui avaient confirmé leur venue. En effet, l’une des tables rondes était intitulée « Heads of State high level brainstorming on solidarity ». Or, il fallait pour le moment se contenter du prince du Liechtenstein accompagné du Grand Duc du Luxembourg, du Premier ministre de la République Centrafricaine, du roi du Népal, du Président de Moldavie, de l’émir du Qatar et du Gouverneur général du Belize… Ne manquaient plus à ce tableau des titres et grades que l’empereur Bokassa et le Lider Maximo Fidel Castro! Il fallait rameuter tous azimuts ! La lecture de la presse nous appris que le Premier ministre du Bénin était en week end à Accra. On envoya illico France Panier le convaincre de prolonger son séjour dans la capitale ghanéenne en lui laissant entendre qu’il pourrait à cette occasion rencontrer personnellement Alpha Blondy… Car le chanteur ivoirien avait finalement confirmé sa présence à la Conférence mais il avait prévenu qu’il garderait sa liberté de parole. Démuni en célébrités connues des Ghanéens, Rojas avait donné son accord. Mais il avait discrètement demandé à nos services de lui couper le micro et de mettre cela sur le compte des défaillances électriques locales si jamais son discours devenait trop mordant.
Attila prit ensuite la parole. Les yeux plongés dans ceux de Jane Butter, il sembla jouir de l’annonce qui nous laissa saisis: la moitié des ordinateurs de la Conférence était encore bloquée à la douane locale. Les autorités prétextaient l’absence de papiers essentiels mais « à moi on ne me la fait pas » nous dit Attila, appuyant ses propos d’un clin d’œil exagéré, «comme partout en Afrique, ils sont à la recherche de bakchichs ». Nous étions tellement préoccupés que personne ne releva ces propos simplistes. Le constat était rude : une moitié du parc informatique était bloquée, la moitié disponible était pour sa part sous-utilisée. En effet, la première tentative le matin même de mettre tous les postes en réseau avait fait sauter le système et plongé le centre de conférences dans le noir. Les connexions internet étaient pour leur part d’une lenteur affligeante alors que la plupart des sites web de la Conférence regorgeaient des dernières innovations techniques impossibles à ouvrir ou télécharger sur place.
Jane Butter fit bonne figure face à cette série d’uppercuts car elle savait pertinemment que la volée de coups n’était pas terminée. Ce fut au tour de France Panier, chargée des questions d’hébergement, de prendre la parole. Elle prit une longue inspiration avant d’entamer les 14 stations de son chemin de croix. Le Lord of the Sea avait été retardé par une avarie mécanique en dessous des Canaries. Il n’arriverait donc qu’au 3e jour de la Conférence. De ce fait, les possesseurs de chambres à l’hôtel du Golfe ne pouvant changer d’hébergement, bloquaient le savant et minutieux processus d’upgrading qui avait été mis au point par France Panier. Les locataires de l’hôtel Gold Coast devaient en effet prendre le relais des grosses huiles de l’hôtel du Golfe qui migraient eux vers le Lord of the Sea, pendant que les possesseurs d’appartement auraient dû récupérer les chambres du Gold Coast, laissant eux-mêmes leurs studios aux journalistes et participants au forum de la société civile, ces derniers jouant le rôle des intouchables dans le subtil système de castes de la Conférence. Mais les brahmanes de l’hôtel du Golfe n’ayant pas bougé, tout le mécanisme de chaises musicales était grippé. On parlait déjà de membres d’ONG ayant élu domicile dans les églises de Conakry à défaut de trouver une chambre. La voix de France Panier devint chevrotante quand elle évoqua le sort du délégué belge qui avait pour sa part trouvé refuge dans une maison close. Les délégués algériens, marocains, tunisiens et libyens posaient quant à eux les bases d’une union du Maghreb arabe en se regroupant tous ensemble dans une seule chambre de l’hôtel Gold Coast. Le délégué algérien avait confié à France qu’afin de ne pas froisser les nombreuses susceptibilités présentes, il avait fallu recourir à la courte paille pour désigner ceux d’entre eux qui allaient dormir dans le lit. Certains autres délégués étaient portés disparus et l’on craignait le pire pour eux. France passa ensuite rapidement sur les soucis logistiques de ceux qui avaient tout de même le privilège de bénéficier d’un lit et d’un toit. Je me permis cependant de signaler à ce moment qu’il valait mieux éviter les ascenseurs le temps de la Conférence…
Lorsque France termina son exposé, un silence pesant se fit. Tout le monde attendait qu’il fût rompu par Jane Butter mais celle-ci était comme statufiée. Elle était visiblement prise de vertige à l’énoncé de tous les problèmes auxquels il allait falloir faire face. Et le Secrétaire Général des Nations Unies qui débarquait dans la soirée… Jane Butter se leva d’un bond et se précipita dans le bureau du directeur de l’hôtel. Nous la vîmes de loin se mettre à genoux et implorer celui-ci de terminer la pose de la moquette dans la chambre affectée au Secrétaire Général. Que le minibar n’ait pas de branchement, soit... Que la télévision ne retransmette que les chaînes locales, passe encore... Mais qu’au moins le Secrétaire Général puisse marcher pieds nus dans sa chambre sans s’enfoncer un clou dans l’orteil…
De retour à notre table, légèrement rassérénée par les promesses du directeur faites sur la tête de la mère de celui-ci (alors qu’après tout, rien ne prouvait que la mère du directeur soit encore de ce monde…), Jane Butter répartit les tâches. Pour ma part, j’étais chargé de suivre le forum de la société civile qui se tenait aux abords du centre de Conférence. J’étais impatient de découvrir cette faune de militants si éloignée de mon quotidien. J’étais également curieux de voir comment concrètement l’on pouvait placer une existence et une carrière sous la bannière d’un idéal et de principes. Des principes forts et un idéal solide, j’avais parfois l’impression fugace que c’est ce qui m’avait manqué par le passé, mais je les sentais se raffermir en moi au contact du monde onusien…
Il était encore très tôt, mais Conakry vibrionnait déjà. D’antiques automobiles cahotaient péniblement sur les chemins de latérite, dépassées par les cyclistes la tête dans le guidon qui tentaient d’échapper aux bouchons matinaux de la capitale guinéenne. Les vendeurs de rue étaient déjà à l’œuvre, déployant leurs modestes étals. Mais je n’avais pas un regard pour eux. J’étais obsédé par la sensation de soif qui atrophiait mes facultés intellectuelles. Regardant désespérément autour de moi, je dus me rendre à l’évidence. Nous étions dans un quartier de passage qui devenait, grâce à la venue de l’ANUS SEC XII, un quartier résidentiel mais aucune épicerie ne s’y était encore installée. Etouffant un gémissement, je repartis en courant vers mon appartement, collé au mur pour éviter le soleil de plomb qui montait dans le ciel. A mon retour, je trouvais Mustapha et Attila dans notre salon, occupés à couper en parts égales les quatre biscuits rescapés de la veille. Ces rations de survie devaient nous permettre de tenir jusqu’à un hypothétique repas de midi. Pour ma part, mes priorités étaient toutes autres. Il était l’heure de me rendre à l’hôtel du Golfe où se trouvait Jane Butter et France Panier, les deux chevilles ouvrières de la Conférence. Je devais y retrouver tous les autres collègues impliqués dans l’organisation afin de nous répartir les rôles. Nous entrions maintenant dans le vif du sujet…
Encore me fallait-il trouver un taxi ! Dans ce quartier, c’était une espèce rare. Planté sous un arbre majestueux qui m’abritait du soleil, je voyais néanmoins l’heure tourner sans qu’aucun taxi ne daigne répondre à mes avances. Prenant les choses en main, je me plantais au milieu du carrefour, prévenant le chauffeur de la vénérable Peugeot 504 qui arrivait au ralenti qu’il faudrait me passer sur le corps pour avancer. Ce dernier faillit me prendre au mot, et une fois que je me trouvais affalé sur la banquette arrière, mon chauffeur me demanda pour la prochaine fois de penser à sauter en marche car sa voiture ne redémarrait pas une fois arrêtée. C’est cahotant et pétaradant que je débarquais à l’hôtel du Golfe. Comme me l’avait enseigné mes collègues, je marchandais le prix de la course, obtenant un rabais d’un demi-dollar. La journée commençait bien ! Je retrouvais dans la salle de petit déjeuner la plupart de mes collègues, ou du moins les plus puissants et influents d’entre-eux. Le Secrétaire Général Rojas avait pris le soin de s’asseoir à la plus petite des tables, étalant autant qu’il le pouvait « le clairon de Conakry » face à lui, histoire de bien faire comprendre à tout le monde qu’il n’était là pour personne. Ce qui désespérait son directeur de cabinet Kenenisa Gebresselassie, assis à la table voisine et qui tentait en vain d’accrocher son regard. Jane Butter, pour sa part, avait ressorti sa garde-robe africaine qui commençait à sentir la naphtaline à Genève. Revêtue d’un magnifique boubou, elle avait réuni son équipe autour d’elle et du petit déjeuner. Je me faufilais en bout de table, louchant sur les jus de fruits frais et les croissants qui se trouvaient au milieu. Jane était déjà lancée dans le récit de son entrevue de la veille au soir avec le vice-Premier ministre guinéen lorsque Attila débarqua en pétard, me jetant un regard noir. Il m’en voulait d’avoir dû débourser 3 dollars pour son taxi alors qu’il aurait été tellement plus simple et économique de profiter du mien ! Du discours de Jane qui prenait l’aspect du Bottin Mondain tellement elle citait de dignitaires rencontrés, je retenais cependant une chose. Les débuts de la Conférence allaient tenir de l’équilibrisme sur un fil savonné. Aucun des bâtiments qui allait accueillir les différentes sessions n’était terminé, les équipes de personnel recruté sur place travaillaient dans la désorganisation la plus totale, et la question de l’hébergement promettait d’être le cauchemar annoncé… Bob Woodward nous informa d’une voix lugubre que beaucoup de journalistes renonçaient à couvrir la Conférence : certains avaient signalé qu’ils ne viendraient pas suite au désistement de leur chef d’Etat, d’autres n’avaient tout simplement pas trouvé de chambre. Le service de presse avait voté à l’unanimité l’accueil des correspondants de presse les plus importants dans leurs propres habitations et une dizaine de matelas pneumatiques avait été achetée en catastrophe à cet effet. Mais cette proposition venue du fond du cœur avait été superbement ignorée. Jane concentrait, elle, l’essentiel de son attention sur la liste des chefs d’Etat et de gouvernement qui avaient confirmé leur venue. En effet, l’une des tables rondes était intitulée « Heads of State high level brainstorming on solidarity ». Or, il fallait pour le moment se contenter du prince du Liechtenstein accompagné du Grand Duc du Luxembourg, du Premier ministre de la République Centrafricaine, du roi du Népal, du Président de Moldavie, de l’émir du Qatar et du Gouverneur général du Belize… Ne manquaient plus à ce tableau des titres et grades que l’empereur Bokassa et le Lider Maximo Fidel Castro! Il fallait rameuter tous azimuts ! La lecture de la presse nous appris que le Premier ministre du Bénin était en week end à Accra. On envoya illico France Panier le convaincre de prolonger son séjour dans la capitale ghanéenne en lui laissant entendre qu’il pourrait à cette occasion rencontrer personnellement Alpha Blondy… Car le chanteur ivoirien avait finalement confirmé sa présence à la Conférence mais il avait prévenu qu’il garderait sa liberté de parole. Démuni en célébrités connues des Ghanéens, Rojas avait donné son accord. Mais il avait discrètement demandé à nos services de lui couper le micro et de mettre cela sur le compte des défaillances électriques locales si jamais son discours devenait trop mordant.
Attila prit ensuite la parole. Les yeux plongés dans ceux de Jane Butter, il sembla jouir de l’annonce qui nous laissa saisis: la moitié des ordinateurs de la Conférence était encore bloquée à la douane locale. Les autorités prétextaient l’absence de papiers essentiels mais « à moi on ne me la fait pas » nous dit Attila, appuyant ses propos d’un clin d’œil exagéré, «comme partout en Afrique, ils sont à la recherche de bakchichs ». Nous étions tellement préoccupés que personne ne releva ces propos simplistes. Le constat était rude : une moitié du parc informatique était bloquée, la moitié disponible était pour sa part sous-utilisée. En effet, la première tentative le matin même de mettre tous les postes en réseau avait fait sauter le système et plongé le centre de conférences dans le noir. Les connexions internet étaient pour leur part d’une lenteur affligeante alors que la plupart des sites web de la Conférence regorgeaient des dernières innovations techniques impossibles à ouvrir ou télécharger sur place.
Jane Butter fit bonne figure face à cette série d’uppercuts car elle savait pertinemment que la volée de coups n’était pas terminée. Ce fut au tour de France Panier, chargée des questions d’hébergement, de prendre la parole. Elle prit une longue inspiration avant d’entamer les 14 stations de son chemin de croix. Le Lord of the Sea avait été retardé par une avarie mécanique en dessous des Canaries. Il n’arriverait donc qu’au 3e jour de la Conférence. De ce fait, les possesseurs de chambres à l’hôtel du Golfe ne pouvant changer d’hébergement, bloquaient le savant et minutieux processus d’upgrading qui avait été mis au point par France Panier. Les locataires de l’hôtel Gold Coast devaient en effet prendre le relais des grosses huiles de l’hôtel du Golfe qui migraient eux vers le Lord of the Sea, pendant que les possesseurs d’appartement auraient dû récupérer les chambres du Gold Coast, laissant eux-mêmes leurs studios aux journalistes et participants au forum de la société civile, ces derniers jouant le rôle des intouchables dans le subtil système de castes de la Conférence. Mais les brahmanes de l’hôtel du Golfe n’ayant pas bougé, tout le mécanisme de chaises musicales était grippé. On parlait déjà de membres d’ONG ayant élu domicile dans les églises de Conakry à défaut de trouver une chambre. La voix de France Panier devint chevrotante quand elle évoqua le sort du délégué belge qui avait pour sa part trouvé refuge dans une maison close. Les délégués algériens, marocains, tunisiens et libyens posaient quant à eux les bases d’une union du Maghreb arabe en se regroupant tous ensemble dans une seule chambre de l’hôtel Gold Coast. Le délégué algérien avait confié à France qu’afin de ne pas froisser les nombreuses susceptibilités présentes, il avait fallu recourir à la courte paille pour désigner ceux d’entre eux qui allaient dormir dans le lit. Certains autres délégués étaient portés disparus et l’on craignait le pire pour eux. France passa ensuite rapidement sur les soucis logistiques de ceux qui avaient tout de même le privilège de bénéficier d’un lit et d’un toit. Je me permis cependant de signaler à ce moment qu’il valait mieux éviter les ascenseurs le temps de la Conférence…
Lorsque France termina son exposé, un silence pesant se fit. Tout le monde attendait qu’il fût rompu par Jane Butter mais celle-ci était comme statufiée. Elle était visiblement prise de vertige à l’énoncé de tous les problèmes auxquels il allait falloir faire face. Et le Secrétaire Général des Nations Unies qui débarquait dans la soirée… Jane Butter se leva d’un bond et se précipita dans le bureau du directeur de l’hôtel. Nous la vîmes de loin se mettre à genoux et implorer celui-ci de terminer la pose de la moquette dans la chambre affectée au Secrétaire Général. Que le minibar n’ait pas de branchement, soit... Que la télévision ne retransmette que les chaînes locales, passe encore... Mais qu’au moins le Secrétaire Général puisse marcher pieds nus dans sa chambre sans s’enfoncer un clou dans l’orteil…
De retour à notre table, légèrement rassérénée par les promesses du directeur faites sur la tête de la mère de celui-ci (alors qu’après tout, rien ne prouvait que la mère du directeur soit encore de ce monde…), Jane Butter répartit les tâches. Pour ma part, j’étais chargé de suivre le forum de la société civile qui se tenait aux abords du centre de Conférence. J’étais impatient de découvrir cette faune de militants si éloignée de mon quotidien. J’étais également curieux de voir comment concrètement l’on pouvait placer une existence et une carrière sous la bannière d’un idéal et de principes. Des principes forts et un idéal solide, j’avais parfois l’impression fugace que c’est ce qui m’avait manqué par le passé, mais je les sentais se raffermir en moi au contact du monde onusien…


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