15 avril 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME

Rita Kertani avait apparemment des aigreurs d'estomac depuis que Mme Gatay m’avait demandé de me mettre à la disposition des services de conférence, montrant à ma chef de Branche le peu de cas qu’elle faisait d’elle. Rita Kertani ne supportait pas de devoir se plier à une décision qui contredisait ses propres envies, et voir un fonctionnaire qu'elle dominait se libérer même partiellement de sa tutelle lui hérissait le poil.
Néanmoins, en adepte de Machiavel, elle savait intérioriser ses blessures narcissiques et ses haines les plus recuites pour les ressortir au meilleur moment. Le danger était donc grand quand elle vous souriait de plus en plus fréquemment, ou lorsqu'elle demandait d'un air doucereux comment allait "ton ami(e)" en évoquant un(e) fonctionnaire qu'elle haïssait profondément. Je pris donc toute la mesure de ma disgrâce lorsqu'elle me demanda des nouvelles de "mon amie Jane Butter". Il était de notoriété publique que Rita et Jane ne s'adressaient plus la parole depuis plus de 15 ans, hormis les échanges obligatoires dus à leurs fonctions respectives. Mais cela ne s'arrêtait pas là, elles interdisaient en effet à leurs valets respectifs de fréquenter l'adversaire. Ainsi, aux yeux de Rita Kertani, discuter avec un collègue dont elle savait qu'il avait dans le passé travaillé fructueusement avec les services de conférence, était un motif d'excommunion. Tout cela avait un petit air de pratique Khmer Rouge où l'on ne se contentait pas de supprimer "l'ennemi" mais où l'on faisait également périr les parents, amis ou voisins.

Pour raffiner sa politique d'épuration, Rita Kertani cherchait son inspiration du côté de Staline. Avant de finir gommé des photos, le fonctionnaire en disgrâce passe par plusieurs étapes intermédiaires. Décortiquons ce processus de "déprofessionnalisation" pour comprendre comment, par petites touches, on fait le ménage autour de soi sans avoir à se salir les mains…
Le fonctionnaire qui n'est plus en cour, commence par intégrer le placard, placard confortable certes, mais placard quand même. Le fonctionnaire qui a conservé des restes de lucidité s'en rend compte en constatant qu'on lui fiche une paix royale. Il devient transparent. On continue de lui sourire de manière doucereuse en le saluant poliment, mais en lui retirant petit à petit toutes ses attributions. Ce fonctionnaire le découvre bien évidemment toujours par hasard, au détour d'une conversation avec un autre collègue qui, négligemment, lui signale qu'il ne s'en sort plus "depuis qu'on lui a confié le dossier de la Syldavie Orientale" dont notre placardisé croyait encore avoir la responsabilité. Notre fonctionnaire est dans un premier temps décontenancé; on vient de lui retirer une fonction pour laquelle il pensait n'avoir pas démérité et on ne le prévient pas de ce nouvel état de fait. Si le fonctionnaire a un tempérament ombrageux, il marche vers le bureau de son chef à grandes enjambées pour demander des éclaircissements. Sa hiérarchie se garde bien de remettre en question les compétences de notre placardisé mais précise que cette "légère réorganisation" correspond à un nouveau partage des tâches. Le fonctionnaire repart perplexe mais acceptant de voir comment évolue la situation. Le fonctionnaire peut aussi avoir un tempérament accommodant. Il va alors faire contre mauvaise fortune bon cœur et accorder une attention renouvelée aux tâches insignifiantes qui lui sont encore confiées.

La phase de protestation laisse de toute façon généralement vite la place à une phase de satisfaction. Somme toute, voilà notre fonctionnaire débarrassé d'un dossier qui était de toute façon devenu beaucoup moins porteur, et le temps libre qu'il récupère va lui permettre de consacrer un peu plus de temps à la gestion de son portefeuille d'actions UBS qui souffre de la crise des subprimes… Mais une fois la gestion de son portefeuille retournée aux mains expertes d’un avatar de Jérôme Kerviel, le fonctionnaire commence à trouver le temps long. A ce stade, de deux choses l'une. Soit notre homme (ou femme) n’est passionné par rien de particulier, auquel cas il multiplie les cafés avec ses collègues, mais son sommeil s'en ressent. Soit il a effectivement une passion prenante, de préférence informatisée, qu'il avait dû mettre de côté dans ses périodes d'activité intense, et notre fonctionnaire gagne là six nouveaux mois de répit. Il arrive en effet de bonne humeur le matin car il sait que 1) grâce à Photoshop, il va pouvoir retravailler ses prises de vue du week-end tout en ayant la possibilité de rester près de son téléphone en cas d'appel du chef ingrat 2) grâce aux Mormons, notre fonctionnaire peut partir à la recherche de ses ancêtres chtimis sans bouger de son fauteuil 3) grâce a youtube il peut également prendre des leçons de techtonik ou revisiter l'intégrale des Deschiens.

Troisième phase: notre fonctionnaire, malgré cet alléchant éventail de possibilités, nous fait une petite déprime. Tout le plaisir est dans la transgression. Or, notre fonctionnaire n'a même plus la crainte de se faire surprendre, ni le plaisir de terminer la journée en lançant un joyeux "je les ai bien eus!" Sa hiérarchie se désintéresse en effet complètement de son existence. Tout est bon pour dégoûter notre fonctionnaire placardisé. La tactique de l'ennui profond et absolu commence à porter ses fruits... Cet outil de management est néanmoins à double tranchant dans un environnement onusien. Un être normalement constitué ne peut supporter bien longtemps de se lever le matin avec comme unique perspective celle de regarder par la fenêtre les mouvements de nuage sur le Mont Blanc, et comme unique animation celle de descendre à la caféteria du Palais des Nations. Mais le Palais des Nations est également peuplé d'êtres qui ne sont pas "normalement constitués", et beaucoup de ces derniers s'accommodent fort bien d'une activité réduite à sa plus simple expression. Pour ceux-là, les Nations Unies ont d'une certaine manière réussi à mettre en place le "revenu d'existence" qui fait débat parmi les économistes !
Comme un poisson pris dans les filets de pêche, notre fonctionnaire tente bien se dégager. On le voit monter et descendre les escaliers menant aux cours de langue. En plus des cours d'espagnol et d'arabe qu’il prenait déjà, notre fonctionnaire se met en tête de perfectionner son russe, voire son chinois. Il peut également prendre des responsabilités syndicales ou déclamer des vers au club de théâtre des Nations Unies. Mais tout cela n'a qu'un temps… Car notre fonctionnaire -normalement constitué- a des amis, une famille qui l'interrogent sur ses activités professionnelles. Et qui s'étonnent que l'on en demande si peu en échange d'autant…

Notre fonctionnaire passe alors par la quatrième phase du processus. Celle où il préserve une façade de fonctionnaire dévoué tout en passant ses journées à peaufiner son CV et ses lettres de motivation. Notre fonctionnaire cherche ailleurs, et c'était bien là l'objectif de départ… Il est en effet pénible pour les managers de l’organisation de devoir en passer par une rupture de contrat ou même un non-renouvellement, le fonctionnaire risquerait d'élever la voix ou pire, de faire recours. Alors qu'il est tellement plus confortable, et tellement moins périlleux pour sa propre carrière, de le pousser à partir de lui-même. Dans le meilleur des cas, on lui organise alors un pot de départ, prétexte à enterrer le placardisé avec beaucoup de fleurs et moult couronnes. Dans le pire des cas, lorsque le degré de détestation ne peut plus être dissimulé, le malheureux poussé au départ se voit déjà oublié avant même d’avoir quitté l’organisation. De qui donc parlez-vous ? Jamais entendu ce nom là… Rita Kertani procède comme le faisaient les zélés stalinistes après chaque purge : on gomme de la photo le personnage en disgrâce, il n’a tout simplement jamais existé. On s’attachera à éliminer toute trace de son passage dans les services. Ce fonctionnaire a tenu les rênes de différents projets pendant de longues années ? Les projets sont renommés et redémarrent comme neufs, et sans passé.
Il doit bien y avoir des révoltes me direz-vous, des ruades pour exprimer que l’on existe et que l’on a droit au respect, des éclats de voix, des pétitions ou des recours. Et bien, moins que l’on pourrait le penser. Le condamné à mort essaie rarement d’échapper à son sort. Tout comme les animaux conduits à l’abattoir qui ne se révoltent pas, beaucoup d’êtres normalement constitués sont pris d’une étrange apathie face au vertige de leur disparition, dans ce cas de leur « petite mort » professionnelle. On trouve également la cohorte des précautionneux qui n’injurient pas l’avenir. Pourquoi partir dans le fracas alors qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, et qu’on sera peut-être amené à recroiser le chemin du chef malfaisant ? Dans ce cas, les pots de départ valent le déplacement. Ils donnent lieu à de croustillants échanges de compliments réciproques devant un public perplexe, et surtout plus accaparé par les petits fours.

Un frisson me parcourut l’échine au moment où je rentrais dans mon bureau. Voilà où j’en étais lorsque je croisais Rita Kertani dans les couloirs ! Imaginer une à une toutes les étapes de ma déchéance à venir… Je frappais la table d’un poing rageur faisant sursauter un Mathew Chang somnolent. Moi, Adrien Deume, on ne me conduirait pas à l’abattoir les yeux bandés ! Plus la Conférence de Conakry serait une réussite, plus je serais protégé des éventuelles mesures de rétorsion que Kertani pourrait être tentée de m’infliger. Je me remis alors d’arrache-pied à la traduction du rapport du Secrétaire Général…