02 avril 2008

J’avais profité d’un moment d’intimité pour entreprendre mon épouse sur ses liens avec Paul-Loup Sulitzer. Il me fallait procéder avec tact car ma chère et tendre me battait froid depuis mes escapades récentes avec la « bande à Léon ». Malheureusement, mes subtiles manœuvres étaient tout à fait inutiles. Mon épouse m’avoua que ses contacts s’étaient limités à succéder au célèbre écrivain sur la table de massage… Je m’étais alors retourné, renfrogné, vers le mur. La situation devenait grave. J’en étais à espérer que la nuit m'apporte la lumière…

Le lendemain, les yeux embrumés, la lumière n’avait pas jailli. J’en étais malade. Je me voyais déjà annoncer à Mme Gatay et Rodrigo Rojas que l’ANUS-SEC pouvait se réjouir de compter sur la présence de Johnny Hallyday… Autant démissionner tout de suite ! C’est le cœur lourd que je me rendis au bureau. Le bœuf partant à l’abattoir n’y serait pas allé plus lentement… Un call back m’attendait sur mon téléphone. Fortuna Minimo, secrétaire de Mme Gatay, m’informait que cette dernière m’attendait dans son bureau. Je pâlis mais pris mon courage et mes dossiers à deux mains. Je pouvais toujours invoquer le décalage horaire avec les Etats-Unis pour justifier l’absence de fax de confirmation de la grande star américaine dont je préférais encore taire le nom…
A mon entrée dans le bureau directorial, Fortuna Minimo terminait de lisser les longs cheveux bruns de Mme Gatay. Cela ne rentrait pas précisément dans les termes de référence d’une assistante de direction, mais le charisme naturel de notre directrice ainsi que des perspectives d’évolution de carrière assez sympathiques avaient fortement contribué à apaiser les scrupules de Fortuna. Et puis, avait probablement pensé Mme Gatay, « on peut toujours essayer de demander, on m’a dit que la Fortuna souriait aux audacieux »…
Fortuna disparue, Mme Gatay prit une pose de déesse indienne. Il n’y avait pas à dire, elle en imposait en sari. Je me recroquevillais dans mon fauteuil, quelque peu mal à l’aise entouré de ces statues de divinités hindoues qui peuplaient le bureau. Mme Gatay m’expliqua, inspectant ses ongles manucurés d’une main et feuilletant ses cours de russe de l’autre, que mes indéniables compétences l’avaient convaincu de me confier d’autres responsabilités relatives à la Conférence de Conakry. En effet, le service des conférences -cheville ouvrière de la réunion- était débordé par les évènements. J’irais donc renforcer leur équipe et les accompagnerais également à Conakry. J’accueillis cette nouvelle avec beaucoup de satisfaction. Qu’il était doux d’entendre vanter ses compétences par sa propre directrice ! Par ailleurs, je me réjouissais de vivre de l’intérieur un évènement aussi majeur qu’une Conférence intergouvernementale, et last but not least j’allais enfin découvrir le continent africain ! Mme Gatay me précisa également que ces nouvelles responsabilités avaient dès lors priorité sur le reste de mes attributions. Il ne fallut pas me le dire deux fois. En un tournemain, Sonia Gartow se voyait chargée de trouver notre Ambassadeur(drice) de bonne volonté: de quoi mettre à profit ses « capacités communicationnelles » récemment acquises.
C’est le cœur allégé et le sourire aux lèvres que je retournais à mon bureau où je m’empressais de refermer la fenêtre ouverte par Mathew Chang. C’était un constant sujet de crispation entre nous. Il prétendait suffoquer la fenêtre fermée, car « lui n’avait pas la chance de se trouver près de la ventilation ». Quant à moi, les cris des paons amoureux me rendaient fous, et seul le double vitrage fermé atténuait suffisamment ces râles douloureux… Je rassemblais toute ma documentation relative à la « journée du genre » et la mis dans le dossier « urgence moyenne » où elle prit la place de mes rares documents relatifs à la Conférence ANUS-SEC XII qui partirent, eux, rejoindre le dossier « très urgent ». Restait le problème des traductions françaises qu’il me fallait revoir. Leur statut flou me gênait : ces documents concernaient bien la Conférence, mais ils n’avaient rien à voir avec l’organisation proprement dite de l’ANUS-SEC XII dont je devais maintenant m’occuper. Dans quel dossier les ranger? Les affres du doute ne m’agitèrent pas longtemps. Il y avait une solution simple, c’était de revoir en vitesse ces traductions et le problème serait réglé ! Un rapide coup d’œil à l’horloge pour m’assurer que j’avais encore le temps de mener à bien ce travail d’ici à l’horaire du dîner et je m’attaquais au premier document.

Les organisateurs s’étaient rendus compte à un mois de la Conférence que les documents autres que le texte à négocier n’étaient pas disponibles dans une autre langue que l’anglais. Or les pays francophones avaient plusieurs fois menacé de ne pas participer aux réunions si on ne pouvait leur fournir les documents de référence dans leur langue maternelle, et langue de travail de l’ONU. Bien entendu, cette exigence apparaissait absolument irrationnelle et dénuée de légitimité aux yeux de nos principaux responsables dont la plupart avaient peine à commander leur baguette en français après plusieurs années de présence à Genève… Néanmoins, on ne pouvait se mettre à dos tous ces pays, a fortiori des pays de la catégorie des Pays les Moins Avancés. On avait donc ressorti du formol quelques fonctionnaires français, belges, suisses, d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique Centrale pour mener à bien cette entreprise. Les plus compétents d’entre-eux avaient évidemment décliné l’invitation à se transformer du jour au lendemain en traducteurs. Les plus jeunes et malléables, ainsi que les fonctionnaires en fin de carrière et en roue libre avaient donc formé le dernier carré de fidèles, contraints et forcés. Il s’étaient attelés à la tâche alors que beaucoup d’entre-eux n’avaient ni formation de traducteur, ni même parfois de connaissance des sujets abordés. On avait ainsi demandé à Ginette Cordy, secrétaire à temps tout à fait partiel mais responsable du cercle culturel de l’Organisation à temps le plus souvent complet, de prendre en charge la traduction d’un rapport touffu sur la place de la solidarité dans les stratégies de développement nationales. Autant dire de l’hébreu pour notre brave Ginette, plus au fait de la programmation de l’Opéra de Genève ou de la procédure à suivre pour exposer ses œuvres au Palais des Nations… Sous sa plume volontaire à défaut d’être compétente, je découvris donc que le concept de « policy space » autrement dit la marge de manœuvre que l’Etat souhaite conserver dans la mise en œuvre de ses politiques publiques, ce concept donc était devenu.. « la politique de l’espace » ! L’ANUS-SEC se voyait dotée, au détour d’une phrase, d’un mandat fichtrement intéressant quoique légèrement en décalage, en matière de conquête de l’espace… Puis ce fût le tour du « bottom billion », objet de toutes les attentions. Cette formulation imagée désignait le milliard de personnes tout en bas de l’échelle, le milliard de gens les plus pauvres que l’ONU avait à cœur d’aider. Mais un lointain héritier du marquis de Sade sans doute avait trouvé judicieux de le traduire par le « milliard de derrières ». De quoi attirer un vaste public de lecteurs…
Les rides sur mon front se creusaient à mesure que je découvrais ces traductions qui tenaient plus de l’œuvre d’un quelconque logiciel de traduction automatique aux résultats fantaisistes, que du travail soigné d’un bon artisan. J’avais le choix: je pouvais bâcler le travail tout en finissant à un horaire bien tardif, ou plus sagement remettre au lendemain cette tâche qui méritait que l’on s’y attache de plus près… Me félicitant moi-même de la volonté que j’affichais de fignoler ce travail, je fermais mon ordinateur et enfilais mon manteau sous l’œil réprobateur et jaloux de Mathew Chang à qui on avait imposé un projet couvrant l’Amérique Latine, ce qui l’obligeait à rester tard le soir en raison du décalage horaire avec cette région du monde.

En sifflotant, je remontais l’allée des drapeaux. La température était douce, le ciel étalait ses teintes rosées. Avec les nouvelles responsabilités qu’on me confiait, j’allais découvrir la « salle des machines » des Nations Unies et tout cela m’amusait prodigieusement.