10 mars 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME

Bien que très satisfait de pouvoir désormais jouer un rôle sur les grandes orientations via ma participation à l'organisation de notre Conférence, je souhaitais vraiment imprimer ma marque en tant que "gender focal point". C'était un sujet délicat et sensible, autrement dit fait pour moi... J'avais donc travaillé d'arrache-pied sur l'organisation d'un séminaire de haut niveau qui relancerait la réflexion sur ces sujets, et après ces heures de dure labeur, je contemplais d'un air satisfait le programme de la première "journée du genre" que je venais de finaliser. Il faut bien dire qu'en français, "journée du genre" ça n'était pas une franche réussite... Par contre "the gender day" ça avait plus de gueule!
Naïvement, j'avais souhaité profiter de la journée de la femme et organiser à cette occasion un séminaire qui ferait date et permettrait de réconcilier hommes et femmes. N'était-ce pas là ce qu'on attendait de moi comme nouveau "gender focal point"? Mais l'administration m'avait fermement rappelé à l'ordre, il était hors de question de favoriser un genre sexuel par rapport à un autre, et en insinuant que les "gender issues" se limitaient aux problématiques féminines, je courais le risque de mécontenter les autres orientations et identités sexuelles rabaissées au rang de minorité. Discuter de la problématique des rapports hommes/femmes dans un environnement professionnel me semblait déjà coton, mais là on dépassait mon seuil d'incompétence... Je pris donc contact avec l'association des "fonctionnaires ONU transsexuels ou transgenre" afin de discuter des modalités de leur participation au séminaire qui s'annonçait. A la suite d'une vaste consultation incluant toutes les parties prenantes, un consensus se dégagea autour de la formulation suivante: "Atelier de haut niveau sur les questions de genre dans les relations de travail". Moussa Cissé, notre focal point "core issues" souhaitait être également associé à l'évènement. En effet, son programme de travail de l'année incluait la tenue d'un séminaire sur "Le respect de la diversité à l'ONU". C'était une aubaine pour lui de pouvoir se greffer sur un atelier déjà programmé et ce ne serait pas la première fois qu'un même évènement serait vendu à deux donateurs sous deux dénominations différentes... En échange de bons procédés, Moussa Cissé s'engageait à payer sur son propre budget les voyages des experts invités. J'avais en effet vu grand! En exclusivité, le président de l'association des "Ladyboys from Thaïland" ainsi qu'un grand chirurgien d'Hollywood spécialiste des changements de sexe allaient répondre à notre invitation. Tous les deux interviendraient dans le cadre de la table ronde "Impact des changements d'identité sur la productivité au travail". J'avais également convaincu Douglas Jackady, directeur du bureau des Finances de l'ANUS-SEC, de prendre la parole lors de la même session sur le sujet suivant: "Du fonctionnaire masculin au fonctionnaire féminin et inversement: impact budgétaire pour l'organisation en terme de salaire, congés maternité et retraite". J'étais assez fier de ces deux tables rondes qui allaient faire date. Néanmoins, il fallait bien avouer que j'avais fait porter l'essentiel de mes efforts sur les sessions relatives aux relations hommes/femmes. J'avais réussi un gros coup! Grâce à l'entregent de ma collègue américaine Sonia Gartow, j'avais réussi à entrer en contact avec John Gray, l'auteur de "Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus". Grâce au budget de Moussa Cissé, je disposais du montant suffisant pour faire venir cette pointure en classe affaires. Il serait conférencier unique pour une session intitulée "Comprendre la psychologie féminine". Plus fort encore! Un coup de fil à Lord Cheddar, l'Ambassadeur du Royaume Uni, avait suffit pour convaincre ce dernier de m'aider à contacter Margaret Thatcher. Cette dernière interviendrait par visio conférence sur un sujet spécialement défini pour elle: "Les valeurs féminines de douceur sont-elles compatibles avec le pouvoir?". Enfin une dernière table ronde examinerait l'impact de la femme dans l'économie. J'avais réuni autour de cette table le directeur Suisse de Louis Vuitton, le fondateur des bijoux Chopard, ainsi que le Président de l'association des fleuristes du canton de Genève.Que du beau linge! Il me restait à mettre maintenant la dernière main à mon discours d'ouverture. J'avais longuement réfléchi, je voulais trouver un angle intéressant qui interpelle le public et lui donne envie de suivre l'intégralité de la journée. Il me fallait de plus trouver quelque chose qui englobe les différentes facettes de l'atelier... L'inspiration me vint alors que je taillais mes crayons. J'avais trouvé une formulation ingénieuse! "Souvent femme varie: du changement d'avis au changement de sexe, une chance pour l'ANUS-SEC?" J'étais très satisfait de ma trouvaille. Ce titre incorporait les différentes problématiques et lancerait sans aucun doute les débats. Je me dépêchais d'aller la soumettre à Léon Andrianampoinimerina. Celui-ci lut avec attention le programme de la journée, releva lentement ses yeux et me regarda fixement avant de pousser un soupir tout en me rendant le document. Puis, un sourire aux lèvres, il fit une réflexion qui me laissa perplexe: ce programme était tout fait dans l'esprit de l'organisation bien que totalement contraire à sa lettre...

Je n'eus pas le temps d'y réfléchir plus avant, Fortuna Minimo, la secrétaire de Mme Gatay, m'appelait. Je retrouvais dans son bureau tous mes collègues de la task force ainsi que Sonia Gartow qui nous avait rejoint, elle se piquait en effet d'avoir des "compétences communicationnelles". Pour ma part, j'avais surtout découvert jusqu'alors sa capacité à monopoliser le temps de parole . Mme Gatay souhaitait nous informer des dernières avancées dans l'organisation de la Conférence et relancer notre activité. Elle avait en effet participé à la réunion des directeurs de l'Organisation autour de Rodrigo Rojas et ce dernier avait demandé qu'un bon coup de collier soit donné dans chacune des divisions. Le service des conférences avait alerté notre Secrétaire Général, les délais commençaient à être très justes et il fallait répartir les tâches restant à accomplir entre les différentes divisions. La nôtre devait convaincre des célèbrités de jouer les têtes d'affiche pour notre Conférence. Rojas en avait marre de voir le PNUD, l'UNICEF ou le HCR aligner les grands noms pour ses programmes et faire la une de l'actualité. Il était temps que l'on parle également de l'ANUS-SEC dans "Gala" ou "Paris Match"! Ils avaient leurs Zidane, Angelina Jolie ou Bono, nous devions avoir mieux! Mme Gatay voulait donc que nous cogitions ensemble pour identifier des personnalités susceptibles d'être contactées. La "tempête de cerveaux" (ou brainstorming en anglais) fit alors feu de tout bois! Chacun cherchait à mettre en avant ses vedettes nationales. Edson Asuncion promettait ainsi de pouvoir faire venir Gilberto Gil, sa soeur faisait en effet partie de la même école de samba que la fille du chanteur brésilien. Blomqvist évoqua la possibilité de faire venir Abba pendant que Kertani, flattant bassement l'orgueil nationaliste de Mme Gatay, suggérait le nom de Ravi Shankar. Sonia Gartow éleva la voix pour clamer qu'elle avait "quasiment un contact direct avec Barbara Streisand" pendant que Kondratiev vantait les mérites du "principal poète turkmène" qui était son obligé... Après 10 minutes de "name dropping" on en revint à des perspectives plus raisonnables. Une liste de 100 noms fut établie et on me chargea d'appeler chacun d'entre eux, sauf dans le cas où l'un de mes collègues pensait avoir un contact direct plus efficace.
Une fois ce point de l'ordre du jour examiné, Mme Gatay nous informa des derniers développements de l'organisation de la Conférence. La Guinée, malgré toute sa bonne volonté, avait de la peine à combler les manques et limites propres à tout PMA. Il avait été fait appel aux Chinois pour construire le centre de conférences qui accueillerait l'essentiel des sessions. Ces derniers avaient amené leurs propres ouvriers et les avaient cantonné dans des baraquements. Malgré cela, les travaux étaient encore très loin de leur conclusion. Une réunion confidentielle s'était donc tenue entre le Premier Ministre guinéen, le directeur de l'entreprise chinoise qui avait remporté l'appel d'offres et Rojas. Il avait été décidé qu'en raison des circonstances exceptionnelles, le temps de travail journalier des ouvriers chinois passerait de 12 à 16 heures. Bien entendu un compte épargne temps serait ouvert en parallèle pour leur permettre de cumuler davantage de points retraite. Mme Gatay nous avait demandé expressement de ne pas ébruiter atour de nous cette modification contractuelle car la presse aurait pu s'emparer de cette information et la travestir sans connaître tous les tenants et les aboutissants. Mekloufi, en tant que représentant du syndicat majoritaire "ONU, en avant!" fit confirmer par Mme Gatay que les ouvriers chinois bénéficieraient des avantages salariaux découlant de leur maîtrise d'une 2e langue officielle de l'organisation avec le français qu'ils pratiquaient à Conakry. Par ailleurs, il fut convenu que l'on demanderait à l'entrepreneur chinois de redistribuer à ses ouvriers les miles aériens récupérés au cours de leur voyage retour vers la Chine.
Mme Gatay nous informa également que certains pays avaient souhaité contribuer à l'organisation de la conférence par le biais de dons en matériel: le Japon allait fournir les ordinateurs, la Suise les horloges, quant à la Turquie elle s'était engagée à fournir des toilettes mobiles... La flotte maritime qui compléterait l'offre hôtelière de Conakry serait pour sa part fournie par Panama, le Libéria et la famille Onassis. Le dernier point abordé par notre directrice concernait la traduction des documents de la Conférence. En effet, les traducteurs officiels du Palais n'étaient plus en mesure d'accomplir dans les temps la traduction des documents qui serviraient de base aux discussions. La task force était donc appelée à la rescousse et l'on me mit entre les bras trois kilos de papier jargonnant qu'il me fallait revoir. Sans doute, ce que l'on appelle le poids des responsabilités....
De retour à mon bureau, il me fallait maintenant organiser les priorités. Il ne me fallut pas longtemps pour me convaincre que contacter Laetita Casta ou Beyoncé revêtaient la plus grande importance pour l'organisation. Il s'agissait en effet de rajouter une touche glamour à l'ANUS-SEC! Une pile de "Voici" en face de moi, je m'installais confortablement sur mon fauteuil et pris mon téléphone...