16 janvier 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME
« La fleur de son amour périt ;
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n’y touchez pas. »

Je murmurais les yeux fermés ces vers de Sully Prudhomme que je venais de lire dans les pages « Culture » du journal « 20 minutes ». Ces lignes étaient tellement adaptées à ma situation… Je me sentais vide et tellement meurtri depuis cette vision de mon épouse dans les bras d’un Maltais. Elle qui était la pureté faite femme, le soleil de mon existence. Elle qui m’avait juré fidélité jusqu’à la tombe…
Je replongeais dans de noires pensées tout en tendant d’un geste mécanique mon badge sous le nez du garde posté au portail d’entrée du Palais. Puis je m’engageais au milieu de l’allée des drapeaux pour me remonter le moral. Avec les oriflammes claquant au vent tout autour de moi, j’avais la sensation d’être un de ces hommes qui ont le destin du monde entre leurs mains. Mais aujourd’hui, quelque chose clochait définitivement. Même cette pensée de maître du monde ne me réconfortait pas. Arrivé devant la SAFI, la boutique hors taxe du Palais devant laquelle les fonctionnaires battent le pavé en attendant l’heure d’ouverture, je fus pris d’un accès de colère : Non !! Il était hors de question de me laisser faire ! Ma femme avait voulu me signifier que je l’avais négligée ces derniers temps, accordant beaucoup de temps à ma carrière bourgeonnante, mais j’allais la reconquérir ! Une belle Rolex hors taxe de la SAFI remettrait certainement les pendules à l’heure… Puis avec jubilation, je commençais à imaginer la surprise qu’elle aurait le soir en rentrant et en me trouvant aux fourneaux, cuisinant le curry de crevettes du Kerala qu’elle adorait.
Ma détermination commençait à déteindre. Il était également temps de faire savoir à l’ONU de quel bois étaient faits les Deume ! J’étais déjà là depuis plusieurs mois et aucune promotion ne s’annonçait à l’horizon. Cela ne pouvait durer ! Il me revint alors que j’avais noté dans mon petit carnet d’autres vers du « 20 minutes » culturel que j’avais l’intention de coller au-dessus de mon miroir pour me motiver en me rasant. Fébrilement, je tournais les pages de mon petit aide-mémoire jusqu’à trouver ce que je recherchais. Ce fut sous les yeux interloqués de mes collègues que je remontais le couloir me menant à mon bureau en scandant la martiale apostrophe de Lorenzaccio , « Il faut que le monde sache un peu qui je suis et qui il est »…

J’avais déjà compris qu’une couche de désillusion recouvrait le Palais des Nations comme un tenace manteau neigeux. Toute prise d’initiative était considérée avec surprise, perplexité puis désapprobation. Néanmoins, prendre des initiatives pouvait également me permettre de briguer des responsabilités laissées en jachère. Il fallait me rendre indispensable. Qu’à chaque fois que l’on évoque un domaine d’intervention, on finisse par conclure qu’« Adrien Deume s’en occuperait très bien ! ».
Mon café rapidement avalé, je me postais devant le bureau de Rita Kertani, bien décidé à faire le piquet de grève jusqu’à ce que j’aie obtenu d’elle ce à quoi j’aspirais. J’avais une liste assez ambitieuse qui devait me permettre de toucher aux trois piliers de notre activité : l’assistance technique, les travaux de recherche et les réunions diplomatiques intergouvernementales. J’avais aussi ma botte secrète : je savais que Mme Gatay, notre directrice de division, avait parfois des difficultés à pourvoir les postes à responsabilités transversales qui ne rapportaient aucune gratification directe. J’avais déjà réfléchi stratégiquement et le poste de « gender focal point » me paraissait le plus prometteur. Ce poste consistait à promouvoir la question du « genre » (ou la problématique féministe en langage moins politiquement correct) dans toutes les activités de l’ANUS-SEC : présence de femmes lors de réunions, publications sur le rôle des femmes dans la solidarité et le développement etc. Ce sujet me paraissait être tout à fait porteur et devait m’apporter un soutien sans faille de la gent féminine, y compris celui de Mme Gatay. Pour Rita Kertani, c’était nettement moins sûr. Je me doutais qu’elle allait voir d’un très mauvais œil une déperdition de mon « temps de cerveau humain disponible » comme elle aimait à le dire, au profit d’activités en dehors de la sphère de notre branche. Par ailleurs, elle faisait partie de ces femmes qui, ayant réussi par les méthodes les plus brutales et les plus masculines, haïssaient l’idée qu’elles puissent être confondues avec les femmes promues au titre de la discrimination positive. Il lui fallait constamment faire oublier son identité féminine. Elle avait ainsi instamment demandé aux délégués de pays francophones qu’ils cessent de l’appeler « Mme la Directrice » et qu’ils reviennent à un plus viril « Mme le Directeur ».
J’étais affalé sur ma chaise, à l’entrée du bureau de Rita Kertani, lorsqu’elle sortit de l’ascenseur, encadrée de ses deux affidés. Je connaissais déjà Taguri Imo mais je n’avais pas encore eu l’occasion de rencontrer Mlle Victoria Greek. En effet, celle-ci restait le plus souvent cloîtrée dans son bureau, les yeux enfiévrés, tapant frénétiquement sur son clavier, car il n’y avait pas une seconde à perdre pour pouvoir boucler la liste longue comme un jour sans pain des tâches confiées par Kertani. C’est pensif que je vis trottiner Victoria Greek derrière notre chef qui pénétrait dans son bureau. Son teint blafard, ses cernes sous des yeux fatigués n’étaient pas les signes d’une éclatante santé. Des discussions de couloir m’avaient vaguement fait comprendre que Victoria avait été recrutée directement par Kertani qui avait apprécié dans d’autres contextes ses grandes qualités professionnelles. L’aptitude de Victoria Greek à vite saisir et enregistrer les détails les plus techniques comme « the big picture » en faisait un « nègre » précieux pour Rita Kertani et ses lacunes insondables. Mais ce qui rendait Mlle Greek si précieuse aux yeux de notre chef de branche, c’est qu’elle compensait son aisance professionnelle par une complète absence de confiance en elle-même dans tous les autres aspects de son existence. C’était du pain bénit pour Kertani et ses compétences en matière de manipulation mentale. Elle n’avait aucun mal à flatter l’orgueil professionnel de Victoria en lui confiant de larges responsabilités et cette dernière, bien que consciente de la fascination malsaine qu’elle éprouvait pour sa chef, avait décidé de se consacrer corps et âme à sa fonction de bras armé de Kertani…
J’attendis patiemment que Victoria finisse de solliciter sans cesse l’approbation de Kertani et reparte vers son bureau, lestée de plusieurs kilos de tâches à accomplir, pour faire mon entrée. J’étais décidé à m’imposer quitte à brusquer ma hiérarchie. Bien que se désintéressant de ma personne depuis notre mission à Glodeni, ma chef ne pouvait décemment pas refuser une offre de service spontanée. De ce que j’avais déjà pu percevoir, elle avait en effet le plus grand mal à motiver ses troupes. Son mode de gestion des ressources humaines y était pour beaucoup. Court-circuitant totalement tout échange transversal, elle avait établi un mode de management où chacun ne rendait des comptes qu’à elle-même et ignorait ce que faisaient ses propres collègues. Un jour où Pedro Delgado était d’humeur facétieuse, il avait photocopié et distribué dans nos casiers le schéma détaillé du mode de fonctionnement des cellules secrètes de l’ETA espagnole. On s’y croyait ! Cloisonnement total, division du travail en une myriade de tâches pour éviter à qui que ce soit d’autre que le chef d’avoir une vision globale, culte du chef et posture de martyrs etc. Rita Kertani avait modérément apprécié l’allusion déposée sur son fauteuil et avait demandé à Taguri Imo de mener son enquête. Pedro avait vite refroidi les ardeurs de ce dernier en lui envoyant d’une adresse e-mail fictive « eta.es » des messages de menace s’il poursuivait ses recherches…
Au vu de la taille de sa Branche, Rita Kertani n’avait bien entendu pas le temps de gérer toutes les relations purement horizontales qu’elle avait elle-même mises en place. De ce fait, il me semblait que beaucoup de mes collègues sombraient dans le désoeuvrement le plus complet. Certains avaient perdu toute illusion sur le système et s’étaient visiblement laissés gagner par une forme de cynisme sarcastique. Ainsi, ma collègue italienne Fulvia Zatelli qui ne cachait rien de sa mise au placard, me prit un jour par le bras et m’amena au bar du Serpent dans l’intention évidente de m’apprendre la vie. « Tu vois Adrian – elle n’arrivait pas à prononcer correctement mon prénom - notre service, et l’ANUS-SEC toute entière, sont comme le Mont Blanc des Japonais ». Interloqué, je commençais à méditer sur le naufrage que représentait la vieillesse pour un fonctionnaire de l’ONU lorsqu’elle reprit : « tu connais le Mont Blanc des Japonais ? C’est la colline qui est au premier plan après le lac quand tu regardes en direction des Alpes depuis les fenêtres du Palais. Lorsque le brouillard dissimule le véritable Mont Blanc au second plan et qu’une visite est organisée pour touristes japonais, le guide présente toujours la colline du premier plan comme le Mont Blanc afin de voir les visages de ces touristes du Soleil Levant s’éclairer d’un large sourire et de ne pas décevoir leur attente. Et bien tu vois, nous sommes comme la colline qui prétend être le majestueux Mont Blanc et qui n’est qu’un misérable monticule, une montagne factice sur laquelle personne ne daigne jeter un œil en temps normal »…

Pourtant, face à Kertani, j’avais davantage l’impression de gravir le véritable Mont Blanc en espadrilles ! Elle m’écouta froidement dérouler mes souhaits puis un grognement rapide doublé d’un coup d’œil perçant marqua ce qui semblait être une approbation conditionnelle. Elle en était encore à me jauger et une prise de responsabilités de ma part lui donnait à la fois une occasion de m’évaluer mais aussi de me blâmer si, le cas échéant, cela tournait mal. C’est en bredouillant que j’abordais la partie la plus difficile de mon exposé, ma volonté de remplir les fonctions de « gender focal point ». Mais bizarrement elle ne s’y opposa nullement. Peut-être voyait-elle l’opportunité de se faire valoir auprès des fonctionnaires femmes de l’ANUS-SEC à travers mon action.
Mais à ce moment précis, peu m’importait. C’est tout requinqué que je quittais le bureau de Rita Kertani. Alfred de Musset m’avait inspiré, le monde allait en effet rapidement savoir un peu qui j’étais…