06 janvier 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME

J’avais passé la période entre Noël et Nouvel An à peaufiner ma stratégie et à réfléchir à mon action à venir. Ma femme m’en voulait beaucoup de la négliger pendant ces périodes de fête. J’avais pourtant bien tenté de lui expliquer que les responsabilités qui allaient m’échoir ne pouvaient être prises à la légère. Un week-end passé chez mes beaux-parents à Verbier m’aurait détourné de la tâche essentielle qu’il me fallait accomplir. J’avais en effet toujours suivi de près les soubresauts de la vie politique française et à l’image de ses Présidents de la République successifs, je souhaitais prendre le temps qu’il fallait pour « habiter la fonction et prendre la mesure des responsabilités à venir ». Mon épouse m’avait bien proposé pour me détendre de remplacer le week-end familial suisse par une virée à Malte sur le yacht d’un de ses amis, mais j’avais répliqué d’un air grave que la période de réflexion et d’introspection à laquelle j’allais me livrer devait être détachée de toute notion de plaisir et que c’est essentiellement de calme dont j’avais besoin. Elle avait haussé les épaules et d’un ton vengeur m’avait lancé que pour sa part luxe et volupté lui convenaient tout à fait et qu’elle me laissait bien volontiers le calme. Elle ajouta désinvolte qu’Ernesto Bertarelli qui l’invitait à Malte serait désolé de mon refus mais qu’il serait probablement ravi de pouvoir compter sur sa présence à elle… Je ne prêtais aucune attention à ce dernier commentaire perfide car j’étais déjà penché sur ma feuille blanche, échafaudant la liste des priorités pour les 4 heures de pouvoir absolu sur lesquelles j’allais pouvoir compter…

La situation n’était pas simple. En effet, je partageais mon bureau avec Mathew Chang qui allait me succéder à la tête de la Division. Depuis mon arrivée ce collègue singapourien m’ignorait superbement. Ancien délégué de son pays auprès du Bureau International du Travail, il s’était fait remarqué lors des Assemblées Générales de cette organisation par ses harangues hargneuses mais solidement ficelées, ce qui le rendait d’autant plus craint. Son pays s’était hâté de mettre fin à ses fonctions car chacune de ses interventions ruinait plusieurs mois d’efforts de l’office de promotion du tourisme de son pays. Ses tendances paranoïaques n’en étaient sorties que renforcées. Selon lui tout le monde jalousait sa compétence et cherchait à le démolir. Il était devenu hors de question pour lui de retourner dans son pays après ce qu’on lui avait fait subir et il s’était donc mis en quête d’un poste au sein d’une Organisation internationale genevoise. Ses contacts d’ancien délégué lui avaient permis d’obtenir un poste de responsable de programme dans le même service que le mien. Néanmoins, l’ANUS-SEC ne pouvait bien entendu plus lui offrir les attributs de respectabilité dont il avait bénéficié par le passé en sa qualité de délégué diplomatique. Il avait ainsi dû partager son bureau avec moi, ce qui l’avait grandement offusqué. Le jour même de mon arrivée il avait fait venir Falbala Martin-Lermignat dans notre bureau et, ignorant totalement ma présence, avait exprimé sa réticence à partager son lieu de travail pour des « raisons évidentes de confidentialité ». Au moins les choses étaient claires… Au fur et à mesure de notre cohabitation forcée j’avais néanmoins découvert qu’il n’y avait pas de volonté de sa part de blesser mais qu’il s’agissait plutôt d’une ignorance crasse de ce que pouvaient bien signifier les concepts de tact, savoir-vivre ou diplomatie. Il se rengorgeait à longueur de journée sur la formation militaire extrêmement stricte qu’il avait suivie en Grande-Bretagne et j’avais constamment envie de lui répliquer qu’elle transpirait de toute façon par tous les pores de sa peau. Il se trouvait que je partageais mon bureau avec un apprenti sergent-chef paranoïaque dont les regards soupçonneux se faisaient de plus en plus fréquents à mesure que l’on s’approchait de la date du 31 décembre et du couronnement de nos carrières respectives…

J’avais enfin terminé de tracer les grandes lignes de mon programme d’action. J’avais également finalisé le brouillon de la carte de visite que j’allais faire imprimer de toute urgence. Le sourire aux lèvres, je lisais et relisais ce texte qui me remplissait de fierté :
Adrien DEUME
Officer in Charge
Division for Systemic Analysis of International Solidarity
United Nations Agency for Solidarity - Economy and Cooperation Secretariat

Malheureusement, et pour des raisons incompréhensibles, les Nations Unies n’imprimaient que la version en anglais des cartes de visite officielles. Intérieurement, je me promis d’en faire imprimer en ville une version en français pour ma famille…
D’un coup d’œil rapide à ma droite, je pouvais constater que Mathew Chang n’avait rien remarqué de mon manège, trop occupé à se débattre avec un document word. Mathew Chang était en effet l’un des derniers survivants de la période du crétacé supérieur en matière informatique. J’avais, tout comme lui, cru à mon arrivée dans notre service qu’une secrétaire s’occuperait pour moi de ma correspondance. J’avais rapidement dû déchanter. Nous avions au sein de ma Branche cinq secrétaires dont la première était en arrêt-maladie prolongé et la deuxième apparemment une défenseur farouche du concept d’allocation d’existence, autrement dit d’un salaire versé sans contrepartie de travail de sa part… Notre service de 30 personnes devait donc se reposer sur trois assistantes dont Julie Verbecke, elle-même davantage passionnée par l’astrologie et autres questions ésotériques que par les tâches prosaïques requises par notre Branche. J’avais donc rapidement compris qu’il allait me falloir me débrouiller par moi-même. Mais pour que Mathew Chang puisse procéder de même, il y avait un obstacle de taille. Il n’avait tout simplement jamais utilisé un ordinateur de sa vie. Une semaine de formation intensive avait comblé les besoins essentiels, mais l’ordinateur restait pour Chang un objet maléfique qui participait du complot à son égard. Ainsi, il s’en était vertement pris au responsable du Help desk informatique. On lui avait, selon ses dires, attribué volontairement un ordinateur aux capacités extrêmement limitées qui ne lui permettait plus de stocker ses documents. Perplexe, le service d’assistance avait accompagné Chang à notre bureau et avait compris ce qu’il sous-entendait : son écran était littéralement recouvert d’icônes et il n’y avait effectivement plus de place pour stocker de fichiers sur son desktop. Chang ignorait tout bonnement l’existence d’une fonction « folders » qui lui aurait permis de regrouper ses documents… Réfrénant avec le plus grand mal son hilarité, la collègue informaticienne avait pris son air le plus sérieux pour déclarer qu’il s’agissait effectivement d’un problème complexe auquel elle avait elle-même été confrontée dans le passé et qu’après plusieurs heures de recherche elle avait pu trouver une solution satisfaisante. Et c’est ainsi que Chang découvrit avec ravissement une fonction qui lui permettait d’alléger son écran…

Le 30 décembre au soir, je vérifiais avec mon épouse, rentrée bronzée et détendue de son excursion maltaise, les derniers détails de notre soirée de Saint Sylvestre qui allait faire date. J’étais très fier de mon idée : organiser un réveillon pour la communauté diplomatique de Genève à l’invitation de « M. et Mme Adrien Deume. Officer in Charge. Division for Systemic Analysis of International Solidarity. United Nations Agency for Solidarity-Economy and Cooperation Secretariat”…
Voilà qui allait enfin me faire rentrer dans le gotha! Le traiteur Gilles Desplanches livrerait nourriture et boissons et j’avais recruté une chorale de chanteurs polyphoniques corses pour animer le passage à l’heure fatidique. Je me frottais les mains à l’énoncé des invitations qui avaient été lancées : en plus de quelques collègues de l’ANUS-SEC, j’avais convié les directeurs que j’avais côtoyés dans les caves de Glodeni, le Directeur général de l’UNOG ainsi que les responsables des autres agences de la galaxie ONU et les Ambassadeurs des principaux pays représentés auprès des Nations Unies. Ils allaient pouvoir constater qu’Adrien Deume savait recevoir !
Mais avant de monter me coucher, je pris également une demi-heure pour m’isoler dans le noir afin de tenter « d’habiter ma fonction ». Je n’étais pas bien sûr de la manière dont allait se manifester l’arrivée de "l’habitation" mais j’espérais pouvoir toujours plaire à ma femme après coup. C’est dans une chambre silencieuse et obscure que le sommeil me prit avant que je puisse constater l’achèvement du processus de transformation…