26 décembre 2007

JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Rita Kertani m’avait bien fait comprendre dans l’avion que ma présence au bureau le matin de mon arrivée était « indispensable ». J’avais bien compris au ton qu’elle employait qu’il allait falloir remettre à plus tard la douche et les quelques heures de sommeil réparatrices. Apparemment, le Secrétaire Général de notre organisation et le Directeur Général des Nations Unies Genève souhaitaient tous les deux un débriefing rapide de notre mission.
La perspective d’arborer une fois de trop mon costume dépareillé qui avait connu les affres de la crise syldave me causait une certaine appréhension, mais un ordre était un ordre et après tout, l’image du fonctionnaire de terrain rentrant d’une mission difficile la chemise et la mine chiffonnées posait le personnage… Une publicité pour parfum d’homme trouvée dans une revue m’avait servi de source d’inspiration : c’est avec deux longues rides me barrant le front, la démarche virile et chaloupée, et un regard que j’essayais de faire le plus mystérieux possible que je me présentais au portail d’entrée place des Nations. Le garde ne sembla pas le moins du monde impressionné, la mention de ma tout récente mission en Syldavie orientale avec les grosses huiles du Palais paraissait même l’irriter. Il se fit un plaisir de me demander ma pièce d’identité, ce qui m’obligea à retourner le contenu de ma valise à la recherche du précieux laissez-passer bleu. Et une fois le document en main, il m’informa négligemment que de toute façon, tout porteur d’une valise devait désormais passer obligatoirement par le portail Pregny, entrée des visiteurs distante d’au moins 500 mètres. Tout en tentant tant bien que mal de refermer ma valise, je me repassais intérieurement l’intégrale des insultes du capitaine Haddock. Cet âne borné m’empêchait de réaliser mon fantasme d’une remontée triomphale du Palais le long de l’allée des drapeaux. Le temps se rafraîchissant, il me fallait refermer les boutons de chemise que j’avais savamment ouvert pour dévoiler une partie de mon torse, c’est en effet ainsi que les héros de parfum semblaient toujours séduire les plus belles femmes fatales. Mais je remettais à plus tard mes rêves de séduction car il me fallait avant tout pénétrer dans le Palais et ça n’allait pas être une mince affaire.
En effet, les gardes du portail Pregny étaient réputés pour être encore plus vicelards que leurs collègues de la place des Nations. Obsédés par l’apparent mépris que le personnel du Palais leur portait selon eux, ils se vengaient généralement sur les touristes qui ont eux le malheur d’ignorer le règlement de sécurité et ses divers chapitres et sous-chapitres. Ayant pour ma part une confiance aveugle dans le pouvoir du badge rouge de fonctionnaire, j’oubliais qu’à cette heure je ressemblais davantage à un violoniste roumain ayant arpenté tous les trottoirs d’Europe ou pire, à un manifestant alter mondialiste venu soulever la question de l’accord entre les principes et les actions des Nations Unies… Le regard soupçonneux posé sur ma ceinture en peau de crocodile qui ne cessait de faire retentir le portail métallique, les gardes me demandèrent de les rejoindre dans un bureau adjacent. Là, l’alternative me fut clairement exposée, soit j’acceptais de me soumettre à une fouille au corps, soit il allait me falloir répondre à un questionnaire détaillé sur mon passé et mes inclinations politiques et philosophiques actuelles. D’une voix blanche, je leur rappelais que l’habit ne faisait pas le moine, et qu’en dépit de mon allure quelque peu négligée, j’avais sur moi tous les attributs nécessaires à un fonctionnaire pour entrer sur son lieu de travail. J’avais là marqué un point. En bon fonctionnaire obtus appliquant la lettre plutôt que l’esprit de la règle, les gardes de sécurité durent reconnaître qu’il n’y avait aucune raison objective de m’empêcher de rallier mon bureau. Un coup de fil à Grettel qui leur confirma que je travaillais bien au Palais, leur cloua définitivement le bec. Tout en marchant vers le bâtiment, je peaufinais ma théorie de la corrélation inverse entre port de l’uniforme et humanisme. Mais Grettel ne me laissa pas le loisir de pousser plus avant ma réflexion. Elle m’attendait à l’entrée, un sourire aux lèvres et pressée de m’offrir un pot de bienvenue. Mais une fois arrivé à sa hauteur, elle dût elle-même convenir qu’avant de prendre un café ensemble, il était primordial que je puisse prendre une douche. Grettel m’emmena alors à la salle dont la localisation exacte était connue uniquement des membres du « club de jogging des Nations Unies ». On y trouvait en effet des vestiaires flambant neuf et une rangée de douches où les acharnés de la course à pied du midi se remettaient de leurs efforts.
C’est frais et dispos que je retrouvais Grettel. Elle m’attendait patiemment sous les peintures naïves du bar des délégués car elle brûlait d’en savoir plus sur ma mission en Syldavie et sur les informations de première main que je détenais désormais sur toutes les huiles du système. Mais il me fallait faire vite car je ne doutais pas que Rita Kertani m’ait déjà laissé plusieurs messages sur mon téléphone. Je lui brossais donc une rapide synthèse des évènements majeurs, laissant dans le vague les détails pour notre prochaine rencontre. L’anecdote des bruits nocturnes éveilla fortement son attention. Je la quittais alors qu’elle était déjà plongée dans d’intenses réflexions sur les divers moyens à sa disposition pour confirmer qui était le couple qui s’était constitué lors de cette mission.

Un bref passage par le bureau de Darius Rafsandjani, le secrétaire de ma chef, me confirma qu’une fois de plus les instructions de Rita Kertani étaient destinées aux autres plutôt qu’à elle-même. On ne l’avait pas encore revue au bureau et personne n’était en mesure de dire quand elle serait de retour. Elle avait sans nul doute profité de ce que le rendez-vous avec Rodrigo Rojas, notre Secrétaire Général avait été remis.
Rojas était en effet essentiellement préoccupé à l’heure actuelle par le processus électoral en cours dans son pays, le Paraguay, car il comptait bien revenir dans le jeu ou à tout le moins peser sur le vainqueur. Il avait lui-même derrière lui une longue carrière de politicien qui avait connu son Capitole comme sa roche tarpéienne. Leader du Parti conservateur paraguayen, il avait connu divers mandats ministériels allant de la Culture à la Santé en passant par les Affaires Etrangères, un éclectisme qui avait culminé avec sa nomination il y a 5 ans de cela comme Premier ministre du Paraguay. Mais de forts soupçons de malversations et d’enrichissement personnel l’avaient contraint à se retirer en cours de mandat. Une courte traversée du désert ne l’avait pas fait oublier de ses obligés qui avaient entrepris un lobbying efficace pour qu’il obtienne la présidence de l’Organisation Postale Universelle. Une position au poids politique limité mais comportant des privilèges non négligeables qui rassuraient Rodrigo Rojas sur le fait qu’il appartenait encore au cercle de ceux qui comptent…
Néanmoins, Rodrigo Rojas s’était rapidement lassé de limiter ses audiences au directeur des postes ouzbeks ou au président de l’association internationale des collectionneurs de timbres animaliers. Il avait donc réactivé ses réseaux new yorkais et lancé une intense campagne pour prendre la tête de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle. La bataille avait été rude face au candidat présenté par le Groupe Africain, le Mauritanien Mokhtar Ould Dadah. Ce dernier, rompu à la diplomatie de couloir, avait finalement emporté la décision et convaincu le conseil d’administration de l’OMPI de lui confier les rênes de l’organisation. Son incontestable méconnaissance des sujets n’avait pas nui à défaut d’avoir convaincu, mais elle avait été heureusement contrebalancée par une prodigalité sans bornes. Les délégués des pays membres du conseil d’administration s’étaient ainsi vus offrir de fausses cravates de marques italiennes, ainsi que des montres Rolex fournies par paquets de douze à Ould Dadah par l’Ambassadeur de Mauritanie en Chine. Un geste d’amitié pour le candidat mauritanien, un inqualifiable soutien à la contrefaçon pour Rodrigo Rojas qui digérait mal d’avoir trouvé plus cynique et plus dénué de scrupules que lui…
En désespoir de cause, Rojas avait donc dû se contenter de la présidence de l’ANUS-SEC Agence des Nations Unies pour la Solidarité- Secrétariat à l’Economie et à la Coopération. Il allait sans dire que tout le monde préférait de beaucoup l’acronyme anglais UNAS-ECS (United Nations Agency for Solidarity-Economy and Cooperation Secretariat) moins tendancieux… C’est cette agence qui m’avait recruté et ce personnage que je m’apprêtais à rencontrer avec Rita Kertani et Taguri Imo pour l’éclairer sur les conséquences du règlement de la crise syldave pour notre agence.
Cependant, bien plus que le contenu de mon exposé, un autre problème ne cessait de me préoccuper. Quel nœud papillon allais-je pouvoir arborer lors de notre entretien, car Rodrigo Rojas avait désormais les cravates en horreur… Il me fallait demander conseil à Léon Andrianampoinimerina qui dans une vie précédente avait tenu une boutique de confection pour hommes à Antananarivo. Mais il était déjà 17h45, il me fallait me dépêcher car Léon animait tous les soirs à 18h les réunions de l’association des Malgaches de Genève. Je refermais brutalement les dossiers laissés en plan avant mon départ et me dirigeais d’un pas vif vers le fonds du couloir à la recherche du temps perdu et de Léon.