JOURNAL D’ADRIEN DEUME
Rien dans ce que je voyais autour de moi ne laissait présager l’imminence d’un conflit armé, mais n’était-ce pas le fameux calme qui précède la tempête ?
Décidé à atteindre la pension Isabelle au plus vite, j’acceptais de bonne grâce la proposition que me faisait l’homme qui s’empressait autour de moi depuis ma sortie de l’aéroport. Il me promettait un prix défiant toute concurrence pour m’emmener où bon me semblait.
M’installant à l’arrière de la Skoda défraîchie, je laissais divaguer mon imagination pendant que défilaient des paysages de banlieues ouvrières sordides entrecoupés de champs où croissaient des légumes gris, à l’image du reste du paysage… Cependant, tout cela ne m’atteignait car j’étais pris par une douce rêverie ; Présenté comme spécialiste de la situation syldave par ma chef, j’exposais d’un air décidé les différentes voies d’action possibles des Nations Unies aux principaux directeurs de l’Organisation ainsi qu’aux plus hauts diplomates. Mes conclusions étaient avalisées par la réunion et l’on me chargeait d’une « mission spéciale » aux contours encore vagues, mais que je me faisais fort de préciser au cours de mon sommeil…
Je fus tiré de ces agréables pensées par la question de mon chauffeur de taxi qui me demandait d’un air grivois si je souhaitais aller saluer des jeunes syldaves de sa connaissance avant d’aller à la pension. D’ailleurs, me précisa-t-il, ces jeunes femmes pouvaient tout aussi bien m’héberger, elles étaient tout à fait hospitalières et je ne pourrais trouver dans tout Glodeni étape plus relaxante que celle qu’il me proposait… De nature curieuse et sociable, je n’aurais en temps normal pas dédaigné une telle rencontre avec de véritables autochtones, car je ne doutais pas de l’intérêt qu’il y avait à discuter de la situation syldave avec des personnes aussi averties que les amies de mon chauffeur de taxi, mais ce soir là, j’étais recru de fatigue. Je remerciais donc poliment Dimitar, comme il s’appelait, lui signalant que ce serait avec grand plaisir que je ferai la rencontre de ses amies autour d’un thé le lendemain car j’étais avide d’obtenir des informations de première main sur la situation locale. Mon chauffeur me dévisagea longuement, d’un air à la fois perplexe et narquois dont je ne comprenais par la raison. Mais sans un mot supplémentaire il me déposa à l’angle d’un carrefour, pointant du doigt une bâtisse informe, c’était là que se trouvait la pension Isabelle.
Rien dans ce que je voyais autour de moi ne laissait présager l’imminence d’un conflit armé, mais n’était-ce pas le fameux calme qui précède la tempête ?
Décidé à atteindre la pension Isabelle au plus vite, j’acceptais de bonne grâce la proposition que me faisait l’homme qui s’empressait autour de moi depuis ma sortie de l’aéroport. Il me promettait un prix défiant toute concurrence pour m’emmener où bon me semblait.
M’installant à l’arrière de la Skoda défraîchie, je laissais divaguer mon imagination pendant que défilaient des paysages de banlieues ouvrières sordides entrecoupés de champs où croissaient des légumes gris, à l’image du reste du paysage… Cependant, tout cela ne m’atteignait car j’étais pris par une douce rêverie ; Présenté comme spécialiste de la situation syldave par ma chef, j’exposais d’un air décidé les différentes voies d’action possibles des Nations Unies aux principaux directeurs de l’Organisation ainsi qu’aux plus hauts diplomates. Mes conclusions étaient avalisées par la réunion et l’on me chargeait d’une « mission spéciale » aux contours encore vagues, mais que je me faisais fort de préciser au cours de mon sommeil…
Je fus tiré de ces agréables pensées par la question de mon chauffeur de taxi qui me demandait d’un air grivois si je souhaitais aller saluer des jeunes syldaves de sa connaissance avant d’aller à la pension. D’ailleurs, me précisa-t-il, ces jeunes femmes pouvaient tout aussi bien m’héberger, elles étaient tout à fait hospitalières et je ne pourrais trouver dans tout Glodeni étape plus relaxante que celle qu’il me proposait… De nature curieuse et sociable, je n’aurais en temps normal pas dédaigné une telle rencontre avec de véritables autochtones, car je ne doutais pas de l’intérêt qu’il y avait à discuter de la situation syldave avec des personnes aussi averties que les amies de mon chauffeur de taxi, mais ce soir là, j’étais recru de fatigue. Je remerciais donc poliment Dimitar, comme il s’appelait, lui signalant que ce serait avec grand plaisir que je ferai la rencontre de ses amies autour d’un thé le lendemain car j’étais avide d’obtenir des informations de première main sur la situation locale. Mon chauffeur me dévisagea longuement, d’un air à la fois perplexe et narquois dont je ne comprenais par la raison. Mais sans un mot supplémentaire il me déposa à l’angle d’un carrefour, pointant du doigt une bâtisse informe, c’était là que se trouvait la pension Isabelle.
Ahanant de plus belle, je traînais ma valise et mes deux caisses jusqu’au portillon. A mon coup de sonnette répondit un aboiement furieux. Un chien des plus laids bondissait contre la grille, la bave aux lèvres. Tout cela n’était pas fait pour me rassurer, il était peut-être encore temps de trouver un autre taxi qui m’emmènerait chez une de ces pensions décrites par Dimitar… Mais déjà, une femme aux cheveux hirsutes s’approchait d’un pas traînant. Me protégeant comme je pouvais les mollets en balançant d’avant en arrière et aussi vite que je le pouvais les caisses de documents autour de moi, je me dépêchais de pénétrer à l’intérieur de la maison.
Pour une mission de terrain, c’était une mission de terrain…Les murs à la peinture écaillée suintaient l’humidité, l’électricité fonctionnait par intermittence et l’odeur qui pénétrait mes narines ne présageait rien de bon, qu’elle provienne des toilettes ou de la cuisine… La dame m’emmena à ma chambre sans un mot, elle ne parlait que le syldave et mes notions d’allemand me permettaient tout juste de lui faire comprendre que je ne dînerais pas ici ce soir. Je décidais de faire contre mauvaise fortune bon cœur, après tout j’étais là pour aider des plus malheureux que moi. Me remémorant mes lectures de Nietzche, j’arrivais à me convaincre que la volonté était la source de tout bonheur à venir et que j’allais sortir plus fort de ce genre d’épreuve… Cela ne suffisait malheureusement pas à m’épargner le dégoût qui me prenait à la vision des facéties gymnastiques des puces ayant élu domicile sur mon drap de lit. Il me fallut toute l’aide de Diogène et de sa capacité à distinguer l’essentiel du superflu, pour que je puisse m’endormir enroulé dans ma serviette de bain, le drap asile de puces au pied du lit.
Réveillé par le cri du coq, je fis ma valise, décidé à camper au pied du Sheraton plutôt que de rester une nuit de plus dans cet endroit. C’est alors que je m’aperçus que la course en taxi de la veille avait épuisé mes réserves en euros et que j’avais oublié de changer mes travellers chèques à l’aéroport. Pas question de faire un aller-retour à la banque, je n’en avais plus le temps, il fallait que je rejoigne Mme Kertani à la résidence présidentielle. Je déposais donc deux travellers chèques sur le comptoir et m’enfuyant au plus vite, j’apaisais mes scrupules en me disant qu’une fois les travellers échangés, j’avais largement payé ma nuit d’hôtel. Seul inconvénient que j’évitais de me remémorer, une récente circulaire gouvernementale interdisait le change de travellers dans le pays…
J’arrivais devant la résidence présidentielle. Elle avait été transformée en blockhaus, défendue par des soldats armés jusqu’aux dents. Les bras levés, je brandissais aussi haut que possible mon laissez-passer bleu, symbole de l’omniprésence mondiale des Nations Unies, mais du coup, je sentais mon pantalon glisser lentement le long de mes hanches. Il me fallait faire vite, je baissais rapidement un bras pour retenir le pantalon, pendant que l’autre brandissait de plus belle le laissez-passer. Ce geste brusque fut à deux doigts de me valoir une triste fin sur un trottoir de Glodeni… En effet, l’un des cerbères de l’entrée, ignorant les difficultés vestimentaires auxquelles j’étais confronté depuis mon départ de Genève, prit ce mouvement soudain pour un geste inamical et pointa sa mitrailleuse sur moi. Ce qui me sauva fut le ridicule de la situation, je n’avais en effet pas réussi à rattraper le pantalon qui avait glissé jusqu’à mes mollets, dévoilant un caleçon d’un bleu électrique du plus bel effet. Déconcertés, les vigiles ne savaient que faire. Remontant lentement mon pantalon pour éviter toute équivoque, je leur criais que j’étais venu chercher Mme Kertani. Un coup de téléphone et plusieurs dizaines de minutes d’attente plus tard, elle se présenta à la grille. Elle me confirma que le Représentant Résident allait l’amener à la réunion prévue ce matin, et m’enjoignait à y aller sans délai pour préparer notre intervention, puis elle tourna les talons.
Je revins vers Dimitar, hilare car il avait assisté à toute la scène. D’un ton rogue, je lui lançais que je n’avais pas de temps à perdre et qu’il ferait mieux de se concentrer sur sa conduite, je devais en effet être au Sheraton dès que possible. Il démarra en trombe, et après avoir slalomé entre les nids de poule, il me déposa devant le Sheraton. L’urgence première était de remédier à l’absence de ceinture qui m’empêchait de me concentrer pleinement sur l’objet de ma mission. Heureusement, la boutique de l’hôtel gardait en réserve un modèle en peau de crocodile qui allait pouvoir remplir son office, à défaut d’ajouter une touche d’élégance à un costume qui avait mal vécu le séjour à la pension Isabelle…
La réunion se tenait dans le salon « Sarajevo ». Je n’y voyais pas un signe extrêmement positif. Les autres participants étaient déjà plongés dans la dégustation des croissants et autres viennoiseries qui accueillent généralement ce genre de réunions. Tout en déglutissant, le représentant du Programme Alimentaire Mondial expliquait à son collègue d’OCHA (l’Office des Nations Unies de Coordination des Affaires Humanitaires), incapable de parler à ce moment en raison de la taille du pain au chocolat qu’il mâchait consciencieusement, combien il était important que soit organisée aujourd’hui cette réunion sur la distribution de vivres aux réfugiés dont le nombre grandissait chaque jour. En effet, expliquait le représentant du PAM, cet accès à la nourriture allait être un problème absolument crucial dans les semaines à venir. Apparemment, son propre accès à la nourriture l’inquiétait au plus haut point, il venait en effet de se saisir du dernier croissant et l’enfourna d’une traite tout en se tournant vers le délégué du Haut Commissariat aux Réfugiés qu’il connaissait depuis la crise du Biafra.
Mme Kertani arriva enfin, flanquée à ma plus grande surprise d’un de mes collègues japonais, Taguri Imo. Je savais ce dernier proche collaborateur de Mme Kertani, mais j’ignorais totalement qu’il serait présent lors de cette réunion. Kertani évacua mon questionnement d’une phrase ; Taguri était venu renforcer notre délégation car il était primordial de démontrer notre implication au moment où toutes les organisations allaient tenter de se placer et de prendre le leadership de l’action onusienne sur place. Taguri semblait embêté de se trouver là, il ne connaissait rien à la Syldavie et rester dans l’ombre du travail de bureau lui convenait tout à fait.
La réunion fut ouverte par le Représentant Résident du PNUD sur place, c’était un bon point pour Rita Kertani qui avait apparemment repris le fil de son entreprise de charme laissée en jachère pendant de longues années, au vu des œillades et regards appuyés que ne cessait de lui lancer le ResRep.
La situation était grave. Son exposé allait nous le confirmer. Omar Massoud entama un long monologue heureusement sauvé par la technologie. En effet, il semblait évident que cet homme, qui avait le génie de comprimer le minimum d’idées en un maximum de mots comme le disait joliment Churchill, venait de découvrir les merveilles de l’outil power point. Sa présentation recelait toutes les fonctionnalités possibles et imaginables en terme de bruitage, de couleur et d’effet visuel. A tel point que nous n’écoutions plus le discours mais attendions fascinés, de découvrir si le bullet point suivant allait déboucher de la gauche en un bruit de chute d’objet, ou allait au contraire dégringoler de la droite dans un bruit de vaisselle brisée. Plus personne ne s’attardait sur les données objectives de crise syldave mais tout le monde notait les meilleures animations à inclure dans leurs propres futures présentations…
Pour ma part, bercé par les animations visuelles, je décidais de positionner mon écouteur sur la traduction en russe. Je n’en parlais pas un mot mais les sonorités slaves ne mirent pas longtemps à me plonger dans une intense réflexion les yeux fermés. Furibarde, Rita Kertani m’adressa un coup de coude dans les côtes, ce qui me fit sursauter. Prenant cela comme une demande de parole Omar Massoud me transmis le micro. Je n’avais plus le choix, ma chef était à mes côtés, tous ces yeux de directeurs étaient braqués sur moi, il me fallait être à la hauteur…Prenant mon ton le plus assuré, je demandais à M. Massoud si à son avis, une mission de conciliation entre Mouvement autonomiste du sud-est syldave et République du nord-est syldave était encore à l’ordre du jour. Ma question jeta un léger froid, car Omar Massoud venait de passer les 10 minutes précédentes à démontrer qu’il n’y avait malheureusement plus de place pour la négociation et qu’il fallait se préparer à la guerre. Maudissant intérieurement l’interprète russe qui n’avait pourtant fait que son travail, je précisais ma question en lui demandant si l’intervention d’une organisation pas encore impliquée dans le conflit, telle que la mienne, pouvait avoir un effet bénéfique. Jetant un regard courroucé à Rita Kertani, Massoud répondit sèchement que cela ne lui semblait d’aucune utilité. Il prit ensuite prétexte de cette interruption de son exposé pour proposer une pause café. Cette proposition fut acceptée à l’unanimité des membres présents.
Pour ma part, je décidais d’échapper aux remarques vindicatives de ma chef qui ne manqueraient pas de tomber, et je prétextais un coup de téléphone urgent à donner pour m’éloigner rapidement. Il allait me falloir rattraper le coup et rapidement !
Pour ma part, je décidais d’échapper aux remarques vindicatives de ma chef qui ne manqueraient pas de tomber, et je prétextais un coup de téléphone urgent à donner pour m’éloigner rapidement. Il allait me falloir rattraper le coup et rapidement !


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