JOURNAL D’ADRIEN DEUME
Booum !! Les yeux exorbités, je venais de glisser de mon lit alors que ma femme se retourna à peine… Cette sensation d’avoir dormi des années durant, comme une souche… Et maintenant cette mauvaise blague : un réveil en sursaut et une constatation qui me glaçait, il était déjà 8h30 !! Je m’étais rendormi après avoir brutalisé comme chaque jour le réveil-matin afin de le faire taire, et mon avion décollait maintenant dans à peine une heure et demi…
En sautillant sur une jambe, j’enfilais mon pantalon, attrapais au vol une chemise fripée et une veste en désaccord profond avec le reste mais là n’était plus l’essentiel. J’allais devoir me coltiner une valise et deux caisses de documents jusqu’à destination. En effet, ma chef avait à la fois exprimé d’un air convaincu l’intérêt que revêtait l’acheminement de ces documents en Syldavie, et d’un même élan l’impossibilité qu’elle avait de prendre en charge ne serait-ce qu’une petite partie de la cargaison…
Piétinant devant l’arrêt de bus en jetant des coups d’oeils anxieux au loin, je me remémorais mentalement tout ce qu’il allait me falloir faire durant cette journée avant de pouvoir goûter à un peu de calme. Il y avait tellement de quoi faire que, plongé dans un abîme de réflexion et assis dans le bus, je faillis rater mon arrêt.
Courant à perdre haleine, je tentais d’une main de retenir mon pantalon que la loi de la gravité attirait vers le bas en l’absence de ceinture, alors que de l’autre main je traînais une valise où j’avais jeté dossiers, vêtements et chocolats à offrir à nos interlocuteurs sur place. C’est le cheveu en bataille et la sueur au front que je me présentais devant une Rita Kertani encore plus glaciale qu’à l’habitude. Me signalant d’un air pincé qu’il était d’usage qu’un subordonné ne fasse pas attendre son chef, elle prit son air le plus sec pour m’annoncer qu’il allait de nouveau falloir démontrer mon « esprit créatif ». En effet, elle avait totalement oublié de s’occuper de son visa pour la Syldavie orientale qui lui était nécessaire en tant que ressortissante afghane, et il aurait évidemment été de fort mauvais goût de contacter maintenant la mission de Syldavie. Outre que l’on fût un samedi matin, nous pouvions également nous dispenser de donner une impression de désorganisation et d’impréparation qui auraient fait tache dans le contexte de la mission.
Booum !! Les yeux exorbités, je venais de glisser de mon lit alors que ma femme se retourna à peine… Cette sensation d’avoir dormi des années durant, comme une souche… Et maintenant cette mauvaise blague : un réveil en sursaut et une constatation qui me glaçait, il était déjà 8h30 !! Je m’étais rendormi après avoir brutalisé comme chaque jour le réveil-matin afin de le faire taire, et mon avion décollait maintenant dans à peine une heure et demi…
En sautillant sur une jambe, j’enfilais mon pantalon, attrapais au vol une chemise fripée et une veste en désaccord profond avec le reste mais là n’était plus l’essentiel. J’allais devoir me coltiner une valise et deux caisses de documents jusqu’à destination. En effet, ma chef avait à la fois exprimé d’un air convaincu l’intérêt que revêtait l’acheminement de ces documents en Syldavie, et d’un même élan l’impossibilité qu’elle avait de prendre en charge ne serait-ce qu’une petite partie de la cargaison…
Piétinant devant l’arrêt de bus en jetant des coups d’oeils anxieux au loin, je me remémorais mentalement tout ce qu’il allait me falloir faire durant cette journée avant de pouvoir goûter à un peu de calme. Il y avait tellement de quoi faire que, plongé dans un abîme de réflexion et assis dans le bus, je faillis rater mon arrêt.
Courant à perdre haleine, je tentais d’une main de retenir mon pantalon que la loi de la gravité attirait vers le bas en l’absence de ceinture, alors que de l’autre main je traînais une valise où j’avais jeté dossiers, vêtements et chocolats à offrir à nos interlocuteurs sur place. C’est le cheveu en bataille et la sueur au front que je me présentais devant une Rita Kertani encore plus glaciale qu’à l’habitude. Me signalant d’un air pincé qu’il était d’usage qu’un subordonné ne fasse pas attendre son chef, elle prit son air le plus sec pour m’annoncer qu’il allait de nouveau falloir démontrer mon « esprit créatif ». En effet, elle avait totalement oublié de s’occuper de son visa pour la Syldavie orientale qui lui était nécessaire en tant que ressortissante afghane, et il aurait évidemment été de fort mauvais goût de contacter maintenant la mission de Syldavie. Outre que l’on fût un samedi matin, nous pouvions également nous dispenser de donner une impression de désorganisation et d’impréparation qui auraient fait tache dans le contexte de la mission.
Il fallait procéder méthodiquement…La chemise remise à l’intérieur du pantalon, la cravate renouée et la mèche savamment rangée sur le côté, je m’approchais, un sourire enjôleur aux lèvres, de l’hôtesse d’accueil. Il faut croire qu’à cette heure mon charme n’opérait qu’à petite dose car l’hôtesse me signala d’un ton froid qu’un passeport en règle était la condition première d’un voyage et que je ne pouvais l’ignorer. Je me tournais vers Rita Kertani, quêtant un soutien qui aurait été bienvenu, malheureusement il me fallait me rendre à l’évidence, Mme Kertani estimant probablement à l’instar du général de Gaulle que l’intendance suivrait, avait rejoint le salon réservé aux voyageurs en classe affaires…
Je décidais alors de jouer le tout pour le tout ; brossant le portrait d’une Syldavie ravagée par les conflits et à l’aube d’une catastrophe encore plus grande, je présentais d’un ton enflammé la grande œuvre que ma chef et moi-même allions mener pour la paix et la prospérité. Le ton vibrant avec lequel je proclamais la volonté de remettre d’aplomb ce pays lors de notre mission me rappelait les grandes heures que j’avais pu passer sur les planches, déclamant des alexandrins sous une perruque enfarinée, mais je devais être encore suffisamment crédible car l’hôtesse accepta de fermer les yeux sur l’absence de visa. Néanmoins elle ne pouvait promettre qu’il en irait de même à Paris car même en transit les passeports étaient examinés, à plus forte raison lorsqu’il s’agissait d’un vol pour un pays aujourd’hui aussi instable que l’était la Syldavie orientale.
C’est néanmoins le sourire aux lèvres que j’allais annoncer la bonne nouvelle à ma chef. Mais celle-ci avait des préoccupations plus urgentes, le comptoir revues du salon affaires n’avait pas encore été approvisionné ; il me fallut donc aller signaler au chef d’escale l’importance de pouvoir compter sur la dernière livraison de « Cosmopolitain » qui livrait à ses lecteurs et lectrices une étude sans concession sur les ravages de la situation syldave pour l’industrie locale du cuir…Une telle volonté de comprendre les multiples facettes de la crise syldave et de l’aborder sous des angles originaux m’impressionnait grandement, je pris dès lors un exemplaire de « l’Equipe » afin de mieux saisir la portée de l’onde de choc syldave sur l’avenir du patinage artistique d’Europe centrale et orientale…
L’entrée dans l’avion me libéra temporairement, en effet Rita Kertani occupait le siège 1C que j’avais conquis de haute lutte pour elle pendant que je me rabattais sur le plus prosaïque 27 F. Le coude de mon voisin sous ma côte, je tentais vainement de déplier « l’Equipe ». Tant pis, il me restait après tout 400 pages de dossier sur la Syldavie orientale à parcourir… Mais à peine le temps de comprendre l’impact de la Révolution Française sur les velléités indépendantistes actuellement à l’œuvre en Syldavie que l’avion se posait à Paris. Il allait falloir jouer serré pour éviter d’être forcé de devoir reprendre le premier vol pour Genève.
Je savais qu’il était illusoire d’espérer attendrir un chef d’escale Air France. Deux décennies de négociations syndicales lui avaient durci la couenne. Ici, il fallait être plus politique. Je présentais ainsi notre mission comme l’avant-garde d’un mouvement plus vaste d’opposition à l’hégémonie américaine en Europe. Nous allions être le fer de lance de la lutte contre l’impérialisme qui menaçait l’avenir de la Syldavie orientale. Et c’est à l’unisson que nous criâmes « l’Europe aux Européens » pendant qu’il me donnait une mâle accolade et m’ouvre le portique de sécurité. Avant qu’il n’ait pu reprendre ses esprits, je me dépêchais de faire passer Rita Kertani qui avait suivi les échanges, un spasme de mépris déformant sa bouche.
Je pouvais enfin souffler, nous touchions au but… Encore quelques heures de voyage et j’allais enfin pouvoir me retrousser les manches pour une bonne cause ! En attendant les 12 travaux d’Hercule, je commençais par le repos du guerrier. Les effluves du sandwich distribué en guise de repas n’avaient pas suffit à me réveiller, je remboursais encore ma dette de sommeil des derniers jours… Mais déjà l’avion atterrissait à Glodeni. Je regardais par le hublot les nuages de fumée recouvrant la ville, me demandant déjà quelle allait pouvoir être ma contribution pour que tout ceci cesse.
A la descente de l’avion, Rita Kertani tomba dans les bras du Représentant Résident du PNUD sur place. Il avait tout d’un amour de jeunesse que les hasards de la vie permettaient de retrouver, alors qu’on aurait peut être pu s’en passer…C’est du moins ce que ne devait pas manquer de se dire Rita Kertani à la vue de ce grand dégingandé au crâne aussi dépourvu que sa mise. Alors que je m’apprêtais à les rejoindre dans le 4X4 siglé UN garé sur la piste, ils s’engouffrèrent dans le véhicule sans m’attendre et démarrèrent en trombe. Il ne me restait plus qu’à faire la queue avec le reste des passagers en sachant déjà que me serait reproché le temps mis à rejoindre ma chef de mission…
Les bras chargés de ma valise et des deux caisses de documents divers, je rejoignis la petite pancarte à mon nom. Mme Kertani était l’invité personnel de la Présidence et était déjà partie en limousine encadrée de motards patibulaires ; il allait quant à moi me falloir trouver la pension Isabelle. Mais avant cela, je pris le temps d’une profonde inspiration avant de lentement regarder autour de moi, j’étais enfin dans le feu de l’action…


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