JOURNAL D’ADRIEN DEUME
Ce matin, j’avais rendez-vous avec Rita Kertani, ma chef de Département. Je n’avais eu que peu d’occasions de la croiser depuis mon arrivée dans l’organisation et cela ne l’affectait en aucune manière. J’avais déjà entendu parler d’elle, enfin… Parler était un bien grand mot… Généralement, à l’évocation de son nom, mes collègues levaient les yeux au ciel ou adoptaient un sourire narquois pour me souhaiter bonne continuation… J’en déduisais donc que c’était un personnage de l’organisation, à défaut de savoir précisément ce qui motivait leurs silences lourds de sous-entendus…
J’entrais dans son bureau d’un air concentré et le dossier sous le bras comme je l’avais vu faire par mes collègues. Mais d’un geste qui se voulait auguste, elle me demanda de rester sur le seuil, elle était en effet en communication téléphonique avec la mission d’un grand pays donateur. Il me fallait donc patienter dans le couloir, sous l’œil narquois des mêmes collègues qui s’étaient refusés à m’en dire plus sur ma chef. J’en venais à regretter les salles d’attente de dentiste ou un siège et des revues vous étaient au moins fournis….
Enfin, on me fit signe de rentrer, mais pas encore de m’asseoir… Il me fallut rappeler que nous avions convenus d’une réunion de travail sur la Syldavie pour que Rita Kertani m’indique le siège faisant face à son bureau.
J’étais encore bien incapable de dresser un portrait précis des qualités et défauts de ma chef, mais j’étais déjà sûr d’une chose, elle était dotée d’un opportunisme à toute épreuve et d’une science du placement stratégique de tout premier ordre. Encore ignorante de la situation géographique précise de la Syldavie orientale il y a encore 10 jours, Mme Kertani était désormais intarissable sur le régime des partis de la démocratie syldave chancelante, et sur la composition ethnique de sa population. La Syldavie était désormais le sujet qui retenait l’attention de tous et Mme Kertani adorait par principe les sujets qui retenaient l’attention…
Une réunion de la dernière chance devait se tenir dans les jours qui venaient à Glodeni, capitale de la République de Syldavie orientale. Le Secrétaire général des Nations Unies Genève et notre propre Secrétaire Général devaient s’y rendre, mais auparavant ils souhaitaient qu’un de leurs services fasse un état des lieux précis de la situation et un inventaire des premiers besoins économiques en cas de déclenchement d’hostilités. Mme Kertani avait eu la bonne fortune de se trouver dans l’antichambre lorsque le Secrétaire Général avait commandé d’une voix de stentor qu’on lui amène un directeur ou une directrice n’ayant pas froid aux yeux. Elle n’eut plus qu’à lui préciser que c’était une qualité dont précisément la nature généreuse l’avait doté pour se voir investie de la responsabilité d’une mission exploratoire en Syldavie. Elle en rosissait de plaisir mais se rendait compte avec contrariété que si elle ne manquait pas d’esprit de décision, elle ne savait vers où le diriger ne sachant pas où se trouvait précisément la Syldavie orientale… C’est là que j’entrais en piste ! Un collègue bien attentionné ou facétieux avait suggéré mon nom et je me retrouvais dans ce bureau, notant fiévreusement ses instructions qui pouvaient se résumer ainsi: il me fallait m’occuper de tout, son rôle à elle était de représenter dignement l’organisation et de montrer par sa présence l’implication de nos services dans le règlement de la crise…
Il me fallait d’abord commencer par réserver nos billets d’avion. Cela me réjouissait car je cherchais précisément depuis une semaine un prétexte pour engager la conversation avec Mlle Marion, charmante agente de l’antenne Carlson Wagon Lits du Palais. Une fois dans le bureau CWL, je fis mine de ne pas m’apercevoir que les deux collègues de Mlle Marion attendaient le client et de m’absorber dans les prospectus de vacances pour les fjords islandais, guettant du coin de l’œil le moment où Mlle Marion serait libérée des assauts désordonnés de Luis Gonzalez, collègue bolivien. Ce dernier s’inventait les itinéraires de mission les plus improbables pour rester plus longtemps assis en face des yeux verts de Mlle Marion… Mais après une demi-heure d’efforts, ne trouvant plus de justification plausible pour effectuer un Genève-Kuala Lumpur via la Havane et Nairobi, il battit piteusement en retraite, la place était enfin mienne !
C’est bafouillant que je demandais à Mlle Marion de m’établir un itinéraire Genève-Glodeni, mais mon sourire s’évanouit à la vue des détails de vol. La principale exigence de Mme Kertani concernait le siège dont elle souhaitait bénéficier en classe affaires, de préférence le 1C. Mais on en était loin : le trajet total faisait moitié moins que les 9 heures requises par notre administration, nous allions devoir voyager en classe économique…Je grimaçais car Mlle Marion me confirma qu’aucune des compagnies desservant Glodeni ne permettait de faire grimper le temps de voyage à 9 heures. Je remontais quatre à quatre les escaliers pour exposer ce problème à Mme Kertani : elle m’écouta d’un air glacial et détachant les mots, me signala qu’il était dans mon intérêt de prouver mes capacités créatives - qui figuraient en bonne place dans la liste des « core values » demandées à tout membre du personnel- et également de nous épargner les longues fatigues d’un voyage en classe économique qui ne pourraient qu’influer négativement sur l’atmosphère et les résultats de la mission. Le message était pour le moins clair, il allait me falloir être « créatif »…
Je revins auprès de Mlle Marion, adoptant mon air le plus soucieux. On venait, lui dis-je, de m’informer qu’une discussion préalable avec l’Ambassadeur de Syldavie en France se révélait absolument impérative dans le cadre de la mission. Il nous fallait donc inclure une escale à Paris. Mlle Marion me signala qu’une seule correspondance existait mais ne nous laissait malheureusement qu’une heure à Paris. Je pris mon air le plus détaché pour lui confirmer que cela devrait suffire pour tenir la rencontre dans le hall VIP de l’aéroport… Mlle Marion ne commenta pas mais sa moue dubitative et charmante voulait tout dire… Confus et inquiet des répercussions budgétaires de ce changement de catégorie de siège sur les fonds qui avaient été alloués à cette mission, je m’empressais de préciser à Mlle Marion que pour ma part, je voyagerais en classe économique. Cette noble déclaration fut accueillie avec stupéfaction par mes collègues assis aux guichets voisins, n’allais-je pas ainsi créer un fâcheux précédent, dommageable pour tous ceux qui voyageraient à l’avenir ? On me fit promettre de ne pas ébruiter ma décision qui aurait pu revenir aux oreilles des Finances…
De retour à mon bureau, il me fallait maintenant régler le problème de l’hébergement. En effet, le Sheraton, seul hôtel de standing de Glodeni affichait complet depuis le pourrissement de la crise : plus la situation se dégradait, plus on y trouvait d’émissaires divers et variés venus jouer les bons offices. Mais, échaudé par l’affaire du vol en classe économique, je me jurais de ne pas quitter le bureau sans avoir sécuriser une chambre de qualité… Ayant épuisé toutes les ressources hôtelières de Glodeni, j’appelais en désespoir de cause le chargé d’affaires de la mission syldave auquel j’avais déjà eu affaire. Il accueillit chaleureusement l’exposé de la situation et m’assura qu’il se faisait fort de trouver un hébergement convenable à ma chef. Deux coups de fil à son administration de tutelle plus loin, il me confirma qu’une suite attendait Mme Kertani à la résidence présidentielle. Pour ma part la « pension Isabelle » ferait très bien l’affaire… Il ne me restait plus qu’à nous assurer un moyen de transport. Le bureau local du PNUD ne savait plus où donner de la tête mais, coup de chance, Mme Kertani m’avait précisé que le Représentant Résident était un de ses compatriotes et qu’il se mettrait en quatre pour lui faire plaisir, ou plutôt en quatre-quatre…Il nous mettait en effet à disposition une voiture tout-terrain le temps de notre mission !
Je commençais à découvrir le pouvoir des réseaux personnels et nationaux ainsi que le prestige qui restait attaché à la profession de fonctionnaire international…
Epuisé par l’organisation de notre mission, je me trouvais incapable de réfléchir convenablement et de mettre à jour ma note sur la situation syldave. Il me fallait pourtant des informations fraîches et un aperçu des nouveaux enjeux ! Un copier-coller des articles tirés des principaux organes de presse européens en firent office… Il ne me restait plus qu’à rentrer et boucler ma valise, le départ étant en effet prévu pour le lendemain. Enfin ! J’allais élargir mon horizon et agir au plus près de l’action, au cœur de l’activité des Nations Unies ! Dans cet environnement, mes qualités ne pouvaient que s’épanouir…
Ce matin, j’avais rendez-vous avec Rita Kertani, ma chef de Département. Je n’avais eu que peu d’occasions de la croiser depuis mon arrivée dans l’organisation et cela ne l’affectait en aucune manière. J’avais déjà entendu parler d’elle, enfin… Parler était un bien grand mot… Généralement, à l’évocation de son nom, mes collègues levaient les yeux au ciel ou adoptaient un sourire narquois pour me souhaiter bonne continuation… J’en déduisais donc que c’était un personnage de l’organisation, à défaut de savoir précisément ce qui motivait leurs silences lourds de sous-entendus…
J’entrais dans son bureau d’un air concentré et le dossier sous le bras comme je l’avais vu faire par mes collègues. Mais d’un geste qui se voulait auguste, elle me demanda de rester sur le seuil, elle était en effet en communication téléphonique avec la mission d’un grand pays donateur. Il me fallait donc patienter dans le couloir, sous l’œil narquois des mêmes collègues qui s’étaient refusés à m’en dire plus sur ma chef. J’en venais à regretter les salles d’attente de dentiste ou un siège et des revues vous étaient au moins fournis….
Enfin, on me fit signe de rentrer, mais pas encore de m’asseoir… Il me fallut rappeler que nous avions convenus d’une réunion de travail sur la Syldavie pour que Rita Kertani m’indique le siège faisant face à son bureau.
J’étais encore bien incapable de dresser un portrait précis des qualités et défauts de ma chef, mais j’étais déjà sûr d’une chose, elle était dotée d’un opportunisme à toute épreuve et d’une science du placement stratégique de tout premier ordre. Encore ignorante de la situation géographique précise de la Syldavie orientale il y a encore 10 jours, Mme Kertani était désormais intarissable sur le régime des partis de la démocratie syldave chancelante, et sur la composition ethnique de sa population. La Syldavie était désormais le sujet qui retenait l’attention de tous et Mme Kertani adorait par principe les sujets qui retenaient l’attention…
Une réunion de la dernière chance devait se tenir dans les jours qui venaient à Glodeni, capitale de la République de Syldavie orientale. Le Secrétaire général des Nations Unies Genève et notre propre Secrétaire Général devaient s’y rendre, mais auparavant ils souhaitaient qu’un de leurs services fasse un état des lieux précis de la situation et un inventaire des premiers besoins économiques en cas de déclenchement d’hostilités. Mme Kertani avait eu la bonne fortune de se trouver dans l’antichambre lorsque le Secrétaire Général avait commandé d’une voix de stentor qu’on lui amène un directeur ou une directrice n’ayant pas froid aux yeux. Elle n’eut plus qu’à lui préciser que c’était une qualité dont précisément la nature généreuse l’avait doté pour se voir investie de la responsabilité d’une mission exploratoire en Syldavie. Elle en rosissait de plaisir mais se rendait compte avec contrariété que si elle ne manquait pas d’esprit de décision, elle ne savait vers où le diriger ne sachant pas où se trouvait précisément la Syldavie orientale… C’est là que j’entrais en piste ! Un collègue bien attentionné ou facétieux avait suggéré mon nom et je me retrouvais dans ce bureau, notant fiévreusement ses instructions qui pouvaient se résumer ainsi: il me fallait m’occuper de tout, son rôle à elle était de représenter dignement l’organisation et de montrer par sa présence l’implication de nos services dans le règlement de la crise…
Il me fallait d’abord commencer par réserver nos billets d’avion. Cela me réjouissait car je cherchais précisément depuis une semaine un prétexte pour engager la conversation avec Mlle Marion, charmante agente de l’antenne Carlson Wagon Lits du Palais. Une fois dans le bureau CWL, je fis mine de ne pas m’apercevoir que les deux collègues de Mlle Marion attendaient le client et de m’absorber dans les prospectus de vacances pour les fjords islandais, guettant du coin de l’œil le moment où Mlle Marion serait libérée des assauts désordonnés de Luis Gonzalez, collègue bolivien. Ce dernier s’inventait les itinéraires de mission les plus improbables pour rester plus longtemps assis en face des yeux verts de Mlle Marion… Mais après une demi-heure d’efforts, ne trouvant plus de justification plausible pour effectuer un Genève-Kuala Lumpur via la Havane et Nairobi, il battit piteusement en retraite, la place était enfin mienne !
C’est bafouillant que je demandais à Mlle Marion de m’établir un itinéraire Genève-Glodeni, mais mon sourire s’évanouit à la vue des détails de vol. La principale exigence de Mme Kertani concernait le siège dont elle souhaitait bénéficier en classe affaires, de préférence le 1C. Mais on en était loin : le trajet total faisait moitié moins que les 9 heures requises par notre administration, nous allions devoir voyager en classe économique…Je grimaçais car Mlle Marion me confirma qu’aucune des compagnies desservant Glodeni ne permettait de faire grimper le temps de voyage à 9 heures. Je remontais quatre à quatre les escaliers pour exposer ce problème à Mme Kertani : elle m’écouta d’un air glacial et détachant les mots, me signala qu’il était dans mon intérêt de prouver mes capacités créatives - qui figuraient en bonne place dans la liste des « core values » demandées à tout membre du personnel- et également de nous épargner les longues fatigues d’un voyage en classe économique qui ne pourraient qu’influer négativement sur l’atmosphère et les résultats de la mission. Le message était pour le moins clair, il allait me falloir être « créatif »…
Je revins auprès de Mlle Marion, adoptant mon air le plus soucieux. On venait, lui dis-je, de m’informer qu’une discussion préalable avec l’Ambassadeur de Syldavie en France se révélait absolument impérative dans le cadre de la mission. Il nous fallait donc inclure une escale à Paris. Mlle Marion me signala qu’une seule correspondance existait mais ne nous laissait malheureusement qu’une heure à Paris. Je pris mon air le plus détaché pour lui confirmer que cela devrait suffire pour tenir la rencontre dans le hall VIP de l’aéroport… Mlle Marion ne commenta pas mais sa moue dubitative et charmante voulait tout dire… Confus et inquiet des répercussions budgétaires de ce changement de catégorie de siège sur les fonds qui avaient été alloués à cette mission, je m’empressais de préciser à Mlle Marion que pour ma part, je voyagerais en classe économique. Cette noble déclaration fut accueillie avec stupéfaction par mes collègues assis aux guichets voisins, n’allais-je pas ainsi créer un fâcheux précédent, dommageable pour tous ceux qui voyageraient à l’avenir ? On me fit promettre de ne pas ébruiter ma décision qui aurait pu revenir aux oreilles des Finances…
De retour à mon bureau, il me fallait maintenant régler le problème de l’hébergement. En effet, le Sheraton, seul hôtel de standing de Glodeni affichait complet depuis le pourrissement de la crise : plus la situation se dégradait, plus on y trouvait d’émissaires divers et variés venus jouer les bons offices. Mais, échaudé par l’affaire du vol en classe économique, je me jurais de ne pas quitter le bureau sans avoir sécuriser une chambre de qualité… Ayant épuisé toutes les ressources hôtelières de Glodeni, j’appelais en désespoir de cause le chargé d’affaires de la mission syldave auquel j’avais déjà eu affaire. Il accueillit chaleureusement l’exposé de la situation et m’assura qu’il se faisait fort de trouver un hébergement convenable à ma chef. Deux coups de fil à son administration de tutelle plus loin, il me confirma qu’une suite attendait Mme Kertani à la résidence présidentielle. Pour ma part la « pension Isabelle » ferait très bien l’affaire… Il ne me restait plus qu’à nous assurer un moyen de transport. Le bureau local du PNUD ne savait plus où donner de la tête mais, coup de chance, Mme Kertani m’avait précisé que le Représentant Résident était un de ses compatriotes et qu’il se mettrait en quatre pour lui faire plaisir, ou plutôt en quatre-quatre…Il nous mettait en effet à disposition une voiture tout-terrain le temps de notre mission !
Je commençais à découvrir le pouvoir des réseaux personnels et nationaux ainsi que le prestige qui restait attaché à la profession de fonctionnaire international…
Epuisé par l’organisation de notre mission, je me trouvais incapable de réfléchir convenablement et de mettre à jour ma note sur la situation syldave. Il me fallait pourtant des informations fraîches et un aperçu des nouveaux enjeux ! Un copier-coller des articles tirés des principaux organes de presse européens en firent office… Il ne me restait plus qu’à rentrer et boucler ma valise, le départ étant en effet prévu pour le lendemain. Enfin ! J’allais élargir mon horizon et agir au plus près de l’action, au cœur de l’activité des Nations Unies ! Dans cet environnement, mes qualités ne pouvaient que s’épanouir…


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