JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Une fois la lumière éteinte par mes soins, je pouvais sans rougir retirer mon pantalon. J’avais effectivement mes petites habitudes et dormir en caleçon était l’une d’entre elles. Depuis mon recrutement par l’ONU, j’avais fait l’acquisition d’un magnifique caleçon bleu ciel arborant en son centre une colombe de la paix tenant un rameau d’olivier dans son bec. Ce caleçon avait déclenché l’hilarité de ma femme lorsque je l’avais porté pour la première fois dans le lit conjugal. Me prendre le bras tout en criant « Attention le petit oiseau va sortir ! » avant de pouffer était devenu sa distraction favorite. Je ne trouvais pour ma part rien de ridicule à ce caleçon élégant et confortable à la fois. C’est pourquoi en dépit des blagues éculées de mon épouse, j’avais décidé de persister, comptant sur le fait qu’elle se lasserait la première. Il va sans dire que j’avais décidé d’emmener avec moi ce caleçon pour ma première mission officielle comme fonctionnaire de l’ONU…
Rendu nerveux par les cafés avalés à chacune des pauses de cette longue journée, je ne cessais de me tourner et retourner dans le lit. Certain que des évènements importants allaient se dérouler le lendemain, je tentais d’évaluer de quelle manière je pouvais jouer un rôle qui me fasse remarquer. Peut-être pouvais-je proposer à M. Milla de faire office de garde du corps ? Ou pourquoi ne pas proposer à Sigurvinsson que l’on m’envoie en éclaireur pour tenter de prendre contact avec le bureau du PNUD ? C’est dans un état de semi-rêverie où je m’imaginais courir héroïquement d’un abri à un autre au milieu de tirs croisés, que je fus rendu à la réalité par d’étranges bruits venus de ma gauche. Des grincements qui semblaient provenir d’un des lits de camp étaient doublés de grognements assourdis et d’encouragements vivaces bien que chuchotés. Inquiet de l’éventuelle infiltration de soldats syldaves, je me tenais aux aguets, prêt à jaillir et à leur lancer au visage le projecteur pour power point que j’avais rangé sous mon lit. Néanmoins les bruits s’atténuèrent sans que je puisse déterminer leur provenance exacte. Je m’apprêtais à céder au sommeil lorsque les grognements et halètements divers reprirent. Cela devenait agaçant et seule la perspective de réveiller la crème des Nations Unies au milieu d’un sommeil réparateur m’empêchait d’allumer la lumière pour en avoir le cœur net. Soudainement, une illumination me laissa interdit : un couple était probablement en train de se former sous mes yeux, ou plutôt mes oreilles ! Ces bruits divers ne pouvaient prêter à confusion plus longtemps. Un large sourire aux lèvres, je cherchais désormais à identifier les parties prenantes en tentant de me remémorer mentalement la répartition des fonctionnaires dans notre sous-sol. Très vite, il me sembla clair que l’on ne pouvait impliquer Singh et Nguyen, mais qu’au contraire Taguri, Sigurvinsson, Mary O’Neil, Audrey Revêche, de la FAO, et Jan Vanlorenberghe, responsable d’OCHA, n’étaient sans doute pas blancs comme neige dans cette affaire. Malheureusement, il me semblait impossible d’être plus précis sans sortir de mon lit et m’approcher de la source sonore. Je me résignais donc à me contenter d’hypothèses et me félicitais d’avoir conservé les boules quiès distribuées dans l’avion…
Ce fut le directeur de l’hôtel qui vint nous réveiller le lendemain matin. Il nous annonça que la capitale avait beaucoup souffert des combats nocturnes. Néanmoins, il semblait que les responsables des deux camps en présence avaient décidé de se retrouver ce même jour en fin de journée pour tenter de trouver un terrain d’entente. Dans l’intervalle, le Directeur nous recommandait de ne pas quitter l’hôtel. Aucun de nous de toute façon ne semblait avoir ce désir. Dans l’immédiat, la préoccupation était surtout de pouvoir prendre sa douche sans redouter à tout moment la chute d’un missile. Le groupe se divisa donc en deux, la moitié prenant sa douche pendant que l’autre scrutait l’horizon par les fenêtres de l’hôtel, attentifs à toute traînée blanche suspecte… Pour ma part, j’avais décidé d’élucider le mystère de la nuit précédente et je surveillais de près les cinq suspects. Sigurvinsson n’avait-il pas lancé un sourire complice à Mary O’Neil pendant le petit déjeuner ? La main que Vanlorenberghe avait posée sur le bras d’Audrey Revêche, outre qu’il contrevenait aux règles ONU les plus élémentaires en matière de harcèlement sexuel, n’était-ce pas la preuve qu’ils étaient désormais beaucoup plus proches que le jour précédent ? En même temps, le regard de Sigurvinson à Taguri me semblait bien trop appuyé pour être honnête… Tout devenait révélateur mais rien n’était probant.
Ces cogitations complexes n’étaient finalement que le révélateur de l’extrême ennui dans lequel nous baignions. La journée s’étirait en longueur. Il avait été décidé d’un commun accord de ne plus reprendre notre réunion de concertation sur la situation syldave puisque cette même situation évoluait plus vite que nous. Tout le « networking » qui pouvait être fait avait déjà été accompli et mis à part ceux qui se connaissaient intimement avant cette réunion, la plupart des membres de notre groupe n’avaient plus rien à dire aux autres. Seul Massoud restait pendu à son téléphone, seul lien qui lui restait avec la réalité extérieure qu’il tentait encore d’influencer. Mais le manège de la vie réelle et de ses soubresauts tournait sans nous, et nous étions sur le bas-côté…
Rendu nerveux par les cafés avalés à chacune des pauses de cette longue journée, je ne cessais de me tourner et retourner dans le lit. Certain que des évènements importants allaient se dérouler le lendemain, je tentais d’évaluer de quelle manière je pouvais jouer un rôle qui me fasse remarquer. Peut-être pouvais-je proposer à M. Milla de faire office de garde du corps ? Ou pourquoi ne pas proposer à Sigurvinsson que l’on m’envoie en éclaireur pour tenter de prendre contact avec le bureau du PNUD ? C’est dans un état de semi-rêverie où je m’imaginais courir héroïquement d’un abri à un autre au milieu de tirs croisés, que je fus rendu à la réalité par d’étranges bruits venus de ma gauche. Des grincements qui semblaient provenir d’un des lits de camp étaient doublés de grognements assourdis et d’encouragements vivaces bien que chuchotés. Inquiet de l’éventuelle infiltration de soldats syldaves, je me tenais aux aguets, prêt à jaillir et à leur lancer au visage le projecteur pour power point que j’avais rangé sous mon lit. Néanmoins les bruits s’atténuèrent sans que je puisse déterminer leur provenance exacte. Je m’apprêtais à céder au sommeil lorsque les grognements et halètements divers reprirent. Cela devenait agaçant et seule la perspective de réveiller la crème des Nations Unies au milieu d’un sommeil réparateur m’empêchait d’allumer la lumière pour en avoir le cœur net. Soudainement, une illumination me laissa interdit : un couple était probablement en train de se former sous mes yeux, ou plutôt mes oreilles ! Ces bruits divers ne pouvaient prêter à confusion plus longtemps. Un large sourire aux lèvres, je cherchais désormais à identifier les parties prenantes en tentant de me remémorer mentalement la répartition des fonctionnaires dans notre sous-sol. Très vite, il me sembla clair que l’on ne pouvait impliquer Singh et Nguyen, mais qu’au contraire Taguri, Sigurvinsson, Mary O’Neil, Audrey Revêche, de la FAO, et Jan Vanlorenberghe, responsable d’OCHA, n’étaient sans doute pas blancs comme neige dans cette affaire. Malheureusement, il me semblait impossible d’être plus précis sans sortir de mon lit et m’approcher de la source sonore. Je me résignais donc à me contenter d’hypothèses et me félicitais d’avoir conservé les boules quiès distribuées dans l’avion…
Ce fut le directeur de l’hôtel qui vint nous réveiller le lendemain matin. Il nous annonça que la capitale avait beaucoup souffert des combats nocturnes. Néanmoins, il semblait que les responsables des deux camps en présence avaient décidé de se retrouver ce même jour en fin de journée pour tenter de trouver un terrain d’entente. Dans l’intervalle, le Directeur nous recommandait de ne pas quitter l’hôtel. Aucun de nous de toute façon ne semblait avoir ce désir. Dans l’immédiat, la préoccupation était surtout de pouvoir prendre sa douche sans redouter à tout moment la chute d’un missile. Le groupe se divisa donc en deux, la moitié prenant sa douche pendant que l’autre scrutait l’horizon par les fenêtres de l’hôtel, attentifs à toute traînée blanche suspecte… Pour ma part, j’avais décidé d’élucider le mystère de la nuit précédente et je surveillais de près les cinq suspects. Sigurvinsson n’avait-il pas lancé un sourire complice à Mary O’Neil pendant le petit déjeuner ? La main que Vanlorenberghe avait posée sur le bras d’Audrey Revêche, outre qu’il contrevenait aux règles ONU les plus élémentaires en matière de harcèlement sexuel, n’était-ce pas la preuve qu’ils étaient désormais beaucoup plus proches que le jour précédent ? En même temps, le regard de Sigurvinson à Taguri me semblait bien trop appuyé pour être honnête… Tout devenait révélateur mais rien n’était probant.
Ces cogitations complexes n’étaient finalement que le révélateur de l’extrême ennui dans lequel nous baignions. La journée s’étirait en longueur. Il avait été décidé d’un commun accord de ne plus reprendre notre réunion de concertation sur la situation syldave puisque cette même situation évoluait plus vite que nous. Tout le « networking » qui pouvait être fait avait déjà été accompli et mis à part ceux qui se connaissaient intimement avant cette réunion, la plupart des membres de notre groupe n’avaient plus rien à dire aux autres. Seul Massoud restait pendu à son téléphone, seul lien qui lui restait avec la réalité extérieure qu’il tentait encore d’influencer. Mais le manège de la vie réelle et de ses soubresauts tournait sans nous, et nous étions sur le bas-côté…
Les pales d’hélicoptère déchirant le ciel ou les rafales de kalachnikovs se faisaient de moins en moins entendre. Le directeur de l’hôtel nous autorisa à remonter à l’étage et notre groupe se divisa suivant ses diverses inclinations. Certains traînaient dans les boutiques à la recherche de l’objet luxueux bon marché, d’autres préféraient dépenser leur per diem aux machines à sous de l’hôtel, tous taisaient leurs éventuels scrupules en déclarant qu’ils faisaient ainsi de la redistribution de revenus…
Rita Kertani, visiblement déstabilisée par cette situation si éloignée de son quotidien bureaucratique genevois fait d’onctueuses discussions diplomatiques, retrouvait son équilibre en gardant constamment auprès d’elle mon collègue Taguri. Elle réaffirmait ainsi son autorité et retrouvait une apparence de confiance en elle. En effet, le désintérêt manifeste que professait à son égard les autres membres de la délégation la touchait douloureusement, elle qui avait constamment le besoin de se voir rassurée sur son statut. Pour ma part, je faisais mon possible pour disparaître de ses pensées et cela passait avant tout par une disparition de son champ de vision. Là où elle se trouvait, je n’étais pas et inversement. Cela me mettait sur les nerfs de devoir constamment surveiller si Kertani n’allait pas arriver dans mon dos, et je décidais pour me calmer de faire moi aussi de la redistribution de revenus en finançant la viticulture syldave. Accoudé au bar, je sympathisais avec Goran ainsi qu’avec un vin de table local qui tous les deux me rendaient le sourire. Goran était curieux d’en savoir plus sur ma vie de fonctionnaire onusien qui lui paraissait si lointaine et différente de la sienne. Mais je ne cessais de me dérober à ses questions car c’est son mode de vie à lui qui m’intéressait. Je n’avais aucune envie de lui raconter dans le détail la superficialité de beaucoup de relations genevoises, les charmes vénéneux du luxe facile, ou les quiproquos perpétuels d’un environnement aussi international.
Nous étions tous réunis devant le poste de radio qui retransmettait depuis l’hôtel de ville où se déroulaient les discussions entre loyalistes et rebelles. Evidemment, aucun d’entre nous ne comprenait le moindre mot de syldave, et nous restions suspendus aux lèvres du directeur qui de temps à autre daignait nous traduire les évènements en cours. Après quelques minutes de ce régime, le visage du directeur s’illumina. Le journaliste venait d’annoncer qu’un accord été signé entre les deux parties qui allaient se partager le pouvoir selon la formule « chabadabada » : le Premier ministre serait loyaliste pendant que le ministre de l’intérieur serait ancien rebelle, le ministre de la Justice serait loyaliste alors que son homologue de l’Economie appartiendrait au camp rebelle etc.etc.
Massoud semblait déconfit. Bien sûr, comme nous tous, il était soulagé de l’heureuse conclusion de la crise. Néanmoins, l’ONU avait été totalement transparent dans cette affaire. Massoud et Milla entamèrent alors un conciliabule d’où il ressortait que, pour paraphraser Cocteau, puisque la situation avait dépassé les Nations Unies, il était vital de prétendre l’avoir organisé. Massoud reprit son téléphone et usant de tous ses réseaux, il mit au point une conférence de presse pour le lendemain, où serait expliqué combien le rôle des Nations Unies avait été crucial dans le règlement de cette crise. Pour ma part, il m’importait peu que les Nations Unies puissent ou non tirer la couverture à eux, je ne demandais qu’une chose, retrouver la quiétude de mon bureau…
Massoud semblant uniquement préoccupé par l’organisation de sa conférence de presse, le reste du groupe délégua Nguyen pour lui faire comprendre que plusieurs d’entre nous avions surtout en tête un départ de Glodeni le plus rapidement possible. Quelques coups de fil du ResRep du PNUD plus tard les business class des vols à destination de New York, Vienne et Genève étaient repeuplées par nos soins.
Assis dans la navette vers l’aéroport je me repassais le film de cette mission. Pour une première sur le terrain, j’avais fait fort ! Mais je me rendais également compte que mis à part la tenancière de la pension Isabelle, mon chauffeur de taxi ou le barman de l’hôtel, je n’avais pas rencontré de syldave. Passer d’un hall d’hôtel impersonnel à un autre, circuler dans des berlines encadrées de gardes du corps, me baffrer d’ « english breakfast » aux quatre coins du monde, était-ce là le quotidien inévitable du missionnaire des Nations Unies ?
C’est toujours plongé dans mes pensées que je vis s’éloigner les lumières d’une Glodeni apaisée, pendant que notre avion prenait de l’altitude.


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