09 décembre 2007

JOURNAL D'ADRIEN DEUME

En l’absence de possibilité immédiate de quitter le pays par les airs, il fut convenu de rester pour le moment dans ce sous-sol définitivement pas à la hauteur des standards onusiens mais présentant l’avantage indéniable d’être à l’abri des tirs en tout genre. L’humeur n’était pas à la reprise de notre réunion. A quoi bon se projeter dans un futur hypothétique alors que le danger était à nos portes… Le vernis d’urbanité, de culture et de morgue se craquelait lentement mais sûrement, et réapparaissaient des comportements primaires dissimulés pendant de longues années. Notre petit monde retrouvait les codes brutaux des sociétés archaïques, certains s’effaçaient pendant que d’autres apparaissaient sur le devant de la scène. En observant tout cela, je ne pouvais m’empêcher de penser à « Sa majesté des Mouches » de W. Golding.

Ainsi, Bjorn Sigurvinsson, le directeur islandais du bureau local du Programme Alimentaire Mondial, en habitué des situations de crise et des questions pratiques, endossa l’habit du chef de troupe. Ce fut lui qui décréta qu’à partir de maintenant la nourriture serait rationnée. A partir de ce moment, il devenait hors de question de pouvoir avoir entrée ET dessert, un choix devrait être fait. Par ailleurs, les bouteilles d’alcool fort seraient préservées afin de servir de palliatif au cas où l’alcool à visée médicale viendrait à manquer. Un murmure s’éleva de notre groupe, peu de ses augustes membres étaient en effet habitués à se voir dicter leur conduite et restreindre leurs envies.
Vers 15h30, Massoud réussit enfin à joindre ses adjoints revenus de leur pause déjeuner. Ces derniers confirmèrent qu’il était désormais vivement déconseillé d’apparaître au dehors. Des blindés patrouillaient en ville et les tirs de mortier avaient remplacé les rafales de mitraillette. Les casques bleus, pour leur part, avaient apparemment décidé d’opérer un repli stratégique dans leur caserne dans l’attente d’un ordre clair.

A intervalles réguliers, j’observais Rita Kertani se décomposer. Elle avait appelé Taguri Imo à ses côtés et lui avait enjoint de ne pas la quitter. Elle apparaissait de plus en plus livide. Ces bruits de guérilla urbaine devaient réveiller chez elle de douloureux souvenirs. Elle avait en effet quitté l’Afghanistan lors de l’invasion soviétique et refusait depuis lors d’adresser la parole à un quelconque Russe, ce qui ne manquait pas de poser de graves problèmes protocolaires au Palais des Nations que beaucoup surnommaient en plaisantant la « datcha de fonction des apparatchiks russes ». En effet, pendant de longues années, tout bon diplomate ou espion soviétique devait être passé au préalable par l’ONU où il se frottait au monde non communiste.

L’état-major de notre micro-société était cette fois définitivement constitué. Penché sur la table, Sigurvinsson avait à sa droite Massoud et à sa gauche Mary O’Neil, représentante du Haut Commissariat aux Réfugiés à Glodeni. Le trio analysait fiévreusement ce qui avait tout l’air d’un plan de campagne. Il me semblait clair que le directeur de l’hôtel leur avait apporté les plans du quartier et que nos chefs mettaient en place une stratégie d’évacuation qui se devait d’être aussi précise que possible. Allait-on devoir faire appel aux casques bleus pour protéger notre fuite ? Cela semblait probable. Mais toute aide allait probablement être la bienvenue et il me semblait que c’était le moment pour moi de signaler ma longue expérience du ball trap. Bientôt dix ans que j’abattais mes dix assiettes hebdomadaires et cela n’allait pas être négligeable à l’heure de tenir une carabine pour protéger notre vie ! Je ne pouvais m’empêcher de penser en souriant que les rebelles syldaves avaient de la chance que mon collègue américain Arthur Johnson n’ait pas fait partie de notre petit groupe. Ce militant acharné de la National Rifle Association avait en effet créé « l’association onusienne des ball trappeurs » et il était la terreur des lapins de garenne des bords de lac Léman. Cette fine gâchette aurait fait un renfort de poids à l’heure d’affronter les snipers syldaves !
Je m’approchais de Sigurvinsson et me penchais sur la carte. Celle-ci m’apparaissait bien éloignée de la topographie du quartier et je ne comprenais pas que l’éventuelle proximité de sanitaires, tel que venait de le signaler Mme O’Neil, puisse représenter un enjeu quelconque dans le contexte de notre évacuation. Tout s’éclaira quand Sigurvinsson m’expliqua que l’on m’attribuait le lit de camp le plus rapproché de la porte pour pouvoir allumer la lumière si nécessaire. En lieu et place d’un rigoureux plan d’évacuation des autorités onusiennes, Sigurvinsson, Massoud et O’Neil travaillaient à la répartition des lits de camp pour la nuit que nous allions devoir passer dans le sous-sol… Il s’agissait là d’une tâche extrêmement délicate, une équation qui comprenait diverses variables : sexe des individus, mais également leur grade, leur ancienneté ainsi que leurs affinités. Les discussions avaient permis d’arriver à un compromis acceptable par toutes les parties. Il avait été convenu que les femmes seraient regroupées à proximité immédiate des toilettes. Pour ce qui était des hommes, l’idée d’un découpage de la salle en secteurs géographiques avec regroupement par continent avait été abandonnée au profit d’une répartition par ordre alphabétique. Il avait néanmoins fallu remédier à une faille de ce système. Mon nom de famille m’aurait permis de prétendre à la place la plus rapprochée du chauffage, autrement dit la meilleure place. Or, il semblait pour le moins incongru que le moins « senior » des représentants soit le bénéficiaire de cette meilleure place. On avait donc introduit un amendement à la répartition par ordre alphabétique pour préciser que dans mon cas, c’est le prénom qui faisait foi. Ce jésuitisme, tout en sauvant les apparences d’égalité, permettait à Sigurvinsson de réserver cette place de choix à Roger Milla, directeur des Affaires Politiques, faveur que le directeur du PAM espérait secrètement se voir retournée sous la forme d’une promotion une fois que les choses seraient rentrées dans l’ordre.

Le temps s’écoulait lentement et les longues plages d’ennui étaient seulement troublées par des canonnades de plus en plus rapprochées. Le directeur de l’hôtel venait régulièrement nous donner les dernières nouvelles du dehors. D’intenses combats se déroulaient en périphérie de Glodeni alors que les pays occidentaux avaient demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU pour discuter des mesures à prendre. « La première des mesures serait de nous sortir de là » maugréait Singh qui en avait pourtant vu d’autres. Massoud y travaillait. Il avait réussi à louer un 747, mais les discussions achoppaient pour le moment sur deux points cruciaux : qui allait payer – Massoud estimant qu’il fallait évacuer d’abord et que l’on réglerait ce problème par la suite - et quelles étaient les agences prioritaires si l’on ne pouvait évacuer tout le monde en une fois? Il semblait clair que seul le Conseil de sécurité était à même d’apporter les réponses à ces questions cruciales.
Un dîner frugal nous fut servi mais personne n’avait le cœur à festoyer. Les cœurs étaient lourds et les fronts soucieux. Massoud tentait de détendre l’atmosphère avec une anthologie de l’humour syldave mais ses tentatives tombaient à plat.

Les lits de camp avaient été installés. Plusieurs d’entre nous, au premier rang desquels Rita Kertani, avaient bien tenté d’obtenir la suite présidentielle de l’hôtel à un tarif préférentiel au vu des circonstances, mais le directeur s’y était refusé. Ce n’était pas qu’il dédaignait des rentrées financières qui auraient été bienvenues dans le contexte actuel, mais le risque était trop grand de découvrir la chambre dévastée par un missile au petit matin. L’assurance de l’ONU aurait alors pu se retourner contre lui pour rembourser la somme conséquente que l’organisation verse en cas de décès dans le cadre d’une mission.
Il fallait donc nous rendre à l’évidence. Il n’y avait pas d’autre solution que de rester au sous-sol pour cette nuit. Il serait toujours temps d’aviser demain matin. Tout en s’installant commodément dans son lit, NGuyen nous racontait en rigolant qu’il n’avait pas dormi dans de telles conditions depuis la guerre du Vietnam où, jeune officier vietcong, il s’était fait remarquer de sa hiérarchie pour son ardeur au combat. Rita Kertani, elle, s’était enfermée dans un mutisme profond. Taguri ne la quittait pas d’une semelle mais il allait pourtant bien falloir qu’il prenne le lit qui lui avait été assigné et laisse Kertani à ses tourments…
Ce fut Sigurvinsson qui donna le signal de l’extinction des feux. Il nous fallait être reposés car une rude journée nous attendait demain nous dit-il. Des rendez-vous avec les représentants de la société civile et des syndicats syldaves étaient en effet toujours au programme, mais si la situation se dégradait encore une procédure d’évacuation serait lancée. Dans les deux cas, cela n’allait pas être une partie de plaisir…