JOURNAL D’ADRIEN DEUME
Chacun s’était placé à table en fonction de ses affinités ou des services et renvois d’ascenseurs qu’il pouvait obtenir de sa voisine ou de son voisin. N’étant utile à personne, je me retrouvais aux côtés de mon collègue Taguri Imo.
Je pris cela comme l’occasion de mieux le connaître car il faut bien dire que depuis mon arrivée dans l’organisation, je n’avais encore eu guère l’occasion de le fréquenter. Afin d’entamer notre conversation sur des bases amicales, je rassemblais à grand peine tout ce que je savais du Japon, son pays d’origine. Malheureusement, mes digressions sur le code d’honneur des samouraïs, la fascination déviante de beaucoup de ses compatriotes pour les petites culottes de collégiennes ou la BD Manga n’éveillèrent chez lui qu’un intérêt poli et une attention limitée. Taguri était pourtant l’archétype du samouraï, ou un moine-soldat dévoué à la cause de son organisation et au service de sa hiérarchie. Il avait cette capacité unique à devancer les demandes de Rita Kertani avant même que l’esprit de cette dernière n’ait eu le temps de matérialiser ces mêmes requêtes. Cela demandait de grandes qualités d’anticipation, une concentration de tous les instants et une admirable souplesse de l’échine.
Résigné à revenir aux thèmes de conversation habituels entre collègues de travail, je lui demandais donc les raisons de sa venue à Glodeni. De son discours confus, je retenais que Rita Kertani avait souhaité qu’il développe une expertise à la fois sur la région et sur les thèmes économiques et sociaux dans le contexte d’une reconstruction post-conflit. Cette expertise à venir devant s’ajouter aux multiples autres casquettes de Taguri. Il était en effet l’homme-lige indispensable pour tous les évènements diplomatiques dans lesquels notre service pouvait être impliqué. Mais il était également notre spécialiste sur des questions aussi diverses que le droit des quotas de pêche dans l’Océan Pacifique, l’analyse mathématique de l’impact de la baisse des tarifs douaniers sur les produits non-agricoles, les questions de migrations temporaires de travailleurs ou les techniques de négociation appliquées aux négociations multilatérales.
Outre qu’un tel portefeuille de responsabilités laissait peu de chance à une réelle spécialisation et à une expertise solide, il était savoureux de voir ce grand timide intervenir dans différents forums pour présenter d’une voix mal assurée les meilleures façons de s’imposer dans une négociation, de faire entendre son point de vue et de valoriser ses intérêts avant tout. C’était un peu comme d’entendre un cardinal donner des leçons en matière de sexualité ! Mais Taguri me semblait être un bon gars qui avait avant tout évalué froidement et objectivement le rapport de force entre sa propre personnalité et le statut de sa chef, et en avait conclu que sa destinée à lui était probablement de travailler le plus dur possible et de se coller dans le sillage de celui ou celle qui le récompenserait en retour.
Après avoir fait le tour des informations essentielles à échanger entre collègues de travail, j’aspirais à d’autres sujets de conversation et, prétextant un verre vide qu’il me fallait d’urgence remplir, je me rapprochais de mon collègue de gauche.
Viswanathan Singh, sikh doté d’un magnifique turban, était le Directeur adjoint de l’Office International des Migrations à Genève. Il semblait revenu de tout et surtout de son idéalisme de jeunesse. Il m’évoqua ainsi d’un air désabusé sa carrière en montagnes russes, qui évolua par à-coups au gré des intrigues de couloir. D’un ton sentencieux, il affirma que la moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies étaient des crétins. Mon regard outré l’amusa et il s’empressa de rectifier : « cher monsieur, je retire ce que je viens de dire, à savoir qu’une moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies est composée de crétins, une moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies n’est donc pas composée de crétins ». Je sentais confusément que cette dernière rectification était pleine de sous-entendus, mais au vu de l’état de perplexité dans lequel je me trouvais je fis mine d’acquiescer sans chercher d’éclaircissement.
Singh s’était déjà tourné vers son propre voisin de gauche, Carotas Agouglu, Conseiller spécial pour les projet spéciaux du Secrétaire Général. Leurs souvenirs de mission commune allaient nourrir leur conversation jusqu’à la fin du repas.
Chacun s’était placé à table en fonction de ses affinités ou des services et renvois d’ascenseurs qu’il pouvait obtenir de sa voisine ou de son voisin. N’étant utile à personne, je me retrouvais aux côtés de mon collègue Taguri Imo.
Je pris cela comme l’occasion de mieux le connaître car il faut bien dire que depuis mon arrivée dans l’organisation, je n’avais encore eu guère l’occasion de le fréquenter. Afin d’entamer notre conversation sur des bases amicales, je rassemblais à grand peine tout ce que je savais du Japon, son pays d’origine. Malheureusement, mes digressions sur le code d’honneur des samouraïs, la fascination déviante de beaucoup de ses compatriotes pour les petites culottes de collégiennes ou la BD Manga n’éveillèrent chez lui qu’un intérêt poli et une attention limitée. Taguri était pourtant l’archétype du samouraï, ou un moine-soldat dévoué à la cause de son organisation et au service de sa hiérarchie. Il avait cette capacité unique à devancer les demandes de Rita Kertani avant même que l’esprit de cette dernière n’ait eu le temps de matérialiser ces mêmes requêtes. Cela demandait de grandes qualités d’anticipation, une concentration de tous les instants et une admirable souplesse de l’échine.
Résigné à revenir aux thèmes de conversation habituels entre collègues de travail, je lui demandais donc les raisons de sa venue à Glodeni. De son discours confus, je retenais que Rita Kertani avait souhaité qu’il développe une expertise à la fois sur la région et sur les thèmes économiques et sociaux dans le contexte d’une reconstruction post-conflit. Cette expertise à venir devant s’ajouter aux multiples autres casquettes de Taguri. Il était en effet l’homme-lige indispensable pour tous les évènements diplomatiques dans lesquels notre service pouvait être impliqué. Mais il était également notre spécialiste sur des questions aussi diverses que le droit des quotas de pêche dans l’Océan Pacifique, l’analyse mathématique de l’impact de la baisse des tarifs douaniers sur les produits non-agricoles, les questions de migrations temporaires de travailleurs ou les techniques de négociation appliquées aux négociations multilatérales.
Outre qu’un tel portefeuille de responsabilités laissait peu de chance à une réelle spécialisation et à une expertise solide, il était savoureux de voir ce grand timide intervenir dans différents forums pour présenter d’une voix mal assurée les meilleures façons de s’imposer dans une négociation, de faire entendre son point de vue et de valoriser ses intérêts avant tout. C’était un peu comme d’entendre un cardinal donner des leçons en matière de sexualité ! Mais Taguri me semblait être un bon gars qui avait avant tout évalué froidement et objectivement le rapport de force entre sa propre personnalité et le statut de sa chef, et en avait conclu que sa destinée à lui était probablement de travailler le plus dur possible et de se coller dans le sillage de celui ou celle qui le récompenserait en retour.
Après avoir fait le tour des informations essentielles à échanger entre collègues de travail, j’aspirais à d’autres sujets de conversation et, prétextant un verre vide qu’il me fallait d’urgence remplir, je me rapprochais de mon collègue de gauche.
Viswanathan Singh, sikh doté d’un magnifique turban, était le Directeur adjoint de l’Office International des Migrations à Genève. Il semblait revenu de tout et surtout de son idéalisme de jeunesse. Il m’évoqua ainsi d’un air désabusé sa carrière en montagnes russes, qui évolua par à-coups au gré des intrigues de couloir. D’un ton sentencieux, il affirma que la moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies étaient des crétins. Mon regard outré l’amusa et il s’empressa de rectifier : « cher monsieur, je retire ce que je viens de dire, à savoir qu’une moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies est composée de crétins, une moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies n’est donc pas composée de crétins ». Je sentais confusément que cette dernière rectification était pleine de sous-entendus, mais au vu de l’état de perplexité dans lequel je me trouvais je fis mine d’acquiescer sans chercher d’éclaircissement.
Singh s’était déjà tourné vers son propre voisin de gauche, Carotas Agouglu, Conseiller spécial pour les projet spéciaux du Secrétaire Général. Leurs souvenirs de mission commune allaient nourrir leur conversation jusqu’à la fin du repas.
Pendant ce temps, j’allais retrouver le directeur de l’hôtel car les échanges de tirs ne cessaient pas au-dessus de nous, bien au contraire. Bien qu’assourdis, les bruits que nous entendions n’étaient plus ceux d’armes légères mais bien d’armes lourdes. Le Directeur de l’hôtel confirma mes craintes, la situation s’était encore dégradée. L’émetteur de la radio-télévision nationale avait été conquis de haute lutte par des émeutiers et l’aéroport était désormais fermé. D’un air grave, le directeur prit la parole pour annoncer ces nouvelles angoissantes à l’ensemble des convives, coupant dès lors l’appétit à tout le monde. Au diable les crèmes brûlées, il fallait maintenant se préoccuper de survie !


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