JOURNAL D’ADRIEN DEUME
C’est la tête penchée dans une liasse de papiers, l’air absorbé et le front soucieux que je fis mon retour dans la salle mais mon subterfuge était bien inutile, tout le monde m’avait déjà oublié. On ne discutait plus que des nouvelles alarmantes qui circulaient. Selon une dépêche transmise à M. Massoud, la situation s’était soudainement dégradée dans la matinée ; des tirs avaient été entendus autour de la légation papale. Néanmoins, comme dans la même rue se trouvait le siège du Parti Communiste de Syldavie Orientale, les motivations des auteurs de ces tirs restaient obscures. Par ailleurs, des bruits couraient sur la mutinerie possible du régiment de l’armée loyaliste stationné dans les faubourgs de Glodeni. Apparemment, les soldats syldaves avaient peu apprécié de se voir dépossédés des activités de maintien de l’ordre au profit des premiers contingents de casques bleus fidjiens arrivés l’avant-veille. On ne savait trop si c’était la nationalité de ces casques bleus, l’état rutilant de leurs véhicules ou l’attrait qu’ils exerçaient sur les jeunes femmes syldaves qui était le plus dérangeant pour les troupes locales, mais la révolte grondait…
A ma grande surprise, Massoud me redonna la parole dès la reprise de la réunion. En effet, Kertani avait fait le forcing pour que notre organisation fasse le point sur les tenants et les aboutissants internationaux de la crise, en d’autre termes le conflit vu de Genève. Mais ma chef, absolument incapable d’assurer elle-même cet exposé, s’était résignée à me laisser parler. Néanmoins, elle me fit passer un mot avant que je ne commence. Le morceau de papier une fois déplié, me laissa absolument déconcerté. Un coup d’œil rapide à ma chef ne fit rien pour y remédier. Elle me regardait intensément tout en me murmurant, mais j’étais encore trop sous le coup de ce que je venais de lire pour y prêter suffisamment d’attention. Je fixais de nouveau le bout de papier et j’y relisais une fois de plus le mot KISS s’étalant en lettres majuscules. Etait-ce un cri du cœur ? Une déclaration de la flamme que Mme Kertani ne pouvait réfréner plus longtemps ? Ou peut-être ne fallait-il y voir qu’un encouragement, certes assez direct, mais qui était après tout un bon résumé de son caractère. Je trouvais même le geste assez touchant finalement. Je fus cependant tiré de mes pensées par la voix rogue de ma chef qui murmurait de plus en plus fort : Keep It Short and Simple ! C’était bien là le seul KISS que je pouvais obtenir de Kertani…
C’est la tête penchée dans une liasse de papiers, l’air absorbé et le front soucieux que je fis mon retour dans la salle mais mon subterfuge était bien inutile, tout le monde m’avait déjà oublié. On ne discutait plus que des nouvelles alarmantes qui circulaient. Selon une dépêche transmise à M. Massoud, la situation s’était soudainement dégradée dans la matinée ; des tirs avaient été entendus autour de la légation papale. Néanmoins, comme dans la même rue se trouvait le siège du Parti Communiste de Syldavie Orientale, les motivations des auteurs de ces tirs restaient obscures. Par ailleurs, des bruits couraient sur la mutinerie possible du régiment de l’armée loyaliste stationné dans les faubourgs de Glodeni. Apparemment, les soldats syldaves avaient peu apprécié de se voir dépossédés des activités de maintien de l’ordre au profit des premiers contingents de casques bleus fidjiens arrivés l’avant-veille. On ne savait trop si c’était la nationalité de ces casques bleus, l’état rutilant de leurs véhicules ou l’attrait qu’ils exerçaient sur les jeunes femmes syldaves qui était le plus dérangeant pour les troupes locales, mais la révolte grondait…
A ma grande surprise, Massoud me redonna la parole dès la reprise de la réunion. En effet, Kertani avait fait le forcing pour que notre organisation fasse le point sur les tenants et les aboutissants internationaux de la crise, en d’autre termes le conflit vu de Genève. Mais ma chef, absolument incapable d’assurer elle-même cet exposé, s’était résignée à me laisser parler. Néanmoins, elle me fit passer un mot avant que je ne commence. Le morceau de papier une fois déplié, me laissa absolument déconcerté. Un coup d’œil rapide à ma chef ne fit rien pour y remédier. Elle me regardait intensément tout en me murmurant, mais j’étais encore trop sous le coup de ce que je venais de lire pour y prêter suffisamment d’attention. Je fixais de nouveau le bout de papier et j’y relisais une fois de plus le mot KISS s’étalant en lettres majuscules. Etait-ce un cri du cœur ? Une déclaration de la flamme que Mme Kertani ne pouvait réfréner plus longtemps ? Ou peut-être ne fallait-il y voir qu’un encouragement, certes assez direct, mais qui était après tout un bon résumé de son caractère. Je trouvais même le geste assez touchant finalement. Je fus cependant tiré de mes pensées par la voix rogue de ma chef qui murmurait de plus en plus fort : Keep It Short and Simple ! C’était bien là le seul KISS que je pouvais obtenir de Kertani…
M’étant éclairci la voix, j’entamais le récit des grands conflits que la Syldavie avait connu tout au long du XXe siècle, conflits qui portaient en eux les germes de la crise actuelle. J’en étais au récit des conséquences de la chute du mur de Berlin lorsque qu’une rafale de mitraillettes suivi d’une coupure d’électricité plongea mon auditoire dans l’affolement le plus complet. C’est à quatre pattes que les augustes dirigeants des agences de la galaxie Nations Unies tentèrent dès lors de se réfugier sous la table de réunion.
Le directeur de l’hôtel arriva sur ces entrefaits. Il n’y avait rien à craindre. Il s’agissait simplement de l’expression de mauvaise humeur de certains éléments indisciplinés de l’armée locale qui avaient souhaité faire comprendre aux dirigeants des Nations Unies que les Syldaves préféraient laver leur linge sale en famille et régler entre eux leurs conflits. Néanmoins, comme l’on ne pouvait être sûr que cette mauvaise humeur ne s’exprimerait pas de nouveau, le Directeur avait une suggestion à faire : pourquoi ne tiendrions nous pas nos réunions dans le sous-sol de l’hôtel qui, en dépit de son charme limité, avait l’avantage d’être à l’abri des bombes. L’assistance se tourna vers Massoud, il était après tout le meilleur connaisseur du contexte local et le plus à même de nous informer sur l’utilisation régulière de missiles lorsque les autochtones faisaient preuve de « mauvaise humeur »… Massoud confirma que les Syldaves, notamment dans la partie orientale du pays, avaient du tempérament et que le mieux était d’éviter de les froisser davantage.
On nous amena donc au sous-sol de l’hôtel où des employés s’affairaient déjà à installer table et chaises à la lumière des torches. Chacun reprit dignement sa place autour de la table et je repris mon exposé comme si de rien n’était. Bien que résolu à faire preuve du plus grand sang froid afin d’impressionner favorablement sur mes aptitudes à résister au stress, je ne pus m’empêcher de tressaillir lorsqu’au beau milieu de mon récit poignant sur la Syldavie victime du blocus imposé aux nations de l’ex-Yougoslavie, la lingère de l’hôtel traversa notre assemblée, un panier de linge sale plein jusqu’à ras bord entre les bras. Notre salle de réunion jouxtait la buanderie de l’hôtel et les draps devaient être propres quoi qu’il en coûte, c’était la réputation de l’hôtel qui était en jeu… L’analyse des divergences dans le positionnement des divers courants du mouvement autonomiste du sud-est syldave fut à peine gêné par le retour de la lingère, qui poussait le chariot de linge propre en nous souriant aimablement.
Je terminais mon exposé d’un air grave. A mon sens, la situation était explosive et présentait toutes les caractéristiques des conflits nationaux qui avaient agité l’Europe centrale et orientale depuis la chute du communisme. C’est à ce moment que le directeur de l’hôtel fit son retour, il nous annonça que des hélicoptères survolaient la ville en tout sens et que des échanges de tirs avaient été entendus dans le quartier voisin de celui de l’hôtel. De ce fait, il avait pris la décision de servir le déjeuner là où nous nous trouvions. A cette nouvelle, le silence se fit pesant. Nous n’avions plus la force de réagir. Dissertant à longueur de journée sur les conflits qui agitaient le monde, nous nous trouvions cette fois dans l’œil du cyclone, et cela ne réjouissait personne. J’étais peut-être le seul à prendre cela avec plus de détachement. Le privilège de l’innocence et de la naïveté probablement. Cette crise m’apparaissait surtout comme une tranche de vie réelle. Moi qui voulais prendre le monde à bras le corps, j’étais servi ! C’était le moment de voir ce que j’avais dans le ventre. Et puis, j’allais enfin pouvoir agir…
Je terminais mon exposé d’un air grave. A mon sens, la situation était explosive et présentait toutes les caractéristiques des conflits nationaux qui avaient agité l’Europe centrale et orientale depuis la chute du communisme. C’est à ce moment que le directeur de l’hôtel fit son retour, il nous annonça que des hélicoptères survolaient la ville en tout sens et que des échanges de tirs avaient été entendus dans le quartier voisin de celui de l’hôtel. De ce fait, il avait pris la décision de servir le déjeuner là où nous nous trouvions. A cette nouvelle, le silence se fit pesant. Nous n’avions plus la force de réagir. Dissertant à longueur de journée sur les conflits qui agitaient le monde, nous nous trouvions cette fois dans l’œil du cyclone, et cela ne réjouissait personne. J’étais peut-être le seul à prendre cela avec plus de détachement. Le privilège de l’innocence et de la naïveté probablement. Cette crise m’apparaissait surtout comme une tranche de vie réelle. Moi qui voulais prendre le monde à bras le corps, j’étais servi ! C’était le moment de voir ce que j’avais dans le ventre. Et puis, j’allais enfin pouvoir agir…
Mes collègues ne semblaient pas agités des mêmes pensées. NGuyen, directeur du Programme des Nations Unies pour l’Environnement, conversait avec son adjoint sur l’opportunité de faire parvenir aux autorités locales dans les meilleurs délais cinq véhicules électriques et cinq fonctionnant à partir de biocarburants. Cela permettrait aux patrouilles loyalistes, respectueuses de l’environnement, de gagner la bataille de l’opinion publique face aux rebelles. NGuyen réfléchissait déjà au slogan de la campagne. « Pour une armée écologiquement responsable » recueillait son suffrage, alors que son adjoint penchait plutôt pour « Battons nous oui, mais pour l’environnement ! ». De son côté, Massoud tentait d’entrer en contact avec ses bras droits restés au PNUD. Il allait falloir organiser le rapatriement des fonctionnaires de l’ONU qui n’étaient pas essentiels, et deux 747 n’y suffiraient probablement pas…
Kertani, pour sa part, minaudait. Elle s’était rapprochée de Roger Milla, Directeur camerounais du Département des Affaires Politiques à New York. Elle lui expliquait d’une voix doucereuse combien il lui était agréable de pouvoir pratiquer son français et qu’elle regrettait vivement de ne pouvoir plus souvent partir en mission en Afrique sub-saharienne. J’écoutais incrédule. En effet, je l’avais moi-même entendu refuser une mission en Centrafrique car, disait-elle, elle avait lu que l’on y coupait les têtes des automobilistes arrêtés au feu rouge. Par ailleurs, elle avait une peur bleue des maladies tropicales et la Centrafrique n’était pour elle qu’un immense bouillon de culture… Elle avait envoyé à sa place, Justine Marlin, une collègue haïtienne enceinte de 6 mois. Mme Kertani avait probablement dû estimer que son origine haïtienne l’immunisait contre toute maladie. De manière générale, Mme Kertani ne professait pas une grande affection pour le continent africain. Pour elle, 53 pays c’était au moins 48 de trop. Elle s’était donc simplifié la tâche en divisant le continent en 5 ensembles : l’Afrique arabophone, qui recueillait toute son attention, l’Afrique francophone l’Afrique anglophone, l’Afrique lusophone et les indéterminés. Cette dernière catégorie était la plus fournie. Y figuraient tous les pays pour lesquels elle n’avait qu’une vague idée de l’histoire et des réalités actuelles. La Centrafrique était pour sa part récemment passée de la catégorie « indéterminée » à la catégorie « francophone » mais pour ma chef, ce n’était pas particulièrement un progrès…
Rita Kertani en était à tresser des louanges au Cameroun et à sa culture millénaire, lorsqu’elle fut interrompue par le directeur de l’hôtel qui nous annonça que le déjeuner était servi. A en juger par l’empressement général à regagner notre table de réunion, les émotions nous avaient ouvert l’appétit…
Kertani, pour sa part, minaudait. Elle s’était rapprochée de Roger Milla, Directeur camerounais du Département des Affaires Politiques à New York. Elle lui expliquait d’une voix doucereuse combien il lui était agréable de pouvoir pratiquer son français et qu’elle regrettait vivement de ne pouvoir plus souvent partir en mission en Afrique sub-saharienne. J’écoutais incrédule. En effet, je l’avais moi-même entendu refuser une mission en Centrafrique car, disait-elle, elle avait lu que l’on y coupait les têtes des automobilistes arrêtés au feu rouge. Par ailleurs, elle avait une peur bleue des maladies tropicales et la Centrafrique n’était pour elle qu’un immense bouillon de culture… Elle avait envoyé à sa place, Justine Marlin, une collègue haïtienne enceinte de 6 mois. Mme Kertani avait probablement dû estimer que son origine haïtienne l’immunisait contre toute maladie. De manière générale, Mme Kertani ne professait pas une grande affection pour le continent africain. Pour elle, 53 pays c’était au moins 48 de trop. Elle s’était donc simplifié la tâche en divisant le continent en 5 ensembles : l’Afrique arabophone, qui recueillait toute son attention, l’Afrique francophone l’Afrique anglophone, l’Afrique lusophone et les indéterminés. Cette dernière catégorie était la plus fournie. Y figuraient tous les pays pour lesquels elle n’avait qu’une vague idée de l’histoire et des réalités actuelles. La Centrafrique était pour sa part récemment passée de la catégorie « indéterminée » à la catégorie « francophone » mais pour ma chef, ce n’était pas particulièrement un progrès…
Rita Kertani en était à tresser des louanges au Cameroun et à sa culture millénaire, lorsqu’elle fut interrompue par le directeur de l’hôtel qui nous annonça que le déjeuner était servi. A en juger par l’empressement général à regagner notre table de réunion, les émotions nous avaient ouvert l’appétit…


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