09 janvier 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Ma femme grogna lorsque le réveil sonna à 6 heures. J’avais moi-même une envie pressante de balancer le perturbateur contre le mur, mais les pensées encore embrumées je me rappelais soudain que je me levais ce matin en tant que Directeur de la Division… Je pris le temps de digérer l’information puis c’est d’une démarche auguste que je me dirigeais vers ma douche. Tout en mettant une noix de shampoing dans le creux de la main je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était une chevelure de chef que j’allais malaxer. Puis mon épouse me cria d’un ton sec de cesser de maltraiter « Carmen » et Bizet par la même occasion, mais je ne l’écoutais déjà plus, occupé à me beurrer une tartine de chef…
Le chauffeur du 11 me regarda bizarrement rentrer à pas lents et l’air pénétré dans son bus mais je n’en avais cure, j’avais d’autres préoccupations plus importantes en tête. Alors que je planifiais déjà d’inviter à déjeuner un de mes homologues directeurs de division je me rendis compte avec effroi qu’avec les 13 coups d’une heure de l’après-midi sonnerait également la fin de mon intérim. Or, il était inenvisageable qu’un directeur puisse déjeuner avec un P2. Une règle non écrite mais qui était grosso modo respectée au Palais voyait chacun des échelons hiérarchiques rester entre soi. Et seuls des liens personnels expliquaient les repas qui contredisaient cet invisible article des tables de la Loi. Il me fallait donc envoyer une invitation dans la matinée, en tant que directeur de division, et descendre à la cafeteria avant 13 heures, toujours dans la peau d’un directeur. Que mon changement de statut s’opère pendant le repas et cela passerait inaperçu…
J’attendis vainement un signe de déférence de la part des gardes à l’entrée du Palais mais rien ne vint. Ils n’avaient probablement pas été alertés de mon changement de statut mais je me sentais d’humeur à pardonner, serein au-delà de tout ce que j’avais connu jusqu’alors. Je fis le tour des bureaux de mon étage afin d’organiser de toute urgence une réunion tout en attendant secrètement des félicitations pour ma promotion, mais à mon grand désappointement personne n’était présent. J’entrepris alors une espèce de « ramassage scolaire » et fis le tour des divers points de socialisation du Palais. Au bar du Serpent je ramassais Justine Marlin. Nosfératus était lui plongé dans une intense réflexion au café des délégués, les yeux fermés et un sourd ronflement lui agitant les lèvres. Du bar de la presse je ramenais par la peau du cou Rafsandjani qui préparait de façon bien légère à mon goût son propre intérim à la tête de la Division. Pedro Delgado fut long à convaincre mais il se rendit finalement à mes arguments sur l’inutilité pour sa carrière future de flirter avec la correspondante de l’AFP dans le bureau de cette dernière. Blomqvist me jeta pour sa part un regard indifférent lorsque je frappais à la porte de son bureau pour lui signaler la tenue d’une réunion de service où j’allais présenter les grands axes de mon action à venir. Depuis qu’il n’avait pas obtenu le poste de chef de Branche qui obsédait ses pensées depuis de longues années, il avait décidé d’une grève du zèle qui pour le moment n’avait affolé personne. Une insistance de ma part fit passer une lueur dans ses yeux qui n’eut aucun mal à me convaincre que j’avais sans doute bien mieux à faire ailleurs. J’avais appris à me méfier du feu qui pouvait couver sous la glace scandinave…

C’est devant une troupe hétéroclite que j’entamais mon discours. Les grandes lignes en étaient simples. Depuis mon arrivée à l’ANUS-SEC, j’avais cogité et il me semblait que le travail de notre Division pâtissait de plusieurs faiblesses :
- Les projets de coopération technique étaient menés en dépit du bon sens, organisés à la va-vite en fonction des nécessités de notre organisation et non des besoins des bénéficiaires.
- Notre travail analytique souffrait pour sa part de la dispersion de nos sujets d’analyse. Nous étions superficiels sur tout et spécialistes de rien. Nous ne pouvions en conséquence retrouver notre position d’autorité que si nous nous recentrions sur nos forces.
- Enfin, notre travail intergouvernemental était au mieux un gâchis de temps et d’énergie, au pire une ineptie. Nous n’étions un forum de négociation pour aucun accord international à part des décisions mineures sur des sujets annexes. Nos discussions étaient par ailleurs devenues redondantes avec d’autres institutions bien mieux outillées que nous en terme de ressources humaines, participation de haut niveau et renommée. Notre seule chance était donc de sortir du format éculé des discussions diplomatiques sans prise de décision, et de redevenir un porte-voix qui promeuve des visions alternatives et novatrices, en prise directe avec les problèmes réels des pays que nous étions censés aider…
Assez satisfait de ma synthèse j’arrêtais là mon discours, attendant les réactions de mes collègues présents. Mais personne ne semblait avoir écouté un traître mot de mon intervention. Justine Marlin rédigeait son courrier, Nosfératus avait repris sur sa chaise et les yeux fermés le fil de ses réflexions, Pedro Delgado, de son côté, pianotait frénétiquement sur son téléphone portable, envoyant des SMS enflammés à la correspondante du quotidien japonais Asahi Shimbun qui lui semblait beaucoup plus sensible à son charme que la mégère de l’AFP. Quant à Rafsandjani, il me regardait, les yeux polis mais indifférents. Mon discours dépassait de beaucoup le champ de ses compétences et il attendait patiemment de pouvoir se remettre à la mise en page des cartes de vœux électroniques de Rita Kertani. Je compris dès lors que mon charisme ne suffisait pas pour rallier l’équipe à mon panache blanc. Il me fallait leur démontrer ce que eux-mêmes pouvaient retirer des réformes que je suggérais. Patiemment, je tentais de traduire en bénéfices concrets chacun des points que j’avais évoqués, ne suscitant que des regards au mieux sceptiques, au pire teintés de commisération. Vexé, je mis alors un terme à ce que j’appelais la « phase de concertation ».

De retour à mon bureau, la vue de Mathew Chang me rappela qu’il était vital d’inscrire dans la durée les décisions que j’allais prendre entre 9h et 13h afin qu’elles ne soient pas détricotées à partir de 14h. Ma première mesure fut de convoquer Rafsandjani pour lui demander d’envoyer un fax à tous les directeurs des agences de l’ONU recensées à Genève. Ce fax signé de mon nom et de mon titre temporaire récapitulerait dans les termes les plus vagues les évènements de l’année passée et leur impact sur la réforme en cours des Nations Unies. Il mettrait l’accent sur « l’importance de la coordination entre agences afin d’augmenter les synergies», poursuivrait avec la "nécessité de renforcer les contacts entre directeurs" et conclurait en rappelant qu’à cet effet une « réunion de concertation-réveillon de St Sylvestre » était organisé chez "Adrien Deume, officer in charge" etc. J’étais assez content de la manière habile avec laquelle j’amenais l’invitation et mon titre, mais il fallait faire vite car il était déjà 10h30 et je n’avais plus que deux heures et demi devant moi comme directeur de la Division.
Je passais les deux heures qui suivirent à répondre personnellement à toutes les demandes adressées au « directeur de la Division de l’Analyse Systémique de la Solidarité Internationale ». L’intitulé de la division prêtait à confusion et beaucoup de correspondances auraient pu tout aussi bien atterrir au Secours Catholique ou à Médecins sans frontières. Je me fis néanmoins un devoir de répondre scrupuleusement en remerciant l’envoyeur pour l’intérêt qu’il portait à nos activités et en lui joignant une des cartes de visite fraîchement imprimées à mon nom. Une fois cette tâche bouclée, il devenait alors urgent de me préoccuper de mon déjeuner. Les autres divisions de l’ANUS-SEC étant également dirigées par des officers in charge, je m’étais rabattu sur le directeur du service courrier qui avait l’avantage d’être un titulaire permanent de son poste. Il serait à n’en pas douter un contact précieux pour l’avenir. Je consacrais les quelques minutes qui me restaient comme directeur à signer quelques autorisations de congé en faveur du fonctionnaire Deume Adrien.
C’est apaisé et sans un regard pour mon successeur que je quittais mon bureau en direction de la cafeteria. Je n’avais certes pas pu concrétiser tous les projets que j’avais en tête en prenant les rênes de la Division mais c’était un premier galop d’essai. Je me sentais désormais prêt à assumer les plus hautes fonctions…