10 février 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME

Ces derniers temps, je m'étais beaucoup rapproché de Léon Andrianampoinimerina. J'appréciais de plus en plus son humour décalé et légèrement désenchanté. Léon avait rejoint l'ANUS-SEC en 1985 et plus grand-chose ne pouvait le surprendre. Il avait intégré l'organisation avec de grandes ambitions et des idées bien arrêtées. Formé originellement à l'école socialiste de Didier Ratsiraka, il voyait en les Nations Unies le cadre idéal pour mettre en pratique ses convictions. Mais Léon était arrivé comme un chien dans un jeu de quilles. A l'ANUS-SEC, comme ailleurs aux Nations Unies, on se méfiait de toute radicalité qu'elle soit de gauche ou de droite. Une nuit genevoise du 4 août et son abolition des privilèges n’étaient pas à l’ordre du jour. Les fonctionnaires de l’ONU, malgré leur origine très diverse, étaient finalement tous des "insiders" qui évoluaient dans un système en en respectant les règles du jeu, même s'ils s'en plaignaient à longueur de journée. Au delà des différences culturelles bien réelles, et qui pesaient indubitablement sur les relations de travail, beaucoup de fonctionnaires internationaux partageaient des profils similaires en terme de milieu d'origine et d'éducation.
Léon avait rapidement été perçu comme un trublion gênant qu'il allait vite falloir reprendre en main. On lui avait alors appliqué une espèce de cordon sanitaire. Ses collègues s'étaient petit à petit détournés de lui, y compris pour partager une pause café. Sa hiérarchie lui avait retiré tous les dossiers où il pouvait être en contact direct avec les pays bénéficiaires et l'administration avait mené une guérilla sournoise pour bloquer une promotion qui l'aurait amené à changer d'affectation. Léon en avait d’abord conçu une certaine amertume mais avait heureusement acquis, au fil des ans, une forme de détachement vis-à-vis de ce qui pouvait se produire à l'ANUS-SEC. Il se concentrait désormais sur quelques petits projets très concrets et investissait son temps libre dans le développement de son entreprise de confection à Madagascar. Les rêves de grand soir avaient été remis au placard… Sa réhabilitation auprès de ses collègues était allée de pair avec la mise en sourdine de ses convictions et revendications. Mais, pour mon plus grand bonheur, Léon avait tout de même conservé son œil acéré. Il n'était pas dupe de la pièce de théâtre dans laquelle il avait un petit rôle, contrairement à beaucoup de premiers rôles qui jouaient au bouffon du roi sans même s'en rendre compte…
Léon m'avait aussi ouvert à la réalité des pays en développement, réalité que j'ignorais avant de rejoindre les Nations Unies. Il n'était pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche et n'avait pas non plus conclu un brillant cursus académique dans une université américaine ou britannique. Il avait au contraire commencé une carrière d'instituteur sur les hauts plateaux malgaches. C’est là que -m'avait-il raconté- il s’était forgé une conviction, confronté aux réalités de l'extrême pauvreté et de l'analphabétisme: le développement passait en priorité par l'éducation. Un enfant qui savait lire, écrire et compter pouvait s'insérer dans la société et prétendre à une citoyenneté active. Un enfant éduqué acquérait la possibilité d'agir sur son destin et de n'être pas seulement le jouet impuissant de son environnement. Désireux de mettre en œuvre ses convictions à une échelle plus large, il avait sauté sur l'occasion du premier concours des Nations Unies ouvert aux ressortissants malgaches. Ayant réussi ce concours, il avait été recruté par l'ANUS-SEC, alors très en pointe sur les questions de développement solidaire. Mais il s'était ainsi retrouvé transplanté dans un environnement dont il ignorait tous les codes.

L'ANUS-SEC était dotée d'une dimension diplomatique qui était loin d'être partagée par toutes les autres agences de la galaxie ONU, mais elle avait en partage avec celles-ci d'autres caractéristiques. Parmi elles, le déracinement d'internationaux habitués à une certaine forme de nomadisme, une rhétorique qui tombait facilement dans un angélisme éloigné des réalités complexes du terrain, une extrême diversité culturelle de son personnel et son pendant, une chape de plomb du politiquement correct qui servait souvent de couvercle retenant à grand peine le bouillonnement de la marmite.
Travailler au sein d'un environnement multiculturel n'est pas une sinécure. L’histoire personnelle de chacun se double d’habitudes nationales qui peuvent surprendre. Elles restent amusantes lorsqu’elles sont cantonnées à la sphère privée. Lors d’une soirée où mon épouse et moi avions été invités chez mon collègue Gunthar Peckers, j’avais par exemple été surpris de devoir laisser mes chaussures à l’entrée de son appartement. Non seulement surpris mais gêné car mes chaussettes ce soir là laissaient apparaître un certain nombre de mes orteils… Mais ces habitudes nationales pouvaient rapidement devenir irritantes ou déstabilisantes dans un contexte professionnel. Une vision différente de la parole donnée, de la transparence, de l’importance de la circulation de l’information, de la relation hiérarchique peut vite se transformer en grenade dégoupillée. Léon, peu au fait de cette diversité et de l’obligation de compromis qui en découlait, était de plus dépourvu de toute compétence diplomatique. Il n’avait rien fait pour dissimuler ses opinions politiques et rien ne l’indisposait davantage que les pince-fesses mondains qui faisaient parfois partie de l’activité de fonctionnaire international. Il m’avait raconté avoir mouché un soir le délégué des Etats Unis qui, sous l’effet du gin tonic, s’était montré trop entreprenant envers une collègue de Léon. Ce dernier n’avait pas été félicité pour avoir sauvegardé l’honneur d’une jeune femme. Bien au contraire il avait dû encourir un blâme pour avoir indisposé le représentant d’un pays influent.
Bref, Léon avait détonné dès le premier jour dans cet environnement ouaté. Mais malheureusement, la force d’inertie du système et l’hostilité récurrente de ses composantes avaient fini par faire -un peu- courber l’échine à Léon. Il conservait son éthique personnelle mais avait renoncé à la prétention de réformer le système à lui tout seul.

Léon m’avait présenté à ses camarades de l’ONU. Une fine équipe essentiellement masculine, faite de bons vivants, rebelles dans l’âme mais assagis par le poids des ans et le nombre de coups de bâtons reçus dans leur carrière onusienne. Ricardo Zapata, au nom prédestiné, était arrivé du Mexique 10 ans auparavant pour un stage à OCHA, le service humanitaire d’urgence des Nations Unies. Il y avait gagné le respect de ses chefs et 15 kilos de plus. Il dirigeait désormais l’envoi des agents sur le terrain, tentant en permanence de trouver l’équilibre idéal entre la personnalité des fonctionnaires, qu’il souhaitait toujours rencontrer personnellement avant leur départ en mission, et le contexte des postes où ils étaient envoyés. Il avait ainsi évité quelques bourdes aux conséquences potentiellement funestes. L’administration avait nommé un agent rwandais pour la mission de République Démocratique du Congo sans prêter attention au fait que ce tutsi d’origine risquait d’être pris à partie en se rendant à Kinshasa. Ricardo avait pour sa part saisi l’inconséquence de ses services et avait immédiatement transféré cet agent en Haïti.
Dans ce groupe de joyeux drilles, on trouvait également Brian O’Hanlon, une tête dure d’irlandais, spécialiste des missions de surveillance électorale. Il vous racontait avec passion l’expérience vécue au Cambodge lors des premières élections de la transition démocratique en 1993. Ce deuxième ligne de rugby avait une poigne qui vous broyait les phalanges mais il avait fondu en larmes en visitant le musée S-21 de Pnom Penh, ancien camp de torture Khmer Rouge. Brian partageait ses 3e mi-temps avec Joost Van der Westhuizen, militant afrikaner de l’ANC sud-africaine à la fin des années 80, qui avait rejoint les Nations Unies une fois son pays libéré de l’apartheid. Van Der Westhuizen avait fait la rencontre d’Alexander Alekhine lors d’un concert de soutien à la lutte contre le paludisme en Afrique. Alekhine avait renoncé à une brillante carrière de chirurgien pour nouveaux riches moscovites et avait rejoint dans un premier temps Médecins sans Frontières, puis ensuite l’Organisation Mondiale de la Santé. Au fil des ans, il avait laissé la blouse de terrain pour le costume-cravate mais brûlait encore chez lui la flamme du militant. Il fallait le voir s’enthousiasmer pour une bande dessinée en trois tomes qu’il avait récemment découvert, intitulée « Le photographe » et qui contait une mission humanitaire médicale menée en Afghanistan pendant le conflit avec l’Union Soviétique.
Autour de ce noyau dur s’agrégeaient d’autres électrons au gré des jours et de l’envie de chacun. On se retrouvait pour refaire le monde autour d’une bonne table et d’un grand Bourgogne. On trottinait en se passant un ballon de rugby. On refaisait les championnats du monde de ping pong sur les tables en béton du parc des Bastions. Cette vie était bien éloigné de tout ce que j’avais toujours connu et défendu, mais je me sentais à l’aise parmi eux. Derrière leur humour et leur apparente désinvolture, on distinguait une exigence morale et un altruisme qui me faisaient réfléchir. Ils étaient les fleurs qui, tenaces, se déployaient au milieu des herbes folles du système onusien. J’avais de moins en moins de scrupules à laisser mon épouse à ses rêveries collection Harlequin pendant que j’allais retrouver en ville mes nouveaux amis.