01 février 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME
En arrivant à mon bureau ce matin, j'avais un message de Grettel. Cette dernière se plaignait amèrement d'avoir été négligée ces derniers temps et m'appâtait en me promettant des informations croustillantes si je l'invitais pour un café… Grettel avait un talent inné pour humer les histoires croustillantes, et elle avait le réseau qu'il fallait pour nourrir d'informations vérifiées son intuition. Sa position centrale d'assistante administrative du Secrétaire Général en faisant la duchesse des services généraux de l'ANUS-SEC et lui permettait de traiter d'égal à égal avec les assistantes administratives des autres Directeurs et Secrétaires Généraux des Nations Unies. Elle avait donc, à son niveau, une vision transversale qui en faisait une experte des arcanes du système.
Tout en remontant le couloir de verre menant au café des délégués, je me régalais d'avance des petites histoires marquées du sceau du secret qu'elle allait me confier. Pour elle, une histoire confidentielle était quelque chose que l'on ne pouvait raconter qu'à une personne à la fois en faisant promettre à cette personne de ne pas la répéter. Grettel m'attendait déjà, confortablement installée dans les fauteuils en cuir, un large sourire lui illuminait le visage. Pendant les longues années de sa carrière aux Nations Unies, elle avait souffert de la frontière étanche qui séparait le personnel "professionnel" des services généraux auxquels elle appartenait. Cette blessure intime avait nourri sa motivation pour arriver au sommet de sa catégorie. Par ailleurs, dédaignée des hommes pendant longtemps, elle voyait avec plaisir notre amitié se développer et elle se délectait de pouvoir faire d'un homme raisonnablement jeune et encore relativement séduisant son confident.
Sans plus attendre mais tout en jetant un regard bref à sa gauche et à sa droite, elle entama sur un ton de conspiratrice le récit des difficultés que vivait en ce moment le Secrétaire Général Rojas. Apparemment, l'organisation de notre Assemblée Générale, qui avait lieu une fois tous les quatre ans dans un pays en développement, tenait cette fois de la mission impossible. Puisque notre activité était principalement dirigée vers le continent africain, nos dirigeants avaient estimé qu'il serait de bon ton de tenir notre AG dans un des Pays les Moins Avancés de ce continent. La Guinée Conakry avait présenté sa candidature au nom du Groupe Africain et avait raflé la mise. Tout au long de l'année précédente, des missions de repérage avaient été menées pour évaluer la capacité du pays à faire face aux besoins d'une telle Conférence internationale. Les membres de ces missions en étaient revenus effarés. Mais quelle mouche avait donc piqué nos décideurs pour qu’ils choisissent la Guinée Conakry comme organisatrice de cet évènement regroupant 5000 participants! Le geste politique et symbolique était évidemment fort et bienvenu mais les responsables des questions logistiques s'arrachaient déjà les cheveux par touffes entières… Le SG tenait réunion de crise sur réunion de crise et il avait été récemment décidé de renforcer l'équipe d'organisation de l'Assemblée Générale. Grettel avait tout de suite pensé à moi. C'est avec passion, mais toujours en chuchotant, qu'elle m'expliqua le profit que je pouvais tirer d'une présence dans cet aréopage. Il me fallait sans tarder poser ma candidature! Elle n'avait pas à faire beaucoup d'efforts pour me convaincre, j'avais moi-même tout de suite perçu l'intérêt qu'il y avait à fréquenter régulièrement les têtes pensantes de l'organisation et à pouvoir faire montre de mes capacités.
Quittant brusquement Grettel avec deux grosses bises sur les joues qui la firent rosir, je traversais en trombe la salle des pas perdus où un groupe de touristes allemands admirait les fresques au style éminemment mussolinien, puis remontais quatre à quatre les escaliers menant à mon bureau. Installé devant mon ordinateur, je reprenais mon souffle tout en réfléchissant à la façon dont j'allais rédiger mon e-mail adressé à Rodrigo Rojas. Dans un style plein de passion, j'assurais notre Secrétaire Général de mon plus profond dévouement et de l'envie qui m'animait de mettre au service des nobles idéaux de l'organisation mon énergie et mes capacités intellectuelles. Lui signalant que j'avais passé une semaine de vacances en Guinée il y a quelques années de cela, je concluais que je pouvais sans doute apporter à ma hiérarchie une connaissance du pays qui ne serait pas négligeable. Je terminais en lui présentant officiellement ma candidature pour rejoindre l'équipe d'organisation de la XIIe Assemblée Générale de l'ANUS-SEC. Après avoir mis en copie tous les directeurs de la maison, j'envoyais mon message, assez satisfait de la tournure des évènements.

N'ayant sur mon bureau aucun autre dossier présentant un caractère d'urgence, je décidais de descendre au 1er étage du Palais où se tenait l'évaluation de la coopération technique de notre Agence. Tous les directeurs se trouvaient dans la salle. La réunion surpassait évidemment toutes les autres priorités puisque s'y trouvaient tous les délégués détenant les cordons de la bourse et finançant les projets de notre organisation.
La Division for Systemic Analysis of International Solidarity était sur le grill lorsque je fis mon entrée dans la salle. Mme Gatay était à la tribune, écoutant les sourcils froncés l'intervention du délégué de l'Inde tout en furetant dans ses papiers. Cette scène n'aurait rien eu d'étonnant si le Représentant Permanent de l'Inde n'était doté que de cet unique statut. Mais il se trouvait que lorsqu'il s'adressait à Mme Gatay, il parlait également à son épouse. Or, en ce moment précis, Mr Gatay développait une virulente attaque à l'égard de l'ANUS-SEC qui "négligeait les pays qui lui étaient les plus proches et ne remplissait donc pas son devoir le plus élémentaire". Dans le public, beaucoup avaient peine à dissimuler leur hilarité en écoutant cette diatribe car on pouvait tout aussi bien y voir un reproche personnel à peine voilé. Mme Gatay, pour sa part, avait appris à rester imperturbable, qu'elle soit destinataire des reproches de son mari ou de ceux de son Excellence le Représentant Permanent de l'Inde… Elle attendit donc patiemment la fin de l'orage puis répliqua d'un ton sec que "certains pays gagneraient à faire preuve de patience et de compréhension, qu'il y avait en effet un certain nombre de pays qui requéraient l'assistance de l'organisation et que cette dernière devait donc distribuer équitablement son attention". Des rires étranglés agitèrent les délégués du Pakistan et du Sri Lanka qui ne perdaient pas une occasion de se moquer de leur collègue indien…
Pendant ces échanges à fleuret moucheté, j'observais Rita Kertani en pleine danse de séduction. Telle une autruche se dandinant en balançant les ailes, ma chef minaudait auprès des délégués des pays donateurs. Si ses battements de sourcils pouvaient éventuellement troubler l'austère Ambassadeur de Norvège, ils n'avaient aucun effet sur la Représentante Permanente du Royaume Uni. Celle-ci se leva pour aller aux toilettes mais, contre toute attente, Kertani ne lâcha pas l'affaire, bien décidée à lui extorquer une promesse de financement d'un projet pluriannuel sur "les solidarités inter-générationnelles comme moteur du développement". La déléguée britannique pensa lui échapper en entrant dans les toilettes mais Rita Kertani se posta derrière la porte et continua à lui vanter les activités récemment menées à bien par sa Branche. Traquée, et désireuse de mener à bien et dans les meilleurs délais la tâche qui l’avait amenée en ces lieux, la Représentante Permanente confirma son soutien au renouvellement de la contribution de DFID. Satisfaite, Kertani repartit alors vers la salle de réunion…
Pendant ce temps, Mme Gatay avait repris, du haut de son podium, son ton professoral pour asséner ses vérités à l'auditoire. L'ANUS-SEC accomplissait une œuvre immense dont les pays bénéficiaires n'avaient qu'à se féliciter. Nous croulions sous les demandes d'assistance et seules des contraintes humaines et matérielles nous empêchaient à l'heure actuelle d'en faire davantage. Pendant qu'elle parlait, je chantonnais pour moi-même "tout va très bien madame la marquise". Je n'étais d'ailleurs pas le seul qui semblait peu convaincu par l'argumentaire. Le délégué allemand était plongé dans une conversation téléphonique animée. Mme Gatay, qui lui avait déjà lancé des regards courroucés, décida soudainement de s'interrompre pour signifier son mécontentement. La scène était surréaliste, le délégué allemand mit une bonne minute à se rendre compte que, dans un silence de cathédrale, on n'entendait que lui et que la salle entière attendait patiemment la fin de la discussion téléphonique pour que Mme Gatay reprenne le fil de son discours…
Une fois ce dernier conclu, Mme Gatay laissa la place à Rita Kertani qui devait intervenir sur les réussites concrètes de nos projets d'assistance technique. Je savais que cette intervention allait faire date car Taguri Imo m'avait avoué avoir travaillé jour et nuit 7 jours consécutifs pour boucler la présentation power point de notre chef qui comportait le nombre invraisemblable de 86 slides. Avec Léon Andrianampoinimerina nous nous étions lancés dans un calcul savant: à raison d'une minute environ par slide, ce qui représentait déjà un débit de mitraillette au vu des tartines que Rita Kertani imposait à chaque page, nous allions avoir droit à un long laïus d'une heure et demi minimum. Avec amusement, je confiais à Léon que le délégué cubain ne risquait pas d'être dépaysé et que cela lui rappellerait les discours de son chef suprême. Sur le podium, Rita Kertani prit une longue inspiration et entama sa présentation…
Etouffe-chrétien est un terme bien faible pour qualifier l'exposé auquel nous eûmes droit. Mme Gatay, avait sagement pris ses cliques et ses claques dès le début de l'intervention mais les délégués ne pouvaient se le permettre. Beaucoup avaient pourtant le cuir tanné par des années de pratique des réunions intergouvernementales. Ils savaient supporter stoïquement d'interminables tunnels discursifs et des flots de poncifs emballés dans un langage volontariste. Ils avaient appris à somnoler les yeux ouverts et un écouteur à l'oreille, ils savaient que ces réunions étaient l'occasion de mettre à jour son courrier, de lire en douce la presse (encore fallait-il que les pages ne soient pas trop compliquées à déplier) ou de peaufiner leurs Mémoires. L'arrivée de l'internet haut débit wifi dans les salles de réunion avait également été une bénédiction pour ceux que leur Mission Permanente dotait d'un ordinateur portable de travail. La lecture de la presse en avait été grandement facilitée et les sites de rencontre en ligne genevois avaient connu un essor inattendu. Cependant, le discours de Rita Kertani ce jour là représentait la limite extrême de ce qu'un délégué pouvait supporter. L'un d'entre eux me confia en paraphrasant Henri Guillaumet: "ce que j'ai fait aujourd'hui, je vous le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait"… Plus ou moins au niveau du slide numéro 57, on entendit un grand bruit: le délégué des Philippines venait de s'effondrer de sa chaise, vaincu par le sommeil. Relevé par son voisin des îles Fidji, le délégué se confondit en excuses. Tout le monde espérait une blessure quelconque qui aurait légitimé une interruption de séance, mais le représentant philippin en avait vu d'autres.
Dès le terme de la présentation, la machine à café fut prise d'assaut. Les délégués échangeaient leur soulagement d'avoir surmonté l'épreuve, mais les rangs clairsemés à la reprise des débats démontraient qu'une fois de plus, Rita Kertani avait gagné par KO…