06 février 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Mon épouse, qui m’affirmait chaque soir depuis le Nouvel An de sinistre mémoire souffrir de migraine, avait dû me transmettre son mal. A moins que ce ne fût là une réaction de colère de mon cerveau à la purge que Rita Kertani lui avait infligé la veille… En tout cas, une sourde douleur me vrillait les tempes et ne me permettait pas de méditer sur la citation culturelle du jour du « 20 minutes ». « La gravité est le bouclier des sots » disait Montesquieu. Je sentais confusément que cela aurait été digne de réflexion dans le contexte actuel, mais je préférais passer ces quelques minutes à récupérer avant la réunion de préparation de la prochaine Assemblée Générale à laquelle j’étais convié en tant que dernier membre coopté.
Je réajustais mon nœud de cravate avant de faire mon entrée dans le bureau de Mme Gatay. Il ne s’agissait pas de déparer aux côtés des principaux responsables de la Division. Mme Gatay arborait comme à son habitude un somptueux sari vermeil, pendant que Kondratiev avait l’élégance du dandy qu’il était resté. Je connaissais de vue la plupart des autres participants à la réunion mais certains d’entre eux semblaient tout ignorer de moi puisqu’on me demanda gentiment si j’étais l’officier de sécurité qui allait protéger nos chefs pendant toute la durée de l’Assemblée Générale. Mme Gatay ne me laissa pas le temps de dissiper le malentendu, d’un geste auguste elle venait de nous inviter à nous asseoir. Ces réunions se déroulaient telles qu’elles apparaissaient de prime abord : une audience princière où les courtisans les plus proches écoutaient patiemment Mme Gatay exposer ses certitudes. Il s’agissait alors de hocher la tête de la façon la plus convaincante possible tout en respectant le tempo de l’intervention de notre Directrice. Rien n’aurait été plus dommageable qu’un acquiescement à contre-temps… Mais avant de commencer sa discussion au coin du feu, Mme Gatay se pencha vers Carotas Agouglu, son « conseiller spécial pour projets spéciaux » dont nous ignorions ce qu’il avait de si « spécial », afin que ce dernier lui passe son sac. Agouglu était le prototype du fonctionnaire qui dans une administration efficiente aurait fait un directeur de cabinet tout à fait convenable. Mais dans le régime semi-monarchique qui était celui de ma Division, il était au mieux un efficace porte-plume, au pire un porte-serviette et homme à tout faire. Certes, cette obséquieuse obéissance lui avait permis de monter en grade, dans le sillage de Mme Gatay. Mais étant l’unique représentant de son pays - les îles Samoas - au sein du système onusien, il aurait pu probablement aspirer aux premiers rôles dans une organisation comme les Nations Unies qui chérissaient autant la diversité culturelle.
Je mis à profit le temps que Mme Gatay se repoudre le nez pour détailler la composition de notre task force. On y trouvait là, outre Agouglu, Saké Kawahuri qui parcourait subrepticement le guide des crus bourguignons qu’il venait de recevoir en tant que membre de la Confrérie des chevaliers du Tastevin. Il y avait aussi Rita Kertani flanquée de son fidèle valet Taguri Imo, Leff Blomqvist, boudeur comme à son habitude, et un Kondratiev qui lorgnait du coin de l’œil l’accorte secrétaire de Mme Gatay. Je portais mon attention sur les deux autres D1 que je ne connaissais que de vue : Edson Asunción, qui représentait les intérêts de sa Branche de « Environmental Solidarity », et René Brunswick, un Luxembourgeois polyglotte, bonhomme et retraité dès la fin de l’Assemblée Générale qui avait amené avec lui Mohammed Mekloufi, son probable successeur aux dents longues. Un dernier fonctionnaire complétait la pittoresque équipe, le jeune P2 italien Gianfranco Ephemerio, à qui l’on promettait un brillant avenir dans notre institution s’il arrivait à policer son caractère abrupt de montagnard. Notre assemblée était au complet, Mme Gatay était repoudrée, la réunion pouvait commencer.

L'ordre du jour comportait une longue litanie de problèmes en tout genre à régler, des problèmes qui pour beaucoup de mes collègues semblaient incongrus mais qui étaient assez courants dans un contexte de PMA africain comme nous l'expliqua Mohammed Mekloufi, avec la petite pointe de condescendance des nord-africains à l'égard de l'Afrique sub-saharienne. L'un des problèmes les plus insolubles concernait les capacités d'hébergement de la capitale guinéenne. Conakry n'était pas une destination touristique et le nombre de visiteurs amenés par l'Assemblée Générale de l'ANUS-SEC dépassait de beaucoup les capacités hôtelières de la ville. Cette question peuplait les nuits blanches des membres du cabinet de Rodrigo Rojas. Toutes les solutions avaient été envisagées les unes après les autres. Celle qui avait été retenue avait le mérite de l'originalité: des paquebots de croisière seraient stationnés dans le golfe de Guinée le temps de la Conférence et les délégués dormiraient au large. Par ailleurs, une grande campagne avait été lancée par les autorités guinéennes auprès des habitants de Conakry pour accueillir "chez l'habitant" les participants qui n'auraient pu trouver de place ni dans les hôtels, ni sur les bateaux. Une "mission d'inspection des habitations" avait été montée. Elle était revenue à Genève avec plus de questions que de réponses. Le délégué du sultanat d'Oman accepterait-il de dormir sur une natte dans une pièce privée d'air conditionné, et d'être réveillé au petit jour par le chant du coq? Cela semblait bien improbable. Un fonctionnaire avait vaguement suggéré de réserver cet hébergement aux "délégués de la même zone géographique que la Guinée" mais cette proposition avait été considérée comme discriminatoire et déplacée. On s'en tenait donc pour l'essentiel à l'option bateau de croisière. Mais le temps pressait. Le programme des paquebots à destination des Caraïbes étaient déjà bouclés pour la plupart. Rodrigo Rojas avait donc fait intervenir le Secrétaire Général des Nations Unies lui-même ainsi que ses propres connaissances dans le monde des armateurs pour faire jouer une sorte de droit de préemption. L'ANUS-SEC s'engageait auprès des touristes lésés à organiser en contrepartie une croisière sur le Léman doublée d'une visite guidée des Nations Unies… Un fonctionnaire désinvolte ou facétieux avait même proposé que l'ANUS-SEC rachète l'ancien "Normandie" et couvre les coûts par la revente d'espaces publicitaires sur la coque du bateau, mais l'option n'avait étonnamment pas été retenue …
Une fois ces questions d'hébergement débattues au sein de notre task force, sans que bien entendu aucune décision ne soit prise, Agouglu évoqua une autre question délicate. La presse africaine, et notamment guinéenne, bruissait de rumeurs sur les problèmes d'alcoolisme du Premier Ministre qui était l'interlocuteur de l'ANUS-SEC pour l'organisation de la Conférence. Il avait été aperçu sortant d'une réunion des Alcooliques Anonymes et l'on évoquait à mots couverts son séjour récent dans une clinique spécialisée de la région lémanique. Agouglu était en train de spéculer diplomatiquement sur les conséquences pratiques de cette affaire sur le timing des préparatifs de la Conférence, quand il fut interrompu par Mme Gatay qui lança d'un ton définitif: "Mais à quoi vous attendiez-vous, le Premier Ministre guinéen vient de la classe ouvrière!" Un silence gêné s'ensuivit. Mme Gatay ne semblait pour sa part pas le moins du monde regretter son propos. Ses convictions de grande bourgeoise, persuadée d'appartenir à l'élite de la société, étaient encore renforcées par son appartenance à la caste des brahmanes. Le doute ne s'était jamais immiscé dans la cuirasse de ses certitudes et elle ne voyait même pas l'utilité de dissimuler ou d'atténuer ses jugements à l'emporte-pièce. Sa dernière remarque ne faisait que refléter fidèlement sa vision du monde extrêmement simpliste. Brunswick eut le bon goût de rebondir par une pirouette sur le fait que le Premier Ministre guinéen avait choisi le réconfort avant l'effort, mais l'ambiance était plombée. Je voyais mon collègue Ephemerio bouillonner. J'en déduisais que cette remarque avait touché une corde sensible chez Gianfranco, issu d'un milieu modeste et qui s'était "fait tout seul", mais qui avait toujours conservé le complexe de l'homme "mal né" ne se sentant pas à sa place dans le contexte éminemment diplomatique de l'ANUS-SEC.
Une fois achevé ce tour d'horizon superficiel des principales questions en suspens, notre réunion fut ajournée car Mme Gatay devait déjeuner avec l'Ambassadeur de Malaisie, un acteur à choyer car la Division comptait vivement sur son soutien lors de l'Assemblée Générale au cours de laquelle notre programme de travail pour les 4 années à venir serait débattu.

Je retournais à mon bureau. Il me fallait maintenant réfléchir à mon activité de gender focal point. Je prenais très au sérieux cette nouvelle responsabilité. Outre qu'elle pouvait me permettre d'attirer un regard bienveillant de la part de mes collègues féminines, cette charge apportait également beaucoup de visibilité en interne car elle surfait sur des thématiques mises en avant par les Nations Unies. Une intense réflexion suivie d'une discussion avec Grettel m'amena à la conclusion que les incompréhensions entre hommes et femmes, et les relations de travail conflictuelles qui pouvaient en découler, résultaient avant tout d'une méconnaissance réciproque. Il était vital de mieux faire connaître la mentalité féminine aux fonctionnaires masculins dont beaucoup vivaient encore sur les préjugés immémoriaux à l'égard des femmes. Avec jubilation maintenant que j'avais trouvé une ligne directrice, je jetais sur le papier les tâches à accomplir. Avant toute autre chose, il me fallait demander à Mme Gatay une ligne budgétaire qui me permettrait de faire venir l'auteur de l'ouvrage "Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus", et organiser autour de sa venue une conférence sur "La psychologie féminine" sous-titrée par exemple: "Souvent femme varie…Un avantage ou un inconvénient dans le monde du travail?" J'étais très fier de cette première ébauche de programme et me frottais les mains de contentement car j'allais apporter une contribution réelle à la pacification des relations hommes/femmes au sein de mon agence.
Penché en arrière dans mon nouveau fauteuil à 5 roues, je rêvais déjà aux félicitations de ma hiérarchie et aux sourires attendris de mes collègues femmes. Il me fallait également penser à inviter Mlle Marion, car j'attendais avec impatience de revoir ses beaux yeux depuis mon retour de Syldavie…