09 avril 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Un fonctionnaire habillé en cosmonaute sortant lentement d’une navette spatiale siglée « ANUS-SEC » et soudainement baissant son pantalon pour montrer son derrière… Il était temps pour moi que se termine ma relecture des traductions de documents de la Conférence, mes rêves commençaient à être tendancieux et perturbaient grandement mon sommeil…
Il me fallait pourtant être alerte ce matin, j’avais en effet ma première réunion de travail avec Jane Butter et son équipe des services de conférence. J’attendais avec intérêt cette première rencontre. Non seulement parce qu’elle allait me permettre d’avoir une idée plus précise de la place que j’allais prendre dans le dispositif, mais également parce que j’allais enfin découvrir qui était Jane Butter dont j’avais beaucoup entendu parler depuis mon arrivée dans l’organisation. Cette noire américaine à la présence et au charisme indéniable s’était faite au fil des ans une réputation de femme à poigne, haute en couleurs (y compris dans ses ensembles vestimentaires), toute en volonté et en cordes vocales. Elle avait en effet pour habitude de clôturer les évènements festifs de l’organisation avec des negro spirituals entonnés à pleine voix. On se souvenait ainsi de Noël du personnel légendaires où Jane Butter avait électrisé les participants avec sa voix chaude, une partie d’entre eux terminant littéralement en transe… Accessoirement, on m’avait également raconté que Jane Butter et Rita Kertani, entrées la même année à l’ANUS SEC et comme cul et chemise les premiers temps, étaient depuis plus de 20 ans ennemies jurées pour de sombres histoires de concurrence sur le même poste. En me demandant de rejoindre, même temporairement, l’équipe du service des conférences, Mme Gatay pouvait me mettre dans une position délicate vis-à-vis de ma chef de branche, mais je ne voulais pas penser à cela pour le moment et j’espérais que Rita Kertani garderait à l’esprit qu’en cette circonstance, j’agissais uniquement en bon soldat de mon organisation…
La réunion de travail se déroulait dans le bureau de Jane Butter. On pouvait se croire dans un « musée de la conscience noire ». Une carte de l’île de Gorée voisinait avec un buste de Toussaint Louverture, lui-même dissimulant la tasse Martin Luther King, et tout cela sous la bienveillante protection d’une peinture à l’huile représentant Nelson Mandela. Dérapant sur un bogolan malien traîtreusement positionné, je me retrouvais dans les bras de Fiona Smith, jeune collègue britannique brillante et délurée qui avait récemment rejoint l’équipe des services de conférence. C’est en riant qu’elle me demanda si elle devait prendre ceci comme une demande en mariage, mais elle semblait être la seule à trouver l’épisode désopilant. Le reste de la troupe me dévisageait d’un air sévère. Cela commençait bien… Butter prit la parole d’une voix grave, car l’heure l’était tout autant. La Conférence s’annonçait mal. En plus des problèmes inhérents à un PMA organisant un évènement dépassant de beaucoup ses capacités logistiques et humaines, les contretemps s’étaient enchaînés. L’entreprise locale, à qui avait été confiée la construction du centre de conférence, s’était lassée de ne pas recevoir de paiement et avait jeté l’éponge. Il avait alors fallu faire appel en catastrophe à une entreprise chinoise débarquée avec ses propres ouvriers et son propre droit du travail à géométrie extrêmement variable… Dépourvue en hôtels aux standards internationaux, la Guinée avait sollicité les grandes chaînes internationales pour construire les hébergements manquants. Ces dernières avaient mollement répondu à l’appel du pied et il avait fallu de sérieux arguments sonnants et trébuchants pour que le groupe Accor daigne enfin s’y intéresser. Malheureusement, les travaux d’un Sofitel flambant neuf avaient dû être interrompus, d’abord temporairement en raison de grèves de travailleurs mécontents de leurs conditions de travail et protestant contre la hausse des prix des produits de première nécessité, puis définitivement à la suite de l’affaissement du bâtiment situé sur un terrain inondable. Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement était tombé à un mois et demi de la Conférence, principalement à cause de l’échec de l’équipe nationale de football à la Coupe d’Afrique des Nations, et accessoirement parce que trois des ministres majeurs du gouvernement avaient perçu des commissions occultes de la part d’une entreprise internationale d’armement. La chute du gouvernement avait entraîné dans un effet de dominos le départ de toute la structure administrative en charge de l’organisation de l’ANUS-SEC XII, y compris l’équipe d’informaticiens ou de gardes de sécurité…
Mais tout cela n’était rien, encore fallait-il pouvoir se rendre à Conakry ! Or, on était à flux tendus en matière de vols pour la Guinée. L’ANUS-SEC avait bien pensé dans un premier temps affréter un avion spécial. Cela aurait pu ressembler à un départ en colonie de vacances où la chanson « Félicie aussi » aurait pu connaître une deuxième jeunesse, mais le management de Carlson Wagons Lits avait rapidement douché ces fantasmes : la règle énonçait qu’il ne pouvait y avoir plus de 30 fonctionnaires des Nations Unies dans un même avion. Il s’agissait d’éviter une effroyable saignée des forces vives de l’ONU en cas d’accident… Du coup, tous les départs vers Conakry devaient s’effectuer sur les lignes régulières. Or, bien entendu, tous les fonctionnaires affectés à la Conférence, y compris les bataillons d’interprètes, devaient voyager en classe affaires. Et bien évidemment chacun protestait vigoureusement contre l’obligation qui lui était faite de voyager sur la compagnie X alors qu’il ou elle possédait la carte de « voyageur fréquent » de la compagnie Y, ou que les sièges business de la compagnie Z étaient infiniment plus confortables. L’équation à résoudre était donc digne de la médaille Fields, le prix Nobel des mathématiciens : 300 fonctionnaires à faire arriver sur place, 6 vols par semaine entre l’Europe et Conakry, 60 sièges business par vol, 1/3 des voyageurs exigeant un changement de vol et pas plus de 30 fonctionnaires par avion. Les agents de Carlson Wagons Lits affectés à l’organisation de la Conférence en pleuraient de frustration à leur bureau… Butter nous résuma le tout d’une formule lapidaire : « A un mois de la Conférence, nous n’avons pas de centre de conférence, pas d’hôtel, pas d’équipe d’organisation sur place et pas assez d’avions».
A défaut d'avions, on pouvait entendre les mouches voler. C’est à ce moment que Fiona Smith, d’une voix guillerette brisa le lourd silence. « Il n’y a plus qu’à se retrousser les manches ! » dit elle tout en joignant le geste à la parole. Je lui jetais un regard reconnaissant, elle avait par cette apostrophe réussi à détendre l’atmosphère. Mais elle avait également, sans le vouloir, relancé la machine infernale à propositions foireuses… Pour répondre au manque de chambres d’hôtels, Regina Hamerson, une boule de flipper de l’organisation qui avait rebondie pendant plusieurs années d’un service à un autre avant d’atterrir au service des conférences, proposa que l’on donne congé aux étudiants guinéens le temps de la Conférence afin de récupérer leurs chambres en résidence universitaire. Les propositions de logement chez l’habitant firent aussi leur réapparition, ainsi que l’option navire de croisière amarré dans le port de Conakry. Butter nous confirma qu’une de ces options, quelque pittoresque qu’elle puisse apparaître, serait de toute façon retenue car il était inconcevable que les ouvriers chinois, même en faisant passer leurs cadences de travail de 16 à 18 heures journalières, puissent boucler les trois hôtels supplémentaires qui étaient nécessaires. Les autorités guinéennes avaient cependant garanti qu’au moins l’un de ces trois serait sorti de terre pour l’ouverture de la Conférence afin de loger les plus hauts dignitaires…
Pour le centre de conférences, il n’y avait pas de plan B. Regina proposa bien de solliciter le prêt de l’Assemblée Nationale guinéenne pour les séances plénières de l’ANUS-SEC XII, mais sa proposition fut accueillie avec un silence poli qui voulait tout dire… Les voyages étaient finalement le moins problématique des problèmes à régler. On avait partiellement résolu l’équation. Les départs étaient échelonnés sur 15 jours, la répartition par compagnie aérienne se faisait sur une base alphabétique pour éviter toute récrimination, et tous les trajets possibles et imaginables étaient mis à contribution. J’avais pour ma part une réservation pour un Genève-Francfort-Istanbul-Casablanca-Conakry qui allait me faire voir du pays…
Butter me confia la responsabilité de suivre les questions d’hébergement. Il s’agissait pour moi de peser le pour et le contre de toutes les options complémentaires de l’hébergement en hôtel, et de convaincre les autorités guinéennes de prendre en charge les coûts afférents. Un véritable jeu d’enfants donc… Ma préférence allait à l’option « paquebot ». J’avais gardé un très bon souvenir d’une récente croisière dans les Caraïbes et il me semblait qu’il serait plus aisé de souder les participants à la Conférence, et donc de travailler à un futur consensus, dans un environnement clos.
Rita Kertani passa dans le couloir au moment où je quittais le bureau de Jane Butter. Son regard lourd de suspicion m’indiquait que j’avais du souci à me faire. Mais l’esprit échauffé par les informations que l’on venait de nous communiquer, je la remarquais à peine.

Les voiles blanches dansaient sur le lac. Je m’attardais à les admirer depuis ma fenêtre, puis j’empoignais mon cartable et me hâtais vers l’arrêt de bus de la Place des Nations. C’était décidé, ce soir j’emmenais mon épouse pour un dîner-croisière jusqu’à Yvoire !