JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Bien décidé à éviter à tout prix de croiser Rita Kertani ou Kondratiev, j'entrepris de monter à pied les 9 étages conduisant à mon bureau. Outre l'intérêt purement sportif de la chose, monter les étages du Palais à pied était une intéressante expérience sociologique. On y croisait ainsi les fonctionnaires en retard, désireux d'éviter le collègue facétieux qui leur demandera s'ils ont pris leur demi-journée, les membres du personnel qui à l'inverse quittent leur bureau à une heure où d'autres rentrent de leur pause-déjeuner, les soupçonneux qui préfèrent répondre à leur téléphone portable depuis le couloir plutôt que de voir leur voisin de bureau tendre l'oreille, ou enfin les timides maladifs qui rejoignaient les premiers cités dans la volonté d'arriver sain et sauf à leur bureau sans avoir croisé qui que ce soit… De mon côté, je montais les marches en levant bien les genoux et en expirant bruyamment afin de montrer mon appartenance à la population des "sportifs de bureau" qui choisissent volontairement d'abandonner l'ascenseur…
L'ambiance dans le bureau de Jane Butter était à couper au couteau suisse. Nous étions à quelques jours de notre départ pour Conakry et rien n'était réglé. Les informations venues de Guinée n'étaient pas bonnes; les nouvelles autorités gouvernementales avaient tardivement pris la mesure du retard dans les travaux. Une nouvelle vague d'ouvriers chinois avait débarqué pour remplacer le groupe initial. En effet, ce dernier avait été décimé, à la fois par la surcharge de travail qui en avait conduit plusieurs à l'hôpital, l’affaiblissement causé par le manque de nourriture aggravé par la crise alimentaire (on était passé de trois portions de riz par jour à deux), et par les défections. Un certain nombre d'ouvriers, lassés du traitement qu'ils subissaient, avaient purement et simplement déserté. Les entreprises locales, bien que soumises aux pressions de leur gouvernement, s'étaient bien gardées de les relayer, conscientes des travaux d'Hercule qu’il allait falloir accomplir pour tenir les délais. Le centre de conférence n'avait pas encore de toit et Jane Butter priait chaque matin pour que la saison des pluies retarde d'encore 15 jours son apparition. Les hôtels n'avaient toujours pas d'accès à l'eau courante, et les appartements qui devaient combler les manques en chambres d'hôtels étaient encore pour beaucoup à l’état brut… Jane Butter avait finalement convaincu le Secrétaire Général Rojas de poser une option pour la location du paquebot "Lord of the Sea" qui pourrait éventuellement héberger la crème de la crème des délégués si les problèmes d'hébergement persistaient.
Ma collègue Regina Hamerson était rentrée la veille absolument catastrophée par sa dernière mission de préparation. Conakry subissait d'incessantes coupures de courant, ce qui laissait prévoir pour la Conférence pas de micros, pas de possibilité d'interprétation, pas de lumière et pas de climatisation… Le gouvernement guinéen avait proposé de mettre en place des équipes de cyclistes amateurs qui se relaieraient sur des vélos équipés de dynamos afin de produire l'électricité nécessaire. Cette proposition n'avait pas été retenue…
Dans le bureau, on aurait dit la table ronde des "chevaliers à la triste figure". L'ambiance était lugubre. Jane Butter prit alors les choses en main. Elle se mit à nous motiver avec une énergie communicative, tapant dans ses mains et ponctuant chacune de ses affirmations d'un "yes, we can!" du plus bel effet. Peu à peu, son enthousiasme nous gagna. Chacun de ses "yes, we can !" était repris en chœur, et nous tapions des mains en rythme pendant que la voix de Jane Butter modulait ses intonations, alternant les graves et les aigus. Chacun commençait à se trémousser sur sa chaise en scandant des "yes, we can!" puis soudain, Fiona Smith n'y tint plus, elle se leva de sa chaise et se mit à osciller de gauche à droite en tapant dans ses mains frénétiquement. Je me tournais vers Hamerson le sourire aux lèvres mais les yeux de cette dernière commençaient à se révulser, pendant que le service de presse au grand complet entonnait à pleine voix, l'hymne de l'ANUS-SEC XII "Etre solidaires tous ensemble". L'ample boubou de Jane Butter s'agitait en tous sens pendant que, prise de frénésie, elle criait son bonheur de travailler en faveur de la solidarité et qu’elle ne craignait pas l'obscurité, ce qui était effectivement préférable dans le contexte de la Conférence à venir…
Petit à petit, le calme revint, sauf pour Hamerson qui semblait être victime de la danse de Saint Guy. Prise de pitié, Jane Butter lui donna sa journée. Cela n'arrangeait personne car il y avait encore tellement à faire que nous avions besoin de toutes les forces vives, y compris les trop vives. Hamerson était censée suivre la dernière journée de négociation de la déclaration finale de la Conférence, qui était discutée par les représentants des états membres de l'ANUS SEC. Jane Butter me demanda de la remplacer. A contrecoeur, je me rendis donc dans la salle de réunion du Palais où, depuis de longues semaines, les diplomates les plus résistants ou les plus motivés s'écharpaient sur les virgules d'un texte de 80 pages. Ici aussi la situation devenait critique. Le dictionnaire de l'Académie Française était plus avancé que les discussions sur la déclaration finale, qui achoppaient sur le paragraphe 2 de la page 23. Il était en effet primordial de définir si la solidarité était "l'expression d'une communauté de valeurs entre être humains", ou si elle "se manifestait par une communauté de valeurs entre être humains", si elle "était l'expression d'une communauté de valeurs humaines" ou plutôt "l'expression de valeurs communes entre humains". En parallèle, diverses propositions étaient toujours en concurrence pour le paragraphe 4 de la page 22 : la solidarité "peut être un moteur de développement" ou "pourrait être un moteur de développement" ou enfin "peut devenir un moteur de développement". Laquelle des propositions privilégier? Telle était la question. On distinguait sur le crâne de l'Ambassadeur du Costa Rica, qui avait mené les débats depuis le début, une alternance de touffes de cheveux en broussaille et de surface capillairement dévastée. Les empoignades avaient dû être rudes…
Bien décidé à éviter à tout prix de croiser Rita Kertani ou Kondratiev, j'entrepris de monter à pied les 9 étages conduisant à mon bureau. Outre l'intérêt purement sportif de la chose, monter les étages du Palais à pied était une intéressante expérience sociologique. On y croisait ainsi les fonctionnaires en retard, désireux d'éviter le collègue facétieux qui leur demandera s'ils ont pris leur demi-journée, les membres du personnel qui à l'inverse quittent leur bureau à une heure où d'autres rentrent de leur pause-déjeuner, les soupçonneux qui préfèrent répondre à leur téléphone portable depuis le couloir plutôt que de voir leur voisin de bureau tendre l'oreille, ou enfin les timides maladifs qui rejoignaient les premiers cités dans la volonté d'arriver sain et sauf à leur bureau sans avoir croisé qui que ce soit… De mon côté, je montais les marches en levant bien les genoux et en expirant bruyamment afin de montrer mon appartenance à la population des "sportifs de bureau" qui choisissent volontairement d'abandonner l'ascenseur…
L'ambiance dans le bureau de Jane Butter était à couper au couteau suisse. Nous étions à quelques jours de notre départ pour Conakry et rien n'était réglé. Les informations venues de Guinée n'étaient pas bonnes; les nouvelles autorités gouvernementales avaient tardivement pris la mesure du retard dans les travaux. Une nouvelle vague d'ouvriers chinois avait débarqué pour remplacer le groupe initial. En effet, ce dernier avait été décimé, à la fois par la surcharge de travail qui en avait conduit plusieurs à l'hôpital, l’affaiblissement causé par le manque de nourriture aggravé par la crise alimentaire (on était passé de trois portions de riz par jour à deux), et par les défections. Un certain nombre d'ouvriers, lassés du traitement qu'ils subissaient, avaient purement et simplement déserté. Les entreprises locales, bien que soumises aux pressions de leur gouvernement, s'étaient bien gardées de les relayer, conscientes des travaux d'Hercule qu’il allait falloir accomplir pour tenir les délais. Le centre de conférence n'avait pas encore de toit et Jane Butter priait chaque matin pour que la saison des pluies retarde d'encore 15 jours son apparition. Les hôtels n'avaient toujours pas d'accès à l'eau courante, et les appartements qui devaient combler les manques en chambres d'hôtels étaient encore pour beaucoup à l’état brut… Jane Butter avait finalement convaincu le Secrétaire Général Rojas de poser une option pour la location du paquebot "Lord of the Sea" qui pourrait éventuellement héberger la crème de la crème des délégués si les problèmes d'hébergement persistaient.
Ma collègue Regina Hamerson était rentrée la veille absolument catastrophée par sa dernière mission de préparation. Conakry subissait d'incessantes coupures de courant, ce qui laissait prévoir pour la Conférence pas de micros, pas de possibilité d'interprétation, pas de lumière et pas de climatisation… Le gouvernement guinéen avait proposé de mettre en place des équipes de cyclistes amateurs qui se relaieraient sur des vélos équipés de dynamos afin de produire l'électricité nécessaire. Cette proposition n'avait pas été retenue…
Dans le bureau, on aurait dit la table ronde des "chevaliers à la triste figure". L'ambiance était lugubre. Jane Butter prit alors les choses en main. Elle se mit à nous motiver avec une énergie communicative, tapant dans ses mains et ponctuant chacune de ses affirmations d'un "yes, we can!" du plus bel effet. Peu à peu, son enthousiasme nous gagna. Chacun de ses "yes, we can !" était repris en chœur, et nous tapions des mains en rythme pendant que la voix de Jane Butter modulait ses intonations, alternant les graves et les aigus. Chacun commençait à se trémousser sur sa chaise en scandant des "yes, we can!" puis soudain, Fiona Smith n'y tint plus, elle se leva de sa chaise et se mit à osciller de gauche à droite en tapant dans ses mains frénétiquement. Je me tournais vers Hamerson le sourire aux lèvres mais les yeux de cette dernière commençaient à se révulser, pendant que le service de presse au grand complet entonnait à pleine voix, l'hymne de l'ANUS-SEC XII "Etre solidaires tous ensemble". L'ample boubou de Jane Butter s'agitait en tous sens pendant que, prise de frénésie, elle criait son bonheur de travailler en faveur de la solidarité et qu’elle ne craignait pas l'obscurité, ce qui était effectivement préférable dans le contexte de la Conférence à venir…
Petit à petit, le calme revint, sauf pour Hamerson qui semblait être victime de la danse de Saint Guy. Prise de pitié, Jane Butter lui donna sa journée. Cela n'arrangeait personne car il y avait encore tellement à faire que nous avions besoin de toutes les forces vives, y compris les trop vives. Hamerson était censée suivre la dernière journée de négociation de la déclaration finale de la Conférence, qui était discutée par les représentants des états membres de l'ANUS SEC. Jane Butter me demanda de la remplacer. A contrecoeur, je me rendis donc dans la salle de réunion du Palais où, depuis de longues semaines, les diplomates les plus résistants ou les plus motivés s'écharpaient sur les virgules d'un texte de 80 pages. Ici aussi la situation devenait critique. Le dictionnaire de l'Académie Française était plus avancé que les discussions sur la déclaration finale, qui achoppaient sur le paragraphe 2 de la page 23. Il était en effet primordial de définir si la solidarité était "l'expression d'une communauté de valeurs entre être humains", ou si elle "se manifestait par une communauté de valeurs entre être humains", si elle "était l'expression d'une communauté de valeurs humaines" ou plutôt "l'expression de valeurs communes entre humains". En parallèle, diverses propositions étaient toujours en concurrence pour le paragraphe 4 de la page 22 : la solidarité "peut être un moteur de développement" ou "pourrait être un moteur de développement" ou enfin "peut devenir un moteur de développement". Laquelle des propositions privilégier? Telle était la question. On distinguait sur le crâne de l'Ambassadeur du Costa Rica, qui avait mené les débats depuis le début, une alternance de touffes de cheveux en broussaille et de surface capillairement dévastée. Les empoignades avaient dû être rudes…
Les négociations sur le texte avaient pris l’apparence d’un long processus par élimination. Elles avaient débuté avec une salle comble, peuplée de la quasi-totalité des 193 délégations de pays membres de l’ANUS SEC. Puis petit à petit, les rangs s’étaient clairsemés. Il fallait en effet des nerfs d’acier pour tenir sans sourciller les 6 heures de négociation sur la place des virgules et l’opportunité de la parenthèse. De nombreux autres délégués avaient pour leur part renoncé à comprendre l’art des nuances entre les verbes « shall » ou « may » puisque les discussions se tenaient exclusivement en anglais.
Lorsque je fis mon entrée dans la salle de réunion, une grosse dizaine de délégués au teint cramoisi se menaçaient du doigt, pendant que quelques naufragés de la diplomatie internationale, ayant fait l’élastique pendant plusieurs heures, venaient de décrocher définitivement et s’étaient isolé dans un coin de la salle pour rédiger leur courrier en attendant patiemment la voiture-balai… L’énervement était à son comble. Le délégué cubain lisait consciencieusement son discours en espagnol qui échappait aux 4/5e des diplomates encore présents puisqu’il n’y avait pas d’interprétation. Pendant ce temps, le président de séance costaricien, la figure entre les mains, semblait en pleine méditation. En face de lui, le délégué américain discutait le bout de gras avec le représentant de la Commission Européenne. Le Brésilien se curait les ongles en attendant son tour de parole, alors que le délégué indien terminait de classer par ordre de priorité les modifications du texte que son pays souhaitait introduire. C’est alors qu’entra en jeu la « politique de la truffe ». Blanchi sous le harnais des négociations internationales, le délégué vietnamien savait qu’il fallait parfois sortir les négociations de leur ronron pour les faire aboutir. Le moment était venu de faire appel aux vertus euphorisantes du chocolat afin de boucler les paragraphes 43 à 58… Sortant de son cartable une boîte de truffes en chocolat, il se mit à parcourir la salle en distribuant ses petites gâteries. L’atmosphère se détendit soudainement. Généralement soupçonneux à l’égard des présents capitalistes, le délégué cubain pouvait cette fois laisser libre cours à son attirance pour cette friandise qui avait son brevet de communisme. Le Suisse et le Belge se querellaient, eux, sur la provenance de la boîte et la supériorité en matière de chocolat qui en découlerait. Profitant de ce que ses collègues dégustaient leurs truffes, le président de séance costaricien me fit passer un petit mot en douce pour que, ni vu ni connu, je fasse dérouler le texte jusqu’à la page suivante. Profitant du contexte favorable, le diplomate vietnamien poussa lui aussi son avantage et réclama que l’on adopte le texte en l’état et que l’on donne mandat aux représentants envoyés en Guinée pour poursuivre la finalisation du document. Ce dernier devait en effet être transmis aux traducteurs qui allaient travailler d’arrache-pied pour qu’une version de la déclaration soit disponible à Conakry dans les six langues officielles de l’ONU. Tout le monde se regarda puis se tut. « Qui ne dit mot consent ! » affirma d’une voix forte le président de séance, s’empressant de clôturer la session. Je ne demandais pas non plus mon reste, me dépêchant de quitter la salle le précieux texte sous le bras.
Je n’avais pas de temps à perdre. Jane Butter avait convoqué son équipe pour les dernières instructions avant le départ des premiers d’entre nous, Jean-Edouard Hublot qui suivrait la publication des discussions de Conakry, la totalité du service de presse de l’ANUS-SEC, c'est-à-dire trois personnes, ainsi que Regina Hamerson qui était chargée de briefer chacun des présidents de session sur le déroulement des débats. Nous devions attendre que des places se libèrent en classe affaires pour que la deuxième fournée, dont moi-même, puisse partir. L’objet de la réunion était d’attirer une dernière fois notre attention sur les dysfonctionnements logistiques, et sur le fait que nous étions là pour en minimiser l’impact. Elle confia donc à nos collègues deux caisses de lampes torches qui étaient censées pallier les nombreuses coupures électriques. Il fut également conseillé à mes collègues d’emporter avec eux un sac de couchage et une tente quechua 2 secondes. Les larmes aux yeux, Jane Butter embrassa ses chers petits les uns après les autres avant de se retourner pour étouffer ses sanglots. L’optimisme régnait….
C’est d’un pas ferme que je me dirigeais vers la permanence médicale. J’avais apparemment 12 vaccins différents à faire. Il me fallait également récupérer mon paquetage médical incluant le lariam anti-paludéen (dont les effets secondaires lus sur la notice m’avaient passablement inquiété), l’immodium pour répondre à toute « crise stomacale », ainsi que la boîte de 16 préservatifs que je m’amusais à gonfler un par un pour que la colombe en surimpression déploie ses ailes… Je réclamais également de l’alcool à 90 degrés mais l’on me signala qu’il ne faisait plus partie du paquetage depuis que l’on avait découvert que certains fonctionnaires russes avaient monté un trafic de revente de ces flacons auprès des bars moscovites.
Le bras strié de petits points rouges, je quittais le Palais en murmurant pour moi-même « Alea jacta est ». Le sort en était désormais jeté et il ne fallait plus se retourner. Vaincre ou mourir ; de la réussite de la Conférence de Conakry dépendait une bonne part de l’avenir de l’ANUS-SEC et de mon propre destin dans cette organisation.
Lorsque je fis mon entrée dans la salle de réunion, une grosse dizaine de délégués au teint cramoisi se menaçaient du doigt, pendant que quelques naufragés de la diplomatie internationale, ayant fait l’élastique pendant plusieurs heures, venaient de décrocher définitivement et s’étaient isolé dans un coin de la salle pour rédiger leur courrier en attendant patiemment la voiture-balai… L’énervement était à son comble. Le délégué cubain lisait consciencieusement son discours en espagnol qui échappait aux 4/5e des diplomates encore présents puisqu’il n’y avait pas d’interprétation. Pendant ce temps, le président de séance costaricien, la figure entre les mains, semblait en pleine méditation. En face de lui, le délégué américain discutait le bout de gras avec le représentant de la Commission Européenne. Le Brésilien se curait les ongles en attendant son tour de parole, alors que le délégué indien terminait de classer par ordre de priorité les modifications du texte que son pays souhaitait introduire. C’est alors qu’entra en jeu la « politique de la truffe ». Blanchi sous le harnais des négociations internationales, le délégué vietnamien savait qu’il fallait parfois sortir les négociations de leur ronron pour les faire aboutir. Le moment était venu de faire appel aux vertus euphorisantes du chocolat afin de boucler les paragraphes 43 à 58… Sortant de son cartable une boîte de truffes en chocolat, il se mit à parcourir la salle en distribuant ses petites gâteries. L’atmosphère se détendit soudainement. Généralement soupçonneux à l’égard des présents capitalistes, le délégué cubain pouvait cette fois laisser libre cours à son attirance pour cette friandise qui avait son brevet de communisme. Le Suisse et le Belge se querellaient, eux, sur la provenance de la boîte et la supériorité en matière de chocolat qui en découlerait. Profitant de ce que ses collègues dégustaient leurs truffes, le président de séance costaricien me fit passer un petit mot en douce pour que, ni vu ni connu, je fasse dérouler le texte jusqu’à la page suivante. Profitant du contexte favorable, le diplomate vietnamien poussa lui aussi son avantage et réclama que l’on adopte le texte en l’état et que l’on donne mandat aux représentants envoyés en Guinée pour poursuivre la finalisation du document. Ce dernier devait en effet être transmis aux traducteurs qui allaient travailler d’arrache-pied pour qu’une version de la déclaration soit disponible à Conakry dans les six langues officielles de l’ONU. Tout le monde se regarda puis se tut. « Qui ne dit mot consent ! » affirma d’une voix forte le président de séance, s’empressant de clôturer la session. Je ne demandais pas non plus mon reste, me dépêchant de quitter la salle le précieux texte sous le bras.
Je n’avais pas de temps à perdre. Jane Butter avait convoqué son équipe pour les dernières instructions avant le départ des premiers d’entre nous, Jean-Edouard Hublot qui suivrait la publication des discussions de Conakry, la totalité du service de presse de l’ANUS-SEC, c'est-à-dire trois personnes, ainsi que Regina Hamerson qui était chargée de briefer chacun des présidents de session sur le déroulement des débats. Nous devions attendre que des places se libèrent en classe affaires pour que la deuxième fournée, dont moi-même, puisse partir. L’objet de la réunion était d’attirer une dernière fois notre attention sur les dysfonctionnements logistiques, et sur le fait que nous étions là pour en minimiser l’impact. Elle confia donc à nos collègues deux caisses de lampes torches qui étaient censées pallier les nombreuses coupures électriques. Il fut également conseillé à mes collègues d’emporter avec eux un sac de couchage et une tente quechua 2 secondes. Les larmes aux yeux, Jane Butter embrassa ses chers petits les uns après les autres avant de se retourner pour étouffer ses sanglots. L’optimisme régnait….
C’est d’un pas ferme que je me dirigeais vers la permanence médicale. J’avais apparemment 12 vaccins différents à faire. Il me fallait également récupérer mon paquetage médical incluant le lariam anti-paludéen (dont les effets secondaires lus sur la notice m’avaient passablement inquiété), l’immodium pour répondre à toute « crise stomacale », ainsi que la boîte de 16 préservatifs que je m’amusais à gonfler un par un pour que la colombe en surimpression déploie ses ailes… Je réclamais également de l’alcool à 90 degrés mais l’on me signala qu’il ne faisait plus partie du paquetage depuis que l’on avait découvert que certains fonctionnaires russes avaient monté un trafic de revente de ces flacons auprès des bars moscovites.
Le bras strié de petits points rouges, je quittais le Palais en murmurant pour moi-même « Alea jacta est ». Le sort en était désormais jeté et il ne fallait plus se retourner. Vaincre ou mourir ; de la réussite de la Conférence de Conakry dépendait une bonne part de l’avenir de l’ANUS-SEC et de mon propre destin dans cette organisation.


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