JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Tout était fin prêt. J’avais ramené au Palais ma valise pleine à craquer. Ma femme m’avait aidé à choisir les cravates les plus adaptées à mes chemises, et les chemises les plus adaptées à mon costume. Elle m’avait également convaincu de ramener plusieurs boîtes de crayons de couleur, stylos bille et cahiers à spirale à distribuer dans une école de Conakry dont elle connaissait la directrice. Du coup, j’avais laissé de côté les publications de l’ANUS SEC que j’envisageais de donner à mes contacts du ministère des Affaires Sociales sur place. Après tout, des stylos et cahiers seraient sûrement plus utiles à la Guinée dans son effort d’alphabétisation et d’éducation… Ma trousse médicale prenait le tiers de la valise. J’avais dû renoncer à la moustiquaire mais privilégié les vêtements à manches longues. Jane Butter avait également insisté pour que chaque membre de l’équipe emporte avec lui une lampe-torche. Le test de « sécurité sur le terrain » préalable à tout départ en mission, m’avait fait prendre conscience de l’importance de pouvoir se situer à tout moment grâce aux étoiles, et de pouvoir faire du feu en toute circonstance. J’avais donc pris avec moi une boussole, un guide explicatif sommaire des différences entre grande Ourse et petite Ourse, ainsi que deux pierres à feu que j’avais consciencieusement taillées avant mon départ. Léon Andrianampoinimerina avait bien tenté de me rappeler que la Conférence se déroulerait pour l’essentiel au Sofitel de Conakry, je n’en démordais pas. L’important était d’être en mesure de faire face à tout imprévu…
Malgré mon badge que je leur plantais sous le nez en les invectivant, les gardes de sécurité du Palais des Nations restèrent inflexibles. Il leur fallait fouiller mon bagage. J’assistais blanc de colère au saccage du bel ordonnancement que j’avais savamment organisé. Et bien entendu, ils se garderaient bien de m’aider à tout remettre en place… Mon « slip à la colombe » déclencha leurs ricanements mais je restais stoïque. Je me projetais déjà sur les derniers préparatifs à accomplir avant mon départ.
Malgré mon badge que je leur plantais sous le nez en les invectivant, les gardes de sécurité du Palais des Nations restèrent inflexibles. Il leur fallait fouiller mon bagage. J’assistais blanc de colère au saccage du bel ordonnancement que j’avais savamment organisé. Et bien entendu, ils se garderaient bien de m’aider à tout remettre en place… Mon « slip à la colombe » déclencha leurs ricanements mais je restais stoïque. Je me projetais déjà sur les derniers préparatifs à accomplir avant mon départ.
Carlson Wagon Lits m’avait confirmé la veille au soir que je faisais partie du contingent de ce midi. J’allais voyager avec entre autres Jane Butter, France Panier au délicieux accent québecois qui serait principalement en charge des questions logistiques sur place, le service de presse au grand complet, le service informatique, et plusieurs autres fonctionnaires responsables de l’organisation de la Conférence. Nous étions l’avant-garde chargée de finaliser la préparation avant l’arrivée de nos collègues des autres divisions.
Je rassemblais fébrilement les documents étalés sur mon bureau dont j’avais besoin sur place, le « guide du routard » sur la Guinée, mes toutes récentes cartes de visite (je n’avais malheureusement plus le droit d’utiliser celles imprimées à l’occasion de mon intérim à la tête de la Division, mais les avais tout de même conservées au cas où..) ainsi que l’ordinateur portable prêté par l’organisation. La même effervescence régnait à tous les étages. On croisait des collègues courant entre leur bureau et la photocopieuse ou entre Carlson Wagon Lits et la succursale UBS du Palais. On recomptait fébrilement ses travellers chèques, on vérifiait la présence dans son portefeuille de son laissez-passer, on donnait ses dernières instructions à la secrétaire… Mais ceci ne concernait en fait qu’une minorité de fonctionnaires. La grande majorité n’était pas concernée par cette agitation et celait créait de subtiles fractures au sein de l’organisation. Au moment de quitter mon bureau, Mathew Chang me lança ainsi un « bonnes vacances » ironique qui ne laissait aucun doute possible sur la jalousie mêlée à la frustration des laissés pour compte de l’ANUS SEC XII…
Arrivé à l’aéroport, ma préoccupation principale était d’éviter dans la mesure du possible de voyager à côté d’un collègue. C’était une tâche délicate car les 9/10e de la classe affaires de mon vol étaient réservés aux fonctionnaires de l’ANUS SEC, aux interprètes ou au personnel de l’administration de l’ONU Genève se rendant à Conakry. Mais je comptais bien utiliser mes talents de négociateur qui avaient déjà fait leur preuve en Syldavie. L’œil enjôleur, je repérais le comptoir où une jeune femme affairée enregistrait les passagers à destination de Conakry. D’une voix que j’essayais de rendre chaude, je lui susurrais que j’étais heureux de pouvoir compter sur son efficacité et sa compréhension dans ces moments de stress. Lui expliquant la situation, je lui précisais, un sourire aux lèvres, que j’étais prêt à me retrouver à côté d’un maçon ou d’un publicitaire, « tout plutôt qu’un collègue » concluais-je. Elle leva les yeux et, d’un ton sans réplique, me précisa que ma demande ne pourrait être satisfaite. En effet le Secrétaire Général Rojas avait des exigences particulières lorsqu’il voyageait : il ne voulait aucun fonctionnaire de l’ANUS SEC dans son champ de vision, ni sur les sièges immédiatement placés derrière lui. De ce fait, il avait fallu deux heures d’intense concentration au personnel de la compagnie pour échafauder une distribution des sièges qui puisse répondre à cette exigence. Les rares passagers extérieurs à la Conférence avaient été placés en losange autour de Rojas formant une espèce de cordon sanitaire autour de la rangée 1 que le Secrétaire Général occupait, comme à son habitude… Enfonçant le clou alors que j’étais désemparé, l’hôtesse me signala que je ne pourrais même pas choisir mon voisin ou ma voisine. La compagnie ne voulait pas créer de fâcheux précédent qui pourrait être invoqué par les autres voyageurs. Maussade, je tuais le temps qu’il restait avant le décollage en effectuant une tournée des boutiques hors taxe, achetant de magnifiques lingots en chocolat pour nos collègues guinéens.
J’étais anxieux à mon entrée dans l’avion, redoutant plus que tout de me retrouver aux côtés d’une Jane Butter surexcitée. Mais c’est une autre épreuve qui m’attendait car j’étais assis aux côtés de Jean-Edouard Hublot. Mon collègue chargé des publications effectuait sa première mission depuis quatre ans (il ne partait qu’à l’occasion des Conférences quadriennales) et qui tenait absolument à me faire partager toutes ses émotions à cette occasion. Une fois le repas achevé, je fis mine d’être victime d’un subit accès de migraine et me tournais vers l’autre hublot, celui qui ne parlait pas et au travers duquel je pouvais voir l’horizon… Jean-Edouard semblait désappointé d’avoir perdu son confident et entreprit d’éclairer la plus jeune des hôtesses de l’air sur les enjeux de la Conférence et son impact sur la solidarité. Vaincu par le sommeil et le flot de paroles ininterrompu de mon collègue, je ne me réveillais qu’une fois arrivé à Conakry. Hublot ne tenait plus en place, mais Jane Butter non plus. A chaque mission en Afrique, cette noire américaine se retrouvait remuée par des flots d’émotions diverses. Ses retours à la terre de ses ancêtres, qui pourtant s’étaient multipliés ces derniers mois pour organiser la Conférence, étaient immanquablement ponctués de crises de sanglots qui plongeaient dans le désarroi les officiels locaux. Ces derniers se demandaient quel impair ils avaient bien pu commettre pour faire pleurer une haute responsable d’une agence onusienne.
Les responsables guinéens avaient fait les choses proprement. Plusieurs minibus nous attendaient à la descente de l’avion, les chauffeurs munis de pancartes « anus secs » qui firent ricaner beaucoup d’entre-nous. Rodrigo Rojas avait pour sa part droit à une limousine avec quatre malabars en costume sombre, lunettes noires et talkie-walkie à la bouche. On nous fit passer la douane et retrouver nos bagages qui avaient été mis à part. Puis commença la fastidieuse énumération des attributions de logement. On entrait là dans une zone de turbulences… Malgré tous leurs efforts et les réductions des pauses déjeuners au strict minimum, les malheureux ouvriers chinois n’avaient pu boucler dans les temps l’hôtel Sofitel. De ce fait, et pour ne pas égratigner sa réputation, le groupe Accor avait fait savoir officiellement que l’hôtel, qui ne répondait pas aux critères de qualité minimum des établissements du groupe, ne pouvait en aucun cas se prévaloir du nom « Sofitel ». L’hôtel avait donc été renommé « Hôtel du Golfe ». Golfe pour Golfe de Guinée bien entendu, mais cette dénomination trompa nombre des mes collègues adeptes de la petite balle, qui se voyaient déjà meubler les heures creuses autour d’un green… Cet hôtel accueillerait les grosses huiles dans les suites présidentielles, qui elles étaient terminées, en attendant l’arrivée dans le port de Conakry du Lord of the Sea. Certains de mes collègues étaient répartis sur d’autres hôtels de qualité assez variable. Pour ma part, n’étant pas originellement membre des services de conférence, j’avais été reversé dans un troisième groupe qui devrait se contenter des appartements construits en urgence pour pallier le manque de chambres d’hôtel. Je jetais un regard noir à France Panier car j’acceptais mal d’être discriminé de cette façon. Mes collègues du service de presse Bob Woodward et Carl Bernstein faisaient également partie du même contingent, ainsi que les interprètes. Tout ce petit monde protesta vigoureusement mais rien n’y fit. Nous nous installâmes donc dans le minibus direction la banlieue de Conakry… Les appartements avaient en effet tous été regroupés au même endroit. On y gagnait en convivialité ce qu’on y perdait en efficacité. Nous étions loin du centre de conférence, loin des hôtels où allaient résider certains de nos collègues et loin de toute activité commerciale. Notre chauffeur nous conseilla ainsi de toujours prendre soin de dîner avant de revenir à notre appartement car nous ne trouverions aucune épicerie dans notre quartier. Je pris bonne note de ce conseil…
Une fois sur place, la répartition des chambres fit l’objet d’intenses négociations. Certains couples se virent obligés de faire leur coming out. C’est ainsi qu’on vit le chef des interprètes russes bredouiller qu’il souhaitait pouvoir partager l’appartement de son homologue de la section anglophone, texane et femme de tête. D’autres tentèrent encore de sauver les apparences en soudoyant discrètement le responsable des clés et en s’éclipsant en douce. Pour ma part, n’ayant aucunement préparé une aventure extra-maritale, je me retrouvais partageant l’appartement de Mustapha, interprète arabophone, et de Attila Czibor, chef du service informatique à l’ANUS SEC. Je compris bien vite qu’il ne me faudrait pas trop compter sur mes colocataires pour animer les soirées. Mustapha était un bon musulman qui déplia son tapis de prière dès la porte refermée. Quant à Attila, il était clair qu’il ne me fallait pas envisager ramener à notre appartement une petite « cigarette qui fait rire » pour décompresser après une rude journée de labeur. Attila me confirma en effet qu’avec lui « l’herbe ne repoussait pas »… Au vu de la stature dudit Attila, je jugeais inutile de débattre de la nocivité du cannabis par rapport au verre de Tokay qu’il avalait d’un trait, d’autant qu’Attila pouvait compter sur le soutien plein et entier de Mustapha à ce sujet. Pour couronner le tout, nous ne disposions que d’une clé pour trois. Trois options s’offraient donc à nous 1) vivre de façon fusionnelle pour la semaine à venir 2) coordonner nos déplacements 3) accepter de réveiller ou d’être réveillé. J’avais pour ma part fais le choix de supporter stoïquement de devoir réveiller mes deux camarades car je ne comptais aucunement passer mon séjour avec Mustapha et Attila…
J’intégrais ma chambre spartiate, maudissant la terre entière mais plus précisément France Panier et Jane Butter. Allongé en croix sur le lit, j’observais le lent cheminement des lézards le long du mur tout en suant à grosses gouttes. Conakry était victime d’une panne d’électricité générale qui augurait mal des jours à venir. Je me levais pour aller chercher un peu d’air frais sur le balcon. Je faillis y laisser ma vie. Ce n’est qu’au tout dernier moment que je constatais qu’en lieu et place d’un balcon, nous avions pour le moment une plaque de béton sans rambarde autour, un plongeoir de piscine où je venais d’éviter de peu le grand saut… J’opérais alors un repli stratégique vers la cuisine à la recherche d’un peu d’eau. Mais les armoires ne dissimulaient aucun verre, ni aucun autre récipient qui aurait pu en faire office. En désespoir de cause, je joignis les mains, tentant de recueillir le mince filet d’eau tiède qui coulait du robinet. Au moment où je m’apprêtais à porter mes mains à mes lèvres, Attila se jeta sur moi. « Etais-je un inconscient ? » me criait-il en secouant frénétiquement mes mains. « Avais-je déjà oublié que l’eau n’était pas potable ? ». D’un air contrit, je lui confirmais que ce fait m’était effectivement sorti de la tête, mais que je le remerciais de me l’avoir si vigoureusement rappelé.
Je repartis donc la bouche sèche vers ma chambre. Epuisé par la tension des derniers jours, je tombais dans un sommeil agité de cavalcades de hordes hunniques et de bruits de cascade…


0 Comments:
Enregistrer un commentaire
<< Home