JOURNAL D'ADRIEN DEUME
On frappait à la porte mais j’avais décidé de ne plus me lever.
Cela avait déjà été assez dur d’émerger une première fois lorsque Attila était revenu de sa tournée des grands ducs. Mustapha avait promis d’être de retour à notre appartement en début de soirée, il avait donc gardé notre unique clé. Pour ma part, j’avais choisi d’évacuer la pression en en éclusant quelques autres en compagnie de Sékou Doumbouya, mon collègue guinéen qui avait souhaité fêter dignement son retour au pays. Entamé dans un « maquis », notre périple avait épousé les contours de la géographie des bars de Conakry. Mais dans un éclair de lucidité, j’avais décidé d’arrêter les frais au 4e établissement visité. Les effets de la « Skol » locale étaient démultipliés par le lariam dont j’avais commencé le traitement, et je sentais confusément que mon lit m’attendait de pied ferme. J’avais donc péniblement retrouvé le chemin de notre appartement. Arrivé au 1er étage, et l’esprit encore embrumé de vapeurs de houblon, j’entrepris de frapper à ma porte le plus doucement possible afin de ne pas réveiller Mustapha. Il me fallut bien quelques minutes pour intégrer le fait qu’il allait falloir tout de même réveiller mon colocataire afin qu’il vienne ouvrir… Mustapha, les sourcils froncés et les lèvres pincées, me suivit du regard pendant que je rebondissais d’un meuble à un autre en direction de ma chambre. Cinglant, il me jeta qu’Attila n’était pas encore rentré et que ce serait de ma responsabilité de lui ouvrir. J’acquiesçais d’un grognement avant de m’effondrer sur mon lit. Mais combien je regrettais amèrement ce grognement au moment d’ouvrir au chef de notre service informatique qui tambourinait à la porte d’entrée. Une bouteille dans chaque main, il s’affala sur le divan et entrepris de m’apprendre les chansons paillardes les plus en vogue à Budapest. J’eus toutes les peines du monde à le traîner jusqu’à sa chambre et retournant vers la mienne, j’échafaudais déjà un plan pour fuir cet appartement au plus vite.
On se remit à tambouriner de plus belle. Je bouillais intérieurement : aucun de mes deux colocataires n’aurait donc le courage ou la délicatesse de se lever ! Maudissant le ciel de m’avoir doté d’un sommeil aussi léger, j’ouvris la porte à toute volée, prêt à passer ma rogne sur l’importun. Mais l’importun était plusieurs et munis de valises. Ni les autorités guinéennes, ni le Secrétariat de l’ANUS SEC n’avaient jugé utile de prendre note de la répartition des chambres. Nos malheureux collègues arrivés par le vol de 3 heures du matin se retrouvaient donc contraints de faire la tournée des appartements, cherchant désespérément une chambre encore inoccupée… Mais même désespérés, ils n’en étaient pas encore au point d’accepter de partager la couche d’Attila et je les accompagnais d’un regard compatissant pendant qu’ils reprenaient leur quête, traînant leurs valises derrière eux…
La sonnerie stridente du réveil me vrilla les tempes. La « Skol » ne me laissait pas de répit, à moins que ce ne fût encore Attila qui tambourinait sous mon crâne… Ce n’est que dans le taxi que je me rendis compte que ma chaussette gauche et ma chaussette droite n’avaient apparemment pas été élevées ensemble. Mais il était trop tard pour rebrousser chemin. La journée de clôture du forum des ONG allait commencer et l’on m’avait chargé de noter studieusement les recommandations qui seraient émises à cette occasion.
Avec stupeur je m’entendis demander par mon chauffeur de taxi la somme exorbitante de 14000 francs une fois arrivé auprès du chapiteau où se déroulait le forum. Indigné, je refusais tout net de payer ce qui me semblait s’apparenter à une extorsion de fonds déguisée. Le ton monta rapidement. Le chauffeur menaçait d’appeler son beau frère qui, accompagné de son gourdin, saurait me faire entendre raison. Je révisais déjà mentalement les gestes d’autodéfense de base lorsque mon regard s’arrêta sur les billets soigneusement repliés dans ma sacoche. Ils étaient bien différents des francs CFA auxquels j’étais habitué… Arrêtant d’un geste ferme le déluge verbal de mon chauffeur, je dépliais les billets qui arboraient l’effigie de Sékou Touré, l’unique dirigeant africain à avoir rejeté la Communauté française proposée par de Gaulle. Rien à voir effectivement avec les francs CFA qui valaient 10 fois plus… Confus, je laissais un large pourboire à mon chauffeur. On se sentait généreux ici à distribuer des centaines de francs !
Je jetais un regard soupçonneux à la grande tente qui abritait les débats. La toile blanche ondulait sous les bourrasques de vent qui s’étaient levées depuis le matin. Pénétrant sous le chapiteau, j’eus l’impression d’entrer dans un sauna. Pendant qu’à la tribune on énumérait les grands objectifs de développement, on mourrait de chaud en silence dans les travées. Assis à côté de la charmante déléguée de l’Union Moldave pour la Solidarité, je redécouvrais les joies de l’engagement et réfrénais à grand peine des immenses élans de solidarité à son égard. Cet effort continu de maîtrise de moi-même avait un effet funeste sur ma prise de note. Pour accomplir mon travail de la manière la plus professionnelle qu’il soit, il me fallait changer de place… L’austère représentant de Solidarnosc représentait un compromis acceptable. Je lui fis donc un grand sourire en m’installant à ses côtés, et entamais mon rapport sur le développement de la e-solidarity ou solidarité électronique. A la température qu’il faisait sous la tente, toute forme d’esprit critique était vouée à l’échec et je me contentais donc de noter fébrilement les tenants et les aboutissants du concept. Mais pendant ce temps, le vent soufflait de plus en plus fort dehors et d’inquiétants grincements nous arrivaient du plafond. Je surveillais à la fois le pilier central et l’orateur qui tanguaient tous les deux, lorsque soudainement nous fûmes plongés dans le noir. Un coup de vent plus fort que les autres avait apparemment déraciné un pylône d’alimentation électrique. Mon facétieux voisin commença alors à chanter à tue-tête un « Joyeux anniversaire » qui égaya le public. Mais soudain, sa voix s’étrangla. Le pilier central venait, dans un dernier et lugubre craquement, de rendre l’âme. Le chapiteau s’effondra comme un château de cartes, et un grand manteau blanc recouvrit la société civile… M’étant sorti du piège tant bien que mal et estimant en faire déjà assez pour la solidarité dans le cadre de mes activités professionnelles, je quittais le forum au pas de course et sans un regard pour mon voisin de Solidarnosc qui tentait encore de se dépêtrer du drap qui l’enserrait telle une camisole de force. On ne m’y reprendrait plus à fréquenter de tels amateurs !
Je retournais à l’hôtel du Golfe afin d’informer ma hiérarchie des conclusions du forum de la société civile, tout en jetant un voile pudique sur les conditions dans lesquelles s’était terminée la réunion. Je n’étais pas de ceux qui tiraient sur les ambulances a fortiori quand notre propre « véhicule » n’avait pas encore montré qu’il était lui-même à l’épreuve des balles…
Je trouvais Jane Butter allongée au bord de la piscine. Elle revoyait avec sa garde prétorienne composée de Hublot, Panier et Hamerson le déroulement de la première matinée de la Conférence, consacrée à l’élection du bureau de suivi de la Conférence ainsi qu’à l’établissement de l’ordre du jour. Puis, tournant mon regard vers la piscine, je commençais à suivre fasciné la technique de brasse impeccable de Ah Bi Wan, le directeur sud-coréen du programme spécial de solidarité avec les pays les moins avancés. Habitué à nager en eaux troubles, il alignait les longueurs avec une régularité de métronome et sans paraître le moins du monde fatigué. A la piscine comme à l’ANUS SEC, Ah Bi Wan ne faisait pas de vagues…
Je vins retrouver l’équipe d’organisation de la Conférence. Jane Butter se crêpait le chignon avec France Panier sur la répartition du pool de voitures officielles alloué par les autorités guinéennes. France invoquait le poids des responsabilités qu’elle assumait pour réclamer une voiture personnelle qui la déchargerait des soucis de déplacement. Mais Jane Butter faisait et refaisait ses calculs. On avait tout juste le compte pour que chacun des chefs d’Etat et chefs d’agences onusiennes puisse bénéficier d’un véhicule personnel. France devrait donc se débrouiller toute seule car il était également hors de question que Jane Butter renonce à la Tata Ambassador qu’elle s’était auto-attribuée.
La Conférence commençait demain matin et tout cela me semblait un peu irréel. Je décidais de retourner au centre de Conférence pour soutenir moralement mes collègues du service informatique qui trimaient comme des forçats afin de mettre en réseau les ordinateurs enfin libérés par les douanes guinéennes. Je remontais en sens inverse le flot de voitures pétaradantes qui tentaient de rejoindre les lointains faubourgs de Conakry. Pour ma part, je rejoignais ce grand éléphant blanc qu’était le centre de Conférences. Les autorités guinéennes avaient vu grand. A tel point que les ouvriers en étaient encore à manier pelle et pioche pour terminer les travaux de maçonnerie avant l’ouverture de la Conférence. Il leur restait encore toute une nuit après tout… Je retrouvais très vite Emilie Larcenet qui semblait quelque peu désabusée. Elle s’était fait une joie de sa première mission mais il y avait loin du rêve à la réalité. Arrivée sur place 7 jours avant moi avec ses collègues du service informatique, elle s’était tournée les pouces jusqu’à notre arrivée. En effet, les ordinateurs étaient restés bloqués en douane et personne sur place ne souhaitait prendre de décision. Il était urgent d’attendre l’arrivée des grosses huiles… Puis une fois les ordinateurs récupérés, l’équipe informatique avait découvert avec horreur que l’installation électrique n’était pas aux normes requises et que pour couronner le tout, l’équipe de soutien recrutée localement avait été licenciée avec effet immédiat à la suite des toutes récentes élections. Mes collègues avaient donc dû démêler l’écheveau dans tous les sens du terme puisque je trouvais Attila éructant contre un amas de fils emmêlés dont il n’arrivait pas à trouver le bout.
Pendant que les informaticiens établissaient leurs branchements, j’aperçus Patrick Abitbol, un autre collègue des services de conférence, qui agitait les bras en tous sens. Il était livide. Il profita de ma présence pour me prendre à témoin : « Adrien, avez-vous déjà vu un générateur électrique aussi antique ? » Je dus convenir que non. Patrick gémit : « Jamais cette installation ne va pouvoir faire face à la demande en courant ! » Il prit par l’épaule le fonctionnaire guinéen et son ton se fit glacial. Soit les autorités guinéennes ramenaient tous les générateurs de Conakry soit une conférence de presse se tiendrait le lendemain matin pour annoncer l’annulation de la Conférence. Il bluffait de toute évidence mais le faisait avec tant de conviction que le fonctionnaire prit peur. Il promit que pas un générateur de Conakry ne manquerait à l’appel le lendemain matin.
Il était temps pour moi de partir et de rentrer à l’appartement. Ici, je ne servais à rien. D’ailleurs, étais-je utile ailleurs ? Je fus pris d’un brusque accès de mélancolie. Depuis que j’avais rejoint l’ANUS SEC, j’avais fait feu de tout bois pour apporter ma pierre au développement et à la solidarité, mais je me sentais parfois comme un Don Quijote chargeant les moulins à vent…
Je me mis une bonne claque. Mince ! On ne m’avait donc pas menti, le lariam vous foutait un de ces bourdons ! Heureusement qu’il restait la « Skol » pour retrouver le sourire. Je fis un détour par l’épicerie la plus proche afin de ramener quelques provisions liquides et solides. Le grand jour était pour demain.
Cela avait déjà été assez dur d’émerger une première fois lorsque Attila était revenu de sa tournée des grands ducs. Mustapha avait promis d’être de retour à notre appartement en début de soirée, il avait donc gardé notre unique clé. Pour ma part, j’avais choisi d’évacuer la pression en en éclusant quelques autres en compagnie de Sékou Doumbouya, mon collègue guinéen qui avait souhaité fêter dignement son retour au pays. Entamé dans un « maquis », notre périple avait épousé les contours de la géographie des bars de Conakry. Mais dans un éclair de lucidité, j’avais décidé d’arrêter les frais au 4e établissement visité. Les effets de la « Skol » locale étaient démultipliés par le lariam dont j’avais commencé le traitement, et je sentais confusément que mon lit m’attendait de pied ferme. J’avais donc péniblement retrouvé le chemin de notre appartement. Arrivé au 1er étage, et l’esprit encore embrumé de vapeurs de houblon, j’entrepris de frapper à ma porte le plus doucement possible afin de ne pas réveiller Mustapha. Il me fallut bien quelques minutes pour intégrer le fait qu’il allait falloir tout de même réveiller mon colocataire afin qu’il vienne ouvrir… Mustapha, les sourcils froncés et les lèvres pincées, me suivit du regard pendant que je rebondissais d’un meuble à un autre en direction de ma chambre. Cinglant, il me jeta qu’Attila n’était pas encore rentré et que ce serait de ma responsabilité de lui ouvrir. J’acquiesçais d’un grognement avant de m’effondrer sur mon lit. Mais combien je regrettais amèrement ce grognement au moment d’ouvrir au chef de notre service informatique qui tambourinait à la porte d’entrée. Une bouteille dans chaque main, il s’affala sur le divan et entrepris de m’apprendre les chansons paillardes les plus en vogue à Budapest. J’eus toutes les peines du monde à le traîner jusqu’à sa chambre et retournant vers la mienne, j’échafaudais déjà un plan pour fuir cet appartement au plus vite.
On se remit à tambouriner de plus belle. Je bouillais intérieurement : aucun de mes deux colocataires n’aurait donc le courage ou la délicatesse de se lever ! Maudissant le ciel de m’avoir doté d’un sommeil aussi léger, j’ouvris la porte à toute volée, prêt à passer ma rogne sur l’importun. Mais l’importun était plusieurs et munis de valises. Ni les autorités guinéennes, ni le Secrétariat de l’ANUS SEC n’avaient jugé utile de prendre note de la répartition des chambres. Nos malheureux collègues arrivés par le vol de 3 heures du matin se retrouvaient donc contraints de faire la tournée des appartements, cherchant désespérément une chambre encore inoccupée… Mais même désespérés, ils n’en étaient pas encore au point d’accepter de partager la couche d’Attila et je les accompagnais d’un regard compatissant pendant qu’ils reprenaient leur quête, traînant leurs valises derrière eux…
La sonnerie stridente du réveil me vrilla les tempes. La « Skol » ne me laissait pas de répit, à moins que ce ne fût encore Attila qui tambourinait sous mon crâne… Ce n’est que dans le taxi que je me rendis compte que ma chaussette gauche et ma chaussette droite n’avaient apparemment pas été élevées ensemble. Mais il était trop tard pour rebrousser chemin. La journée de clôture du forum des ONG allait commencer et l’on m’avait chargé de noter studieusement les recommandations qui seraient émises à cette occasion.
Avec stupeur je m’entendis demander par mon chauffeur de taxi la somme exorbitante de 14000 francs une fois arrivé auprès du chapiteau où se déroulait le forum. Indigné, je refusais tout net de payer ce qui me semblait s’apparenter à une extorsion de fonds déguisée. Le ton monta rapidement. Le chauffeur menaçait d’appeler son beau frère qui, accompagné de son gourdin, saurait me faire entendre raison. Je révisais déjà mentalement les gestes d’autodéfense de base lorsque mon regard s’arrêta sur les billets soigneusement repliés dans ma sacoche. Ils étaient bien différents des francs CFA auxquels j’étais habitué… Arrêtant d’un geste ferme le déluge verbal de mon chauffeur, je dépliais les billets qui arboraient l’effigie de Sékou Touré, l’unique dirigeant africain à avoir rejeté la Communauté française proposée par de Gaulle. Rien à voir effectivement avec les francs CFA qui valaient 10 fois plus… Confus, je laissais un large pourboire à mon chauffeur. On se sentait généreux ici à distribuer des centaines de francs !
Je jetais un regard soupçonneux à la grande tente qui abritait les débats. La toile blanche ondulait sous les bourrasques de vent qui s’étaient levées depuis le matin. Pénétrant sous le chapiteau, j’eus l’impression d’entrer dans un sauna. Pendant qu’à la tribune on énumérait les grands objectifs de développement, on mourrait de chaud en silence dans les travées. Assis à côté de la charmante déléguée de l’Union Moldave pour la Solidarité, je redécouvrais les joies de l’engagement et réfrénais à grand peine des immenses élans de solidarité à son égard. Cet effort continu de maîtrise de moi-même avait un effet funeste sur ma prise de note. Pour accomplir mon travail de la manière la plus professionnelle qu’il soit, il me fallait changer de place… L’austère représentant de Solidarnosc représentait un compromis acceptable. Je lui fis donc un grand sourire en m’installant à ses côtés, et entamais mon rapport sur le développement de la e-solidarity ou solidarité électronique. A la température qu’il faisait sous la tente, toute forme d’esprit critique était vouée à l’échec et je me contentais donc de noter fébrilement les tenants et les aboutissants du concept. Mais pendant ce temps, le vent soufflait de plus en plus fort dehors et d’inquiétants grincements nous arrivaient du plafond. Je surveillais à la fois le pilier central et l’orateur qui tanguaient tous les deux, lorsque soudainement nous fûmes plongés dans le noir. Un coup de vent plus fort que les autres avait apparemment déraciné un pylône d’alimentation électrique. Mon facétieux voisin commença alors à chanter à tue-tête un « Joyeux anniversaire » qui égaya le public. Mais soudain, sa voix s’étrangla. Le pilier central venait, dans un dernier et lugubre craquement, de rendre l’âme. Le chapiteau s’effondra comme un château de cartes, et un grand manteau blanc recouvrit la société civile… M’étant sorti du piège tant bien que mal et estimant en faire déjà assez pour la solidarité dans le cadre de mes activités professionnelles, je quittais le forum au pas de course et sans un regard pour mon voisin de Solidarnosc qui tentait encore de se dépêtrer du drap qui l’enserrait telle une camisole de force. On ne m’y reprendrait plus à fréquenter de tels amateurs !
Je retournais à l’hôtel du Golfe afin d’informer ma hiérarchie des conclusions du forum de la société civile, tout en jetant un voile pudique sur les conditions dans lesquelles s’était terminée la réunion. Je n’étais pas de ceux qui tiraient sur les ambulances a fortiori quand notre propre « véhicule » n’avait pas encore montré qu’il était lui-même à l’épreuve des balles…
Je trouvais Jane Butter allongée au bord de la piscine. Elle revoyait avec sa garde prétorienne composée de Hublot, Panier et Hamerson le déroulement de la première matinée de la Conférence, consacrée à l’élection du bureau de suivi de la Conférence ainsi qu’à l’établissement de l’ordre du jour. Puis, tournant mon regard vers la piscine, je commençais à suivre fasciné la technique de brasse impeccable de Ah Bi Wan, le directeur sud-coréen du programme spécial de solidarité avec les pays les moins avancés. Habitué à nager en eaux troubles, il alignait les longueurs avec une régularité de métronome et sans paraître le moins du monde fatigué. A la piscine comme à l’ANUS SEC, Ah Bi Wan ne faisait pas de vagues…
Je vins retrouver l’équipe d’organisation de la Conférence. Jane Butter se crêpait le chignon avec France Panier sur la répartition du pool de voitures officielles alloué par les autorités guinéennes. France invoquait le poids des responsabilités qu’elle assumait pour réclamer une voiture personnelle qui la déchargerait des soucis de déplacement. Mais Jane Butter faisait et refaisait ses calculs. On avait tout juste le compte pour que chacun des chefs d’Etat et chefs d’agences onusiennes puisse bénéficier d’un véhicule personnel. France devrait donc se débrouiller toute seule car il était également hors de question que Jane Butter renonce à la Tata Ambassador qu’elle s’était auto-attribuée.
La Conférence commençait demain matin et tout cela me semblait un peu irréel. Je décidais de retourner au centre de Conférence pour soutenir moralement mes collègues du service informatique qui trimaient comme des forçats afin de mettre en réseau les ordinateurs enfin libérés par les douanes guinéennes. Je remontais en sens inverse le flot de voitures pétaradantes qui tentaient de rejoindre les lointains faubourgs de Conakry. Pour ma part, je rejoignais ce grand éléphant blanc qu’était le centre de Conférences. Les autorités guinéennes avaient vu grand. A tel point que les ouvriers en étaient encore à manier pelle et pioche pour terminer les travaux de maçonnerie avant l’ouverture de la Conférence. Il leur restait encore toute une nuit après tout… Je retrouvais très vite Emilie Larcenet qui semblait quelque peu désabusée. Elle s’était fait une joie de sa première mission mais il y avait loin du rêve à la réalité. Arrivée sur place 7 jours avant moi avec ses collègues du service informatique, elle s’était tournée les pouces jusqu’à notre arrivée. En effet, les ordinateurs étaient restés bloqués en douane et personne sur place ne souhaitait prendre de décision. Il était urgent d’attendre l’arrivée des grosses huiles… Puis une fois les ordinateurs récupérés, l’équipe informatique avait découvert avec horreur que l’installation électrique n’était pas aux normes requises et que pour couronner le tout, l’équipe de soutien recrutée localement avait été licenciée avec effet immédiat à la suite des toutes récentes élections. Mes collègues avaient donc dû démêler l’écheveau dans tous les sens du terme puisque je trouvais Attila éructant contre un amas de fils emmêlés dont il n’arrivait pas à trouver le bout.
Pendant que les informaticiens établissaient leurs branchements, j’aperçus Patrick Abitbol, un autre collègue des services de conférence, qui agitait les bras en tous sens. Il était livide. Il profita de ma présence pour me prendre à témoin : « Adrien, avez-vous déjà vu un générateur électrique aussi antique ? » Je dus convenir que non. Patrick gémit : « Jamais cette installation ne va pouvoir faire face à la demande en courant ! » Il prit par l’épaule le fonctionnaire guinéen et son ton se fit glacial. Soit les autorités guinéennes ramenaient tous les générateurs de Conakry soit une conférence de presse se tiendrait le lendemain matin pour annoncer l’annulation de la Conférence. Il bluffait de toute évidence mais le faisait avec tant de conviction que le fonctionnaire prit peur. Il promit que pas un générateur de Conakry ne manquerait à l’appel le lendemain matin.
Il était temps pour moi de partir et de rentrer à l’appartement. Ici, je ne servais à rien. D’ailleurs, étais-je utile ailleurs ? Je fus pris d’un brusque accès de mélancolie. Depuis que j’avais rejoint l’ANUS SEC, j’avais fait feu de tout bois pour apporter ma pierre au développement et à la solidarité, mais je me sentais parfois comme un Don Quijote chargeant les moulins à vent…
Je me mis une bonne claque. Mince ! On ne m’avait donc pas menti, le lariam vous foutait un de ces bourdons ! Heureusement qu’il restait la « Skol » pour retrouver le sourire. Je fis un détour par l’épicerie la plus proche afin de ramener quelques provisions liquides et solides. Le grand jour était pour demain.


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