JOURNAL DE BORD D’ADRIEN DEUME
Aujourd’hui, ça allait comme un lundi…
Ma migraine vrillant mes tympans, je m’étais installé à mon bureau et un fol espoir m’agita : peut-être avais-je encore une série de crayons de papier non taillés qui allaient pouvoir m’occuper jusqu’à la pause de midi et jusqu’à ce que je puisse me rendre à la pharmacie la plus proche ? Je dû déchanter… Mes crayons s’alignaient en ordre de bataille et en parfait état de marche, prêts à l’action…Je pris d’un air morne le premier dossier que l’on avait obligeamment posé sur mon bureau : il me fallait d’urgence évaluer la gravité de la situation politico-démographico-socio-économique de la Syldavie orientale en plein bouleversement afin de déterminer si une action immédiate devait être mise en œuvre dans le cadre du programme « Soutien aux pays en difficulté »… Ce programme bénéficiait de l’appui financier et du soutien moral de la grande majorité des pays développés, et l’organisation était avide d’action afin de donner aux donateurs la visibilité qu’ils réclamaient de façon pressante. Tout concourait donc à ce qu’une action énergique soit mise en oeuvre le plus rapidement possible. Néanmoins, imperméable aux pressions d’où qu’elles viennent et sensible aux sirènes du café serré, j’avais décidé que la Syldavie orientale ne méritait pas que l’on agisse dans la précipitation et qu’il me fallait encore mûrir quelque peu notre stratégie à venir…
Au bar du Serpent, je retrouvais Gunthar Netzer, un collègue allemand qui m’avait pris en amitié, sans doute par désoeuvrement plus qu’autre chose. Depuis 20 ans, il consacrait sa vie à l’extraction de données de pays lointains où il ne s’était bien entendu jamais rendu, mais dont il connaissait pour chacun sur le bout des doigts le pourcentage de filles diplômées de l’enseignement primaire, la proportion de chauves dans la population, le revenu moyen du chauffeur de taxi ou la composition du panier de la ménagère… En échange de son invitation, je dû me résigner à écouter ses digressions sur le marché noir en pleine croissance au Palombero méridional en raison de l’embargo imposé par ses voisins centre-américains. Je n’écoutais déjà plus que d’une oreille lorsqu’il embraya sur l’injustice de devoir parler français pour travailler aux Nations Unies. Il en discutait ainsi souvent « avec notre collègue japonais Saké Temahuri » et tous les deux s’accordaient pour estimer « qu’il était somme toute malheureux que le Japon et l’Allemagne n’aient pu remporter la deuxième guerre mondiale et imposer leurs langues », cela leur aurait singulièrement facilité la tâche à eux deux…
J’en restais bouche bée. Prenant mon silence pour un acquiescement, il me fit un grand sourire et me proposa de venir étudier dans son bureau les données du Palombero méridional, « ce qui nous mènerait tranquillement jusqu’à la pause de l’après-midi qu’il avait prévu de prendre justement avec Saké » et qu’il souhaitait absolument me présenter ce dernier. Je déclinais poliment l’invitation et prétextais une course urgente à faire pour ne pas avoir à reprendre l’ascenseur avec lui et subir ce déluge verbal plus longtemps.
Lorsque je revins à mon bureau, la tête me tournait… Dans cet état, mes facultés intellectuelles – sensibles au moindre grain de sable comme toute mécanique de haute précision- ne pouvaient tourner à plein régime. Je décidais donc de prendre un repos bien mérité dans la salle de méditation du Palais des Nations, non sans déposer une brève note sur le bureau de mon supérieur lui expliquant que la situation complexe de la Syldavie orientale nécessitait un complément d’information, et que j’avais entrepris les démarches nécessaires à cet effet.
Etendu sur l’un des matelas de la salle de méditation, je tentais de ne penser à rien mais sans réussite. Probablement, n’avais-je pas encore assez d’ancienneté aux Nations Unies… Ou plutôt un murmure ronronnant venu de ma gauche perturbait mon vide mental. J’ouvris les yeux pour découvrir une autre de mes collègues, Julie Verbecke, visiblement en pleine séance de méditation transcendantale. La jambe droite placée derrière la nuque, elle murmurait les yeux fermés…
Impressionné par sa souplesse, et résolu à lui demander quel était son club de fitness habituel, je décidais néanmoins de ne pas troubler ce moment de félicité, et remontais à mon bureau. Un coup d’œil sur l’horloge me rassura ; il était 15h50. En comptant les 10 minutes que j’allais mettre en marchant lentement pour me rendre au Bar du Serpent, je me trouverais pile au moment de la pause de l’après-midi. Ne restait plus qu’à y trouver une connaissance, de préférence autre que Netzer, pour nous amener aux environs de 17h. Il serait alors temps de remonter brièvement. A mon grand désappointement, aucune figure connue ne se trouvait autour du bar. Pour en avoir le cœur net, je fis bien deux tours de salle mais ne vis rien d’autre que les habituels piliers de comptoir, éclusant leur ballon de rouge en s’esclaffant bruyamment.
Il ne me restait plus qu’à remonter…Je le fis avec toute la lenteur et la solennité propres à un fonctionnaire de 2e échelon. L’horloge Baume et Mercier ne marquait cependant que 16h20… Heureusement, il me restait à régler cette importante question non résolue des cours de jargon. Je me dirigeais d’un pas allègre vers le bureau de la secrétaire administrative. Malgré le panneau affiché « do not disturb », j’estimais que mon insertion pleine et entière dans le système grâce à une compréhension de la novlangue ONU représentait une priorité suffisante pour me permettre de passer outre l’injonction. Poussant doucement la porte, j’y passais la tête pour découvrir notre secrétaire en plein rangement des diverses cartes de vœux attendant sereinement les évènements de la vie de l’organisation : naissance, mariage, divorce, promotion, départ en retraite. Falbala Lermignant, secrétaire en chef, rangeait ces divers documents avec amour dans un classeur rose bonbon.
Mon intrusion la dérangeait visiblement. Elle consentit néanmoins à m’informer qu’il n’existait pas de cours de jargon mais que j’avais toute latitude de faire une proposition de création de nouveau cours au « point focal formation » de l’organisation… Je pris note de la possibilité pour le jour où je me sentirai d’humeur plus vaillante. Je décidais alors de repartir chez moi. Il serait toujours temps de reprendre demain à tête reposée la réflexion sur le futur de la Syldavie orientale…