La Comédie UN
Vous pensiez avoir tout vu? Vous ne connaissiez pas les Nations Unies... Toute ressemblance avec des situations ou personnages existant ou ayant existé pourrait ne pas être le fruit du hasard...
21 mai 2008
JOURNAL D'ADRIEN DEUME
On frappait à la porte mais j’avais décidé de ne plus me lever.
Cela avait déjà été assez dur d’émerger une première fois lorsque Attila était revenu de sa tournée des grands ducs. Mustapha avait promis d’être de retour à notre appartement en début de soirée, il avait donc gardé notre unique clé. Pour ma part, j’avais choisi d’évacuer la pression en en éclusant quelques autres en compagnie de Sékou Doumbouya, mon collègue guinéen qui avait souhaité fêter dignement son retour au pays. Entamé dans un « maquis », notre périple avait épousé les contours de la géographie des bars de Conakry. Mais dans un éclair de lucidité, j’avais décidé d’arrêter les frais au 4e établissement visité. Les effets de la « Skol » locale étaient démultipliés par le lariam dont j’avais commencé le traitement, et je sentais confusément que mon lit m’attendait de pied ferme. J’avais donc péniblement retrouvé le chemin de notre appartement. Arrivé au 1er étage, et l’esprit encore embrumé de vapeurs de houblon, j’entrepris de frapper à ma porte le plus doucement possible afin de ne pas réveiller Mustapha. Il me fallut bien quelques minutes pour intégrer le fait qu’il allait falloir tout de même réveiller mon colocataire afin qu’il vienne ouvrir… Mustapha, les sourcils froncés et les lèvres pincées, me suivit du regard pendant que je rebondissais d’un meuble à un autre en direction de ma chambre. Cinglant, il me jeta qu’Attila n’était pas encore rentré et que ce serait de ma responsabilité de lui ouvrir. J’acquiesçais d’un grognement avant de m’effondrer sur mon lit. Mais combien je regrettais amèrement ce grognement au moment d’ouvrir au chef de notre service informatique qui tambourinait à la porte d’entrée. Une bouteille dans chaque main, il s’affala sur le divan et entrepris de m’apprendre les chansons paillardes les plus en vogue à Budapest. J’eus toutes les peines du monde à le traîner jusqu’à sa chambre et retournant vers la mienne, j’échafaudais déjà un plan pour fuir cet appartement au plus vite.
On se remit à tambouriner de plus belle. Je bouillais intérieurement : aucun de mes deux colocataires n’aurait donc le courage ou la délicatesse de se lever ! Maudissant le ciel de m’avoir doté d’un sommeil aussi léger, j’ouvris la porte à toute volée, prêt à passer ma rogne sur l’importun. Mais l’importun était plusieurs et munis de valises. Ni les autorités guinéennes, ni le Secrétariat de l’ANUS SEC n’avaient jugé utile de prendre note de la répartition des chambres. Nos malheureux collègues arrivés par le vol de 3 heures du matin se retrouvaient donc contraints de faire la tournée des appartements, cherchant désespérément une chambre encore inoccupée… Mais même désespérés, ils n’en étaient pas encore au point d’accepter de partager la couche d’Attila et je les accompagnais d’un regard compatissant pendant qu’ils reprenaient leur quête, traînant leurs valises derrière eux…
La sonnerie stridente du réveil me vrilla les tempes. La « Skol » ne me laissait pas de répit, à moins que ce ne fût encore Attila qui tambourinait sous mon crâne… Ce n’est que dans le taxi que je me rendis compte que ma chaussette gauche et ma chaussette droite n’avaient apparemment pas été élevées ensemble. Mais il était trop tard pour rebrousser chemin. La journée de clôture du forum des ONG allait commencer et l’on m’avait chargé de noter studieusement les recommandations qui seraient émises à cette occasion.
Avec stupeur je m’entendis demander par mon chauffeur de taxi la somme exorbitante de 14000 francs une fois arrivé auprès du chapiteau où se déroulait le forum. Indigné, je refusais tout net de payer ce qui me semblait s’apparenter à une extorsion de fonds déguisée. Le ton monta rapidement. Le chauffeur menaçait d’appeler son beau frère qui, accompagné de son gourdin, saurait me faire entendre raison. Je révisais déjà mentalement les gestes d’autodéfense de base lorsque mon regard s’arrêta sur les billets soigneusement repliés dans ma sacoche. Ils étaient bien différents des francs CFA auxquels j’étais habitué… Arrêtant d’un geste ferme le déluge verbal de mon chauffeur, je dépliais les billets qui arboraient l’effigie de Sékou Touré, l’unique dirigeant africain à avoir rejeté la Communauté française proposée par de Gaulle. Rien à voir effectivement avec les francs CFA qui valaient 10 fois plus… Confus, je laissais un large pourboire à mon chauffeur. On se sentait généreux ici à distribuer des centaines de francs !
Je jetais un regard soupçonneux à la grande tente qui abritait les débats. La toile blanche ondulait sous les bourrasques de vent qui s’étaient levées depuis le matin. Pénétrant sous le chapiteau, j’eus l’impression d’entrer dans un sauna. Pendant qu’à la tribune on énumérait les grands objectifs de développement, on mourrait de chaud en silence dans les travées. Assis à côté de la charmante déléguée de l’Union Moldave pour la Solidarité, je redécouvrais les joies de l’engagement et réfrénais à grand peine des immenses élans de solidarité à son égard. Cet effort continu de maîtrise de moi-même avait un effet funeste sur ma prise de note. Pour accomplir mon travail de la manière la plus professionnelle qu’il soit, il me fallait changer de place… L’austère représentant de Solidarnosc représentait un compromis acceptable. Je lui fis donc un grand sourire en m’installant à ses côtés, et entamais mon rapport sur le développement de la e-solidarity ou solidarité électronique. A la température qu’il faisait sous la tente, toute forme d’esprit critique était vouée à l’échec et je me contentais donc de noter fébrilement les tenants et les aboutissants du concept. Mais pendant ce temps, le vent soufflait de plus en plus fort dehors et d’inquiétants grincements nous arrivaient du plafond. Je surveillais à la fois le pilier central et l’orateur qui tanguaient tous les deux, lorsque soudainement nous fûmes plongés dans le noir. Un coup de vent plus fort que les autres avait apparemment déraciné un pylône d’alimentation électrique. Mon facétieux voisin commença alors à chanter à tue-tête un « Joyeux anniversaire » qui égaya le public. Mais soudain, sa voix s’étrangla. Le pilier central venait, dans un dernier et lugubre craquement, de rendre l’âme. Le chapiteau s’effondra comme un château de cartes, et un grand manteau blanc recouvrit la société civile… M’étant sorti du piège tant bien que mal et estimant en faire déjà assez pour la solidarité dans le cadre de mes activités professionnelles, je quittais le forum au pas de course et sans un regard pour mon voisin de Solidarnosc qui tentait encore de se dépêtrer du drap qui l’enserrait telle une camisole de force. On ne m’y reprendrait plus à fréquenter de tels amateurs !
Je retournais à l’hôtel du Golfe afin d’informer ma hiérarchie des conclusions du forum de la société civile, tout en jetant un voile pudique sur les conditions dans lesquelles s’était terminée la réunion. Je n’étais pas de ceux qui tiraient sur les ambulances a fortiori quand notre propre « véhicule » n’avait pas encore montré qu’il était lui-même à l’épreuve des balles…
Je trouvais Jane Butter allongée au bord de la piscine. Elle revoyait avec sa garde prétorienne composée de Hublot, Panier et Hamerson le déroulement de la première matinée de la Conférence, consacrée à l’élection du bureau de suivi de la Conférence ainsi qu’à l’établissement de l’ordre du jour. Puis, tournant mon regard vers la piscine, je commençais à suivre fasciné la technique de brasse impeccable de Ah Bi Wan, le directeur sud-coréen du programme spécial de solidarité avec les pays les moins avancés. Habitué à nager en eaux troubles, il alignait les longueurs avec une régularité de métronome et sans paraître le moins du monde fatigué. A la piscine comme à l’ANUS SEC, Ah Bi Wan ne faisait pas de vagues…
Je vins retrouver l’équipe d’organisation de la Conférence. Jane Butter se crêpait le chignon avec France Panier sur la répartition du pool de voitures officielles alloué par les autorités guinéennes. France invoquait le poids des responsabilités qu’elle assumait pour réclamer une voiture personnelle qui la déchargerait des soucis de déplacement. Mais Jane Butter faisait et refaisait ses calculs. On avait tout juste le compte pour que chacun des chefs d’Etat et chefs d’agences onusiennes puisse bénéficier d’un véhicule personnel. France devrait donc se débrouiller toute seule car il était également hors de question que Jane Butter renonce à la Tata Ambassador qu’elle s’était auto-attribuée.
La Conférence commençait demain matin et tout cela me semblait un peu irréel. Je décidais de retourner au centre de Conférence pour soutenir moralement mes collègues du service informatique qui trimaient comme des forçats afin de mettre en réseau les ordinateurs enfin libérés par les douanes guinéennes. Je remontais en sens inverse le flot de voitures pétaradantes qui tentaient de rejoindre les lointains faubourgs de Conakry. Pour ma part, je rejoignais ce grand éléphant blanc qu’était le centre de Conférences. Les autorités guinéennes avaient vu grand. A tel point que les ouvriers en étaient encore à manier pelle et pioche pour terminer les travaux de maçonnerie avant l’ouverture de la Conférence. Il leur restait encore toute une nuit après tout… Je retrouvais très vite Emilie Larcenet qui semblait quelque peu désabusée. Elle s’était fait une joie de sa première mission mais il y avait loin du rêve à la réalité. Arrivée sur place 7 jours avant moi avec ses collègues du service informatique, elle s’était tournée les pouces jusqu’à notre arrivée. En effet, les ordinateurs étaient restés bloqués en douane et personne sur place ne souhaitait prendre de décision. Il était urgent d’attendre l’arrivée des grosses huiles… Puis une fois les ordinateurs récupérés, l’équipe informatique avait découvert avec horreur que l’installation électrique n’était pas aux normes requises et que pour couronner le tout, l’équipe de soutien recrutée localement avait été licenciée avec effet immédiat à la suite des toutes récentes élections. Mes collègues avaient donc dû démêler l’écheveau dans tous les sens du terme puisque je trouvais Attila éructant contre un amas de fils emmêlés dont il n’arrivait pas à trouver le bout.
Pendant que les informaticiens établissaient leurs branchements, j’aperçus Patrick Abitbol, un autre collègue des services de conférence, qui agitait les bras en tous sens. Il était livide. Il profita de ma présence pour me prendre à témoin : « Adrien, avez-vous déjà vu un générateur électrique aussi antique ? » Je dus convenir que non. Patrick gémit : « Jamais cette installation ne va pouvoir faire face à la demande en courant ! » Il prit par l’épaule le fonctionnaire guinéen et son ton se fit glacial. Soit les autorités guinéennes ramenaient tous les générateurs de Conakry soit une conférence de presse se tiendrait le lendemain matin pour annoncer l’annulation de la Conférence. Il bluffait de toute évidence mais le faisait avec tant de conviction que le fonctionnaire prit peur. Il promit que pas un générateur de Conakry ne manquerait à l’appel le lendemain matin.
Il était temps pour moi de partir et de rentrer à l’appartement. Ici, je ne servais à rien. D’ailleurs, étais-je utile ailleurs ? Je fus pris d’un brusque accès de mélancolie. Depuis que j’avais rejoint l’ANUS SEC, j’avais fait feu de tout bois pour apporter ma pierre au développement et à la solidarité, mais je me sentais parfois comme un Don Quijote chargeant les moulins à vent…
Je me mis une bonne claque. Mince ! On ne m’avait donc pas menti, le lariam vous foutait un de ces bourdons ! Heureusement qu’il restait la « Skol » pour retrouver le sourire. Je fis un détour par l’épicerie la plus proche afin de ramener quelques provisions liquides et solides. Le grand jour était pour demain.
Cela avait déjà été assez dur d’émerger une première fois lorsque Attila était revenu de sa tournée des grands ducs. Mustapha avait promis d’être de retour à notre appartement en début de soirée, il avait donc gardé notre unique clé. Pour ma part, j’avais choisi d’évacuer la pression en en éclusant quelques autres en compagnie de Sékou Doumbouya, mon collègue guinéen qui avait souhaité fêter dignement son retour au pays. Entamé dans un « maquis », notre périple avait épousé les contours de la géographie des bars de Conakry. Mais dans un éclair de lucidité, j’avais décidé d’arrêter les frais au 4e établissement visité. Les effets de la « Skol » locale étaient démultipliés par le lariam dont j’avais commencé le traitement, et je sentais confusément que mon lit m’attendait de pied ferme. J’avais donc péniblement retrouvé le chemin de notre appartement. Arrivé au 1er étage, et l’esprit encore embrumé de vapeurs de houblon, j’entrepris de frapper à ma porte le plus doucement possible afin de ne pas réveiller Mustapha. Il me fallut bien quelques minutes pour intégrer le fait qu’il allait falloir tout de même réveiller mon colocataire afin qu’il vienne ouvrir… Mustapha, les sourcils froncés et les lèvres pincées, me suivit du regard pendant que je rebondissais d’un meuble à un autre en direction de ma chambre. Cinglant, il me jeta qu’Attila n’était pas encore rentré et que ce serait de ma responsabilité de lui ouvrir. J’acquiesçais d’un grognement avant de m’effondrer sur mon lit. Mais combien je regrettais amèrement ce grognement au moment d’ouvrir au chef de notre service informatique qui tambourinait à la porte d’entrée. Une bouteille dans chaque main, il s’affala sur le divan et entrepris de m’apprendre les chansons paillardes les plus en vogue à Budapest. J’eus toutes les peines du monde à le traîner jusqu’à sa chambre et retournant vers la mienne, j’échafaudais déjà un plan pour fuir cet appartement au plus vite.
On se remit à tambouriner de plus belle. Je bouillais intérieurement : aucun de mes deux colocataires n’aurait donc le courage ou la délicatesse de se lever ! Maudissant le ciel de m’avoir doté d’un sommeil aussi léger, j’ouvris la porte à toute volée, prêt à passer ma rogne sur l’importun. Mais l’importun était plusieurs et munis de valises. Ni les autorités guinéennes, ni le Secrétariat de l’ANUS SEC n’avaient jugé utile de prendre note de la répartition des chambres. Nos malheureux collègues arrivés par le vol de 3 heures du matin se retrouvaient donc contraints de faire la tournée des appartements, cherchant désespérément une chambre encore inoccupée… Mais même désespérés, ils n’en étaient pas encore au point d’accepter de partager la couche d’Attila et je les accompagnais d’un regard compatissant pendant qu’ils reprenaient leur quête, traînant leurs valises derrière eux…
La sonnerie stridente du réveil me vrilla les tempes. La « Skol » ne me laissait pas de répit, à moins que ce ne fût encore Attila qui tambourinait sous mon crâne… Ce n’est que dans le taxi que je me rendis compte que ma chaussette gauche et ma chaussette droite n’avaient apparemment pas été élevées ensemble. Mais il était trop tard pour rebrousser chemin. La journée de clôture du forum des ONG allait commencer et l’on m’avait chargé de noter studieusement les recommandations qui seraient émises à cette occasion.
Avec stupeur je m’entendis demander par mon chauffeur de taxi la somme exorbitante de 14000 francs une fois arrivé auprès du chapiteau où se déroulait le forum. Indigné, je refusais tout net de payer ce qui me semblait s’apparenter à une extorsion de fonds déguisée. Le ton monta rapidement. Le chauffeur menaçait d’appeler son beau frère qui, accompagné de son gourdin, saurait me faire entendre raison. Je révisais déjà mentalement les gestes d’autodéfense de base lorsque mon regard s’arrêta sur les billets soigneusement repliés dans ma sacoche. Ils étaient bien différents des francs CFA auxquels j’étais habitué… Arrêtant d’un geste ferme le déluge verbal de mon chauffeur, je dépliais les billets qui arboraient l’effigie de Sékou Touré, l’unique dirigeant africain à avoir rejeté la Communauté française proposée par de Gaulle. Rien à voir effectivement avec les francs CFA qui valaient 10 fois plus… Confus, je laissais un large pourboire à mon chauffeur. On se sentait généreux ici à distribuer des centaines de francs !
Je jetais un regard soupçonneux à la grande tente qui abritait les débats. La toile blanche ondulait sous les bourrasques de vent qui s’étaient levées depuis le matin. Pénétrant sous le chapiteau, j’eus l’impression d’entrer dans un sauna. Pendant qu’à la tribune on énumérait les grands objectifs de développement, on mourrait de chaud en silence dans les travées. Assis à côté de la charmante déléguée de l’Union Moldave pour la Solidarité, je redécouvrais les joies de l’engagement et réfrénais à grand peine des immenses élans de solidarité à son égard. Cet effort continu de maîtrise de moi-même avait un effet funeste sur ma prise de note. Pour accomplir mon travail de la manière la plus professionnelle qu’il soit, il me fallait changer de place… L’austère représentant de Solidarnosc représentait un compromis acceptable. Je lui fis donc un grand sourire en m’installant à ses côtés, et entamais mon rapport sur le développement de la e-solidarity ou solidarité électronique. A la température qu’il faisait sous la tente, toute forme d’esprit critique était vouée à l’échec et je me contentais donc de noter fébrilement les tenants et les aboutissants du concept. Mais pendant ce temps, le vent soufflait de plus en plus fort dehors et d’inquiétants grincements nous arrivaient du plafond. Je surveillais à la fois le pilier central et l’orateur qui tanguaient tous les deux, lorsque soudainement nous fûmes plongés dans le noir. Un coup de vent plus fort que les autres avait apparemment déraciné un pylône d’alimentation électrique. Mon facétieux voisin commença alors à chanter à tue-tête un « Joyeux anniversaire » qui égaya le public. Mais soudain, sa voix s’étrangla. Le pilier central venait, dans un dernier et lugubre craquement, de rendre l’âme. Le chapiteau s’effondra comme un château de cartes, et un grand manteau blanc recouvrit la société civile… M’étant sorti du piège tant bien que mal et estimant en faire déjà assez pour la solidarité dans le cadre de mes activités professionnelles, je quittais le forum au pas de course et sans un regard pour mon voisin de Solidarnosc qui tentait encore de se dépêtrer du drap qui l’enserrait telle une camisole de force. On ne m’y reprendrait plus à fréquenter de tels amateurs !
Je retournais à l’hôtel du Golfe afin d’informer ma hiérarchie des conclusions du forum de la société civile, tout en jetant un voile pudique sur les conditions dans lesquelles s’était terminée la réunion. Je n’étais pas de ceux qui tiraient sur les ambulances a fortiori quand notre propre « véhicule » n’avait pas encore montré qu’il était lui-même à l’épreuve des balles…
Je trouvais Jane Butter allongée au bord de la piscine. Elle revoyait avec sa garde prétorienne composée de Hublot, Panier et Hamerson le déroulement de la première matinée de la Conférence, consacrée à l’élection du bureau de suivi de la Conférence ainsi qu’à l’établissement de l’ordre du jour. Puis, tournant mon regard vers la piscine, je commençais à suivre fasciné la technique de brasse impeccable de Ah Bi Wan, le directeur sud-coréen du programme spécial de solidarité avec les pays les moins avancés. Habitué à nager en eaux troubles, il alignait les longueurs avec une régularité de métronome et sans paraître le moins du monde fatigué. A la piscine comme à l’ANUS SEC, Ah Bi Wan ne faisait pas de vagues…
Je vins retrouver l’équipe d’organisation de la Conférence. Jane Butter se crêpait le chignon avec France Panier sur la répartition du pool de voitures officielles alloué par les autorités guinéennes. France invoquait le poids des responsabilités qu’elle assumait pour réclamer une voiture personnelle qui la déchargerait des soucis de déplacement. Mais Jane Butter faisait et refaisait ses calculs. On avait tout juste le compte pour que chacun des chefs d’Etat et chefs d’agences onusiennes puisse bénéficier d’un véhicule personnel. France devrait donc se débrouiller toute seule car il était également hors de question que Jane Butter renonce à la Tata Ambassador qu’elle s’était auto-attribuée.
La Conférence commençait demain matin et tout cela me semblait un peu irréel. Je décidais de retourner au centre de Conférence pour soutenir moralement mes collègues du service informatique qui trimaient comme des forçats afin de mettre en réseau les ordinateurs enfin libérés par les douanes guinéennes. Je remontais en sens inverse le flot de voitures pétaradantes qui tentaient de rejoindre les lointains faubourgs de Conakry. Pour ma part, je rejoignais ce grand éléphant blanc qu’était le centre de Conférences. Les autorités guinéennes avaient vu grand. A tel point que les ouvriers en étaient encore à manier pelle et pioche pour terminer les travaux de maçonnerie avant l’ouverture de la Conférence. Il leur restait encore toute une nuit après tout… Je retrouvais très vite Emilie Larcenet qui semblait quelque peu désabusée. Elle s’était fait une joie de sa première mission mais il y avait loin du rêve à la réalité. Arrivée sur place 7 jours avant moi avec ses collègues du service informatique, elle s’était tournée les pouces jusqu’à notre arrivée. En effet, les ordinateurs étaient restés bloqués en douane et personne sur place ne souhaitait prendre de décision. Il était urgent d’attendre l’arrivée des grosses huiles… Puis une fois les ordinateurs récupérés, l’équipe informatique avait découvert avec horreur que l’installation électrique n’était pas aux normes requises et que pour couronner le tout, l’équipe de soutien recrutée localement avait été licenciée avec effet immédiat à la suite des toutes récentes élections. Mes collègues avaient donc dû démêler l’écheveau dans tous les sens du terme puisque je trouvais Attila éructant contre un amas de fils emmêlés dont il n’arrivait pas à trouver le bout.
Pendant que les informaticiens établissaient leurs branchements, j’aperçus Patrick Abitbol, un autre collègue des services de conférence, qui agitait les bras en tous sens. Il était livide. Il profita de ma présence pour me prendre à témoin : « Adrien, avez-vous déjà vu un générateur électrique aussi antique ? » Je dus convenir que non. Patrick gémit : « Jamais cette installation ne va pouvoir faire face à la demande en courant ! » Il prit par l’épaule le fonctionnaire guinéen et son ton se fit glacial. Soit les autorités guinéennes ramenaient tous les générateurs de Conakry soit une conférence de presse se tiendrait le lendemain matin pour annoncer l’annulation de la Conférence. Il bluffait de toute évidence mais le faisait avec tant de conviction que le fonctionnaire prit peur. Il promit que pas un générateur de Conakry ne manquerait à l’appel le lendemain matin.
Il était temps pour moi de partir et de rentrer à l’appartement. Ici, je ne servais à rien. D’ailleurs, étais-je utile ailleurs ? Je fus pris d’un brusque accès de mélancolie. Depuis que j’avais rejoint l’ANUS SEC, j’avais fait feu de tout bois pour apporter ma pierre au développement et à la solidarité, mais je me sentais parfois comme un Don Quijote chargeant les moulins à vent…
Je me mis une bonne claque. Mince ! On ne m’avait donc pas menti, le lariam vous foutait un de ces bourdons ! Heureusement qu’il restait la « Skol » pour retrouver le sourire. Je fis un détour par l’épicerie la plus proche afin de ramener quelques provisions liquides et solides. Le grand jour était pour demain.
08 mai 2008
la concierge de l'hôtel attendant l'arrivée du diplomate...
la concierge de l'hôtel attendant l'arrivée du diplomate...
Originally uploaded by fantomas.vengeurmasque
JOURNAL D'ADRIEN DEUME
J’avais ouvert les yeux en même temps que le soleil. La chaleur qui régnait dans la chambre me desséchait la gorge. Enfilant en vitesse un T-shirt des Nations Unies, j’étais sorti à la recherche d’une bouteille d’eau. L’esprit encore embrumé, il ne me sembla pas anormal d’entrer dans une cage d’ascenseur qui ne possédait pas de porte mais un ruban qu’il fallait détacher du mur. Du coup, j’expérimentais directement et à mes dépens la validité de la théorie de la gravitation… Je me relevais péniblement, encore effaré de ce plongeon dans le vide la tête la première. Nos appartements n’étaient certes pas totalement finalisés, mais de là à devoir se méfier d’une cage d’ascenseur vide, il y avait de la marge ! A cet instant, je bénissais notre guide guinéen qui m’avait attribué une chambre au premier étage…
Il était encore très tôt, mais Conakry vibrionnait déjà. D’antiques automobiles cahotaient péniblement sur les chemins de latérite, dépassées par les cyclistes la tête dans le guidon qui tentaient d’échapper aux bouchons matinaux de la capitale guinéenne. Les vendeurs de rue étaient déjà à l’œuvre, déployant leurs modestes étals. Mais je n’avais pas un regard pour eux. J’étais obsédé par la sensation de soif qui atrophiait mes facultés intellectuelles. Regardant désespérément autour de moi, je dus me rendre à l’évidence. Nous étions dans un quartier de passage qui devenait, grâce à la venue de l’ANUS SEC XII, un quartier résidentiel mais aucune épicerie ne s’y était encore installée. Etouffant un gémissement, je repartis en courant vers mon appartement, collé au mur pour éviter le soleil de plomb qui montait dans le ciel. A mon retour, je trouvais Mustapha et Attila dans notre salon, occupés à couper en parts égales les quatre biscuits rescapés de la veille. Ces rations de survie devaient nous permettre de tenir jusqu’à un hypothétique repas de midi. Pour ma part, mes priorités étaient toutes autres. Il était l’heure de me rendre à l’hôtel du Golfe où se trouvait Jane Butter et France Panier, les deux chevilles ouvrières de la Conférence. Je devais y retrouver tous les autres collègues impliqués dans l’organisation afin de nous répartir les rôles. Nous entrions maintenant dans le vif du sujet…
Encore me fallait-il trouver un taxi ! Dans ce quartier, c’était une espèce rare. Planté sous un arbre majestueux qui m’abritait du soleil, je voyais néanmoins l’heure tourner sans qu’aucun taxi ne daigne répondre à mes avances. Prenant les choses en main, je me plantais au milieu du carrefour, prévenant le chauffeur de la vénérable Peugeot 504 qui arrivait au ralenti qu’il faudrait me passer sur le corps pour avancer. Ce dernier faillit me prendre au mot, et une fois que je me trouvais affalé sur la banquette arrière, mon chauffeur me demanda pour la prochaine fois de penser à sauter en marche car sa voiture ne redémarrait pas une fois arrêtée. C’est cahotant et pétaradant que je débarquais à l’hôtel du Golfe. Comme me l’avait enseigné mes collègues, je marchandais le prix de la course, obtenant un rabais d’un demi-dollar. La journée commençait bien ! Je retrouvais dans la salle de petit déjeuner la plupart de mes collègues, ou du moins les plus puissants et influents d’entre-eux. Le Secrétaire Général Rojas avait pris le soin de s’asseoir à la plus petite des tables, étalant autant qu’il le pouvait « le clairon de Conakry » face à lui, histoire de bien faire comprendre à tout le monde qu’il n’était là pour personne. Ce qui désespérait son directeur de cabinet Kenenisa Gebresselassie, assis à la table voisine et qui tentait en vain d’accrocher son regard. Jane Butter, pour sa part, avait ressorti sa garde-robe africaine qui commençait à sentir la naphtaline à Genève. Revêtue d’un magnifique boubou, elle avait réuni son équipe autour d’elle et du petit déjeuner. Je me faufilais en bout de table, louchant sur les jus de fruits frais et les croissants qui se trouvaient au milieu. Jane était déjà lancée dans le récit de son entrevue de la veille au soir avec le vice-Premier ministre guinéen lorsque Attila débarqua en pétard, me jetant un regard noir. Il m’en voulait d’avoir dû débourser 3 dollars pour son taxi alors qu’il aurait été tellement plus simple et économique de profiter du mien ! Du discours de Jane qui prenait l’aspect du Bottin Mondain tellement elle citait de dignitaires rencontrés, je retenais cependant une chose. Les débuts de la Conférence allaient tenir de l’équilibrisme sur un fil savonné. Aucun des bâtiments qui allait accueillir les différentes sessions n’était terminé, les équipes de personnel recruté sur place travaillaient dans la désorganisation la plus totale, et la question de l’hébergement promettait d’être le cauchemar annoncé… Bob Woodward nous informa d’une voix lugubre que beaucoup de journalistes renonçaient à couvrir la Conférence : certains avaient signalé qu’ils ne viendraient pas suite au désistement de leur chef d’Etat, d’autres n’avaient tout simplement pas trouvé de chambre. Le service de presse avait voté à l’unanimité l’accueil des correspondants de presse les plus importants dans leurs propres habitations et une dizaine de matelas pneumatiques avait été achetée en catastrophe à cet effet. Mais cette proposition venue du fond du cœur avait été superbement ignorée. Jane concentrait, elle, l’essentiel de son attention sur la liste des chefs d’Etat et de gouvernement qui avaient confirmé leur venue. En effet, l’une des tables rondes était intitulée « Heads of State high level brainstorming on solidarity ». Or, il fallait pour le moment se contenter du prince du Liechtenstein accompagné du Grand Duc du Luxembourg, du Premier ministre de la République Centrafricaine, du roi du Népal, du Président de Moldavie, de l’émir du Qatar et du Gouverneur général du Belize… Ne manquaient plus à ce tableau des titres et grades que l’empereur Bokassa et le Lider Maximo Fidel Castro! Il fallait rameuter tous azimuts ! La lecture de la presse nous appris que le Premier ministre du Bénin était en week end à Accra. On envoya illico France Panier le convaincre de prolonger son séjour dans la capitale ghanéenne en lui laissant entendre qu’il pourrait à cette occasion rencontrer personnellement Alpha Blondy… Car le chanteur ivoirien avait finalement confirmé sa présence à la Conférence mais il avait prévenu qu’il garderait sa liberté de parole. Démuni en célébrités connues des Ghanéens, Rojas avait donné son accord. Mais il avait discrètement demandé à nos services de lui couper le micro et de mettre cela sur le compte des défaillances électriques locales si jamais son discours devenait trop mordant.
Attila prit ensuite la parole. Les yeux plongés dans ceux de Jane Butter, il sembla jouir de l’annonce qui nous laissa saisis: la moitié des ordinateurs de la Conférence était encore bloquée à la douane locale. Les autorités prétextaient l’absence de papiers essentiels mais « à moi on ne me la fait pas » nous dit Attila, appuyant ses propos d’un clin d’œil exagéré, «comme partout en Afrique, ils sont à la recherche de bakchichs ». Nous étions tellement préoccupés que personne ne releva ces propos simplistes. Le constat était rude : une moitié du parc informatique était bloquée, la moitié disponible était pour sa part sous-utilisée. En effet, la première tentative le matin même de mettre tous les postes en réseau avait fait sauter le système et plongé le centre de conférences dans le noir. Les connexions internet étaient pour leur part d’une lenteur affligeante alors que la plupart des sites web de la Conférence regorgeaient des dernières innovations techniques impossibles à ouvrir ou télécharger sur place.
Jane Butter fit bonne figure face à cette série d’uppercuts car elle savait pertinemment que la volée de coups n’était pas terminée. Ce fut au tour de France Panier, chargée des questions d’hébergement, de prendre la parole. Elle prit une longue inspiration avant d’entamer les 14 stations de son chemin de croix. Le Lord of the Sea avait été retardé par une avarie mécanique en dessous des Canaries. Il n’arriverait donc qu’au 3e jour de la Conférence. De ce fait, les possesseurs de chambres à l’hôtel du Golfe ne pouvant changer d’hébergement, bloquaient le savant et minutieux processus d’upgrading qui avait été mis au point par France Panier. Les locataires de l’hôtel Gold Coast devaient en effet prendre le relais des grosses huiles de l’hôtel du Golfe qui migraient eux vers le Lord of the Sea, pendant que les possesseurs d’appartement auraient dû récupérer les chambres du Gold Coast, laissant eux-mêmes leurs studios aux journalistes et participants au forum de la société civile, ces derniers jouant le rôle des intouchables dans le subtil système de castes de la Conférence. Mais les brahmanes de l’hôtel du Golfe n’ayant pas bougé, tout le mécanisme de chaises musicales était grippé. On parlait déjà de membres d’ONG ayant élu domicile dans les églises de Conakry à défaut de trouver une chambre. La voix de France Panier devint chevrotante quand elle évoqua le sort du délégué belge qui avait pour sa part trouvé refuge dans une maison close. Les délégués algériens, marocains, tunisiens et libyens posaient quant à eux les bases d’une union du Maghreb arabe en se regroupant tous ensemble dans une seule chambre de l’hôtel Gold Coast. Le délégué algérien avait confié à France qu’afin de ne pas froisser les nombreuses susceptibilités présentes, il avait fallu recourir à la courte paille pour désigner ceux d’entre eux qui allaient dormir dans le lit. Certains autres délégués étaient portés disparus et l’on craignait le pire pour eux. France passa ensuite rapidement sur les soucis logistiques de ceux qui avaient tout de même le privilège de bénéficier d’un lit et d’un toit. Je me permis cependant de signaler à ce moment qu’il valait mieux éviter les ascenseurs le temps de la Conférence…
Lorsque France termina son exposé, un silence pesant se fit. Tout le monde attendait qu’il fût rompu par Jane Butter mais celle-ci était comme statufiée. Elle était visiblement prise de vertige à l’énoncé de tous les problèmes auxquels il allait falloir faire face. Et le Secrétaire Général des Nations Unies qui débarquait dans la soirée… Jane Butter se leva d’un bond et se précipita dans le bureau du directeur de l’hôtel. Nous la vîmes de loin se mettre à genoux et implorer celui-ci de terminer la pose de la moquette dans la chambre affectée au Secrétaire Général. Que le minibar n’ait pas de branchement, soit... Que la télévision ne retransmette que les chaînes locales, passe encore... Mais qu’au moins le Secrétaire Général puisse marcher pieds nus dans sa chambre sans s’enfoncer un clou dans l’orteil…
De retour à notre table, légèrement rassérénée par les promesses du directeur faites sur la tête de la mère de celui-ci (alors qu’après tout, rien ne prouvait que la mère du directeur soit encore de ce monde…), Jane Butter répartit les tâches. Pour ma part, j’étais chargé de suivre le forum de la société civile qui se tenait aux abords du centre de Conférence. J’étais impatient de découvrir cette faune de militants si éloignée de mon quotidien. J’étais également curieux de voir comment concrètement l’on pouvait placer une existence et une carrière sous la bannière d’un idéal et de principes. Des principes forts et un idéal solide, j’avais parfois l’impression fugace que c’est ce qui m’avait manqué par le passé, mais je les sentais se raffermir en moi au contact du monde onusien…
Il était encore très tôt, mais Conakry vibrionnait déjà. D’antiques automobiles cahotaient péniblement sur les chemins de latérite, dépassées par les cyclistes la tête dans le guidon qui tentaient d’échapper aux bouchons matinaux de la capitale guinéenne. Les vendeurs de rue étaient déjà à l’œuvre, déployant leurs modestes étals. Mais je n’avais pas un regard pour eux. J’étais obsédé par la sensation de soif qui atrophiait mes facultés intellectuelles. Regardant désespérément autour de moi, je dus me rendre à l’évidence. Nous étions dans un quartier de passage qui devenait, grâce à la venue de l’ANUS SEC XII, un quartier résidentiel mais aucune épicerie ne s’y était encore installée. Etouffant un gémissement, je repartis en courant vers mon appartement, collé au mur pour éviter le soleil de plomb qui montait dans le ciel. A mon retour, je trouvais Mustapha et Attila dans notre salon, occupés à couper en parts égales les quatre biscuits rescapés de la veille. Ces rations de survie devaient nous permettre de tenir jusqu’à un hypothétique repas de midi. Pour ma part, mes priorités étaient toutes autres. Il était l’heure de me rendre à l’hôtel du Golfe où se trouvait Jane Butter et France Panier, les deux chevilles ouvrières de la Conférence. Je devais y retrouver tous les autres collègues impliqués dans l’organisation afin de nous répartir les rôles. Nous entrions maintenant dans le vif du sujet…
Encore me fallait-il trouver un taxi ! Dans ce quartier, c’était une espèce rare. Planté sous un arbre majestueux qui m’abritait du soleil, je voyais néanmoins l’heure tourner sans qu’aucun taxi ne daigne répondre à mes avances. Prenant les choses en main, je me plantais au milieu du carrefour, prévenant le chauffeur de la vénérable Peugeot 504 qui arrivait au ralenti qu’il faudrait me passer sur le corps pour avancer. Ce dernier faillit me prendre au mot, et une fois que je me trouvais affalé sur la banquette arrière, mon chauffeur me demanda pour la prochaine fois de penser à sauter en marche car sa voiture ne redémarrait pas une fois arrêtée. C’est cahotant et pétaradant que je débarquais à l’hôtel du Golfe. Comme me l’avait enseigné mes collègues, je marchandais le prix de la course, obtenant un rabais d’un demi-dollar. La journée commençait bien ! Je retrouvais dans la salle de petit déjeuner la plupart de mes collègues, ou du moins les plus puissants et influents d’entre-eux. Le Secrétaire Général Rojas avait pris le soin de s’asseoir à la plus petite des tables, étalant autant qu’il le pouvait « le clairon de Conakry » face à lui, histoire de bien faire comprendre à tout le monde qu’il n’était là pour personne. Ce qui désespérait son directeur de cabinet Kenenisa Gebresselassie, assis à la table voisine et qui tentait en vain d’accrocher son regard. Jane Butter, pour sa part, avait ressorti sa garde-robe africaine qui commençait à sentir la naphtaline à Genève. Revêtue d’un magnifique boubou, elle avait réuni son équipe autour d’elle et du petit déjeuner. Je me faufilais en bout de table, louchant sur les jus de fruits frais et les croissants qui se trouvaient au milieu. Jane était déjà lancée dans le récit de son entrevue de la veille au soir avec le vice-Premier ministre guinéen lorsque Attila débarqua en pétard, me jetant un regard noir. Il m’en voulait d’avoir dû débourser 3 dollars pour son taxi alors qu’il aurait été tellement plus simple et économique de profiter du mien ! Du discours de Jane qui prenait l’aspect du Bottin Mondain tellement elle citait de dignitaires rencontrés, je retenais cependant une chose. Les débuts de la Conférence allaient tenir de l’équilibrisme sur un fil savonné. Aucun des bâtiments qui allait accueillir les différentes sessions n’était terminé, les équipes de personnel recruté sur place travaillaient dans la désorganisation la plus totale, et la question de l’hébergement promettait d’être le cauchemar annoncé… Bob Woodward nous informa d’une voix lugubre que beaucoup de journalistes renonçaient à couvrir la Conférence : certains avaient signalé qu’ils ne viendraient pas suite au désistement de leur chef d’Etat, d’autres n’avaient tout simplement pas trouvé de chambre. Le service de presse avait voté à l’unanimité l’accueil des correspondants de presse les plus importants dans leurs propres habitations et une dizaine de matelas pneumatiques avait été achetée en catastrophe à cet effet. Mais cette proposition venue du fond du cœur avait été superbement ignorée. Jane concentrait, elle, l’essentiel de son attention sur la liste des chefs d’Etat et de gouvernement qui avaient confirmé leur venue. En effet, l’une des tables rondes était intitulée « Heads of State high level brainstorming on solidarity ». Or, il fallait pour le moment se contenter du prince du Liechtenstein accompagné du Grand Duc du Luxembourg, du Premier ministre de la République Centrafricaine, du roi du Népal, du Président de Moldavie, de l’émir du Qatar et du Gouverneur général du Belize… Ne manquaient plus à ce tableau des titres et grades que l’empereur Bokassa et le Lider Maximo Fidel Castro! Il fallait rameuter tous azimuts ! La lecture de la presse nous appris que le Premier ministre du Bénin était en week end à Accra. On envoya illico France Panier le convaincre de prolonger son séjour dans la capitale ghanéenne en lui laissant entendre qu’il pourrait à cette occasion rencontrer personnellement Alpha Blondy… Car le chanteur ivoirien avait finalement confirmé sa présence à la Conférence mais il avait prévenu qu’il garderait sa liberté de parole. Démuni en célébrités connues des Ghanéens, Rojas avait donné son accord. Mais il avait discrètement demandé à nos services de lui couper le micro et de mettre cela sur le compte des défaillances électriques locales si jamais son discours devenait trop mordant.
Attila prit ensuite la parole. Les yeux plongés dans ceux de Jane Butter, il sembla jouir de l’annonce qui nous laissa saisis: la moitié des ordinateurs de la Conférence était encore bloquée à la douane locale. Les autorités prétextaient l’absence de papiers essentiels mais « à moi on ne me la fait pas » nous dit Attila, appuyant ses propos d’un clin d’œil exagéré, «comme partout en Afrique, ils sont à la recherche de bakchichs ». Nous étions tellement préoccupés que personne ne releva ces propos simplistes. Le constat était rude : une moitié du parc informatique était bloquée, la moitié disponible était pour sa part sous-utilisée. En effet, la première tentative le matin même de mettre tous les postes en réseau avait fait sauter le système et plongé le centre de conférences dans le noir. Les connexions internet étaient pour leur part d’une lenteur affligeante alors que la plupart des sites web de la Conférence regorgeaient des dernières innovations techniques impossibles à ouvrir ou télécharger sur place.
Jane Butter fit bonne figure face à cette série d’uppercuts car elle savait pertinemment que la volée de coups n’était pas terminée. Ce fut au tour de France Panier, chargée des questions d’hébergement, de prendre la parole. Elle prit une longue inspiration avant d’entamer les 14 stations de son chemin de croix. Le Lord of the Sea avait été retardé par une avarie mécanique en dessous des Canaries. Il n’arriverait donc qu’au 3e jour de la Conférence. De ce fait, les possesseurs de chambres à l’hôtel du Golfe ne pouvant changer d’hébergement, bloquaient le savant et minutieux processus d’upgrading qui avait été mis au point par France Panier. Les locataires de l’hôtel Gold Coast devaient en effet prendre le relais des grosses huiles de l’hôtel du Golfe qui migraient eux vers le Lord of the Sea, pendant que les possesseurs d’appartement auraient dû récupérer les chambres du Gold Coast, laissant eux-mêmes leurs studios aux journalistes et participants au forum de la société civile, ces derniers jouant le rôle des intouchables dans le subtil système de castes de la Conférence. Mais les brahmanes de l’hôtel du Golfe n’ayant pas bougé, tout le mécanisme de chaises musicales était grippé. On parlait déjà de membres d’ONG ayant élu domicile dans les églises de Conakry à défaut de trouver une chambre. La voix de France Panier devint chevrotante quand elle évoqua le sort du délégué belge qui avait pour sa part trouvé refuge dans une maison close. Les délégués algériens, marocains, tunisiens et libyens posaient quant à eux les bases d’une union du Maghreb arabe en se regroupant tous ensemble dans une seule chambre de l’hôtel Gold Coast. Le délégué algérien avait confié à France qu’afin de ne pas froisser les nombreuses susceptibilités présentes, il avait fallu recourir à la courte paille pour désigner ceux d’entre eux qui allaient dormir dans le lit. Certains autres délégués étaient portés disparus et l’on craignait le pire pour eux. France passa ensuite rapidement sur les soucis logistiques de ceux qui avaient tout de même le privilège de bénéficier d’un lit et d’un toit. Je me permis cependant de signaler à ce moment qu’il valait mieux éviter les ascenseurs le temps de la Conférence…
Lorsque France termina son exposé, un silence pesant se fit. Tout le monde attendait qu’il fût rompu par Jane Butter mais celle-ci était comme statufiée. Elle était visiblement prise de vertige à l’énoncé de tous les problèmes auxquels il allait falloir faire face. Et le Secrétaire Général des Nations Unies qui débarquait dans la soirée… Jane Butter se leva d’un bond et se précipita dans le bureau du directeur de l’hôtel. Nous la vîmes de loin se mettre à genoux et implorer celui-ci de terminer la pose de la moquette dans la chambre affectée au Secrétaire Général. Que le minibar n’ait pas de branchement, soit... Que la télévision ne retransmette que les chaînes locales, passe encore... Mais qu’au moins le Secrétaire Général puisse marcher pieds nus dans sa chambre sans s’enfoncer un clou dans l’orteil…
De retour à notre table, légèrement rassérénée par les promesses du directeur faites sur la tête de la mère de celui-ci (alors qu’après tout, rien ne prouvait que la mère du directeur soit encore de ce monde…), Jane Butter répartit les tâches. Pour ma part, j’étais chargé de suivre le forum de la société civile qui se tenait aux abords du centre de Conférence. J’étais impatient de découvrir cette faune de militants si éloignée de mon quotidien. J’étais également curieux de voir comment concrètement l’on pouvait placer une existence et une carrière sous la bannière d’un idéal et de principes. Des principes forts et un idéal solide, j’avais parfois l’impression fugace que c’est ce qui m’avait manqué par le passé, mais je les sentais se raffermir en moi au contact du monde onusien…
03 mai 2008
avec Attila, l'ANUS SEC XII, ça va pas être drôle tous les jours...
avec Attila, l'ANUS SEC XII, ça va pas être drôle tous les jours...
Originally uploaded by fantomas.vengeurmasque
02 mai 2008
JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Tout était fin prêt. J’avais ramené au Palais ma valise pleine à craquer. Ma femme m’avait aidé à choisir les cravates les plus adaptées à mes chemises, et les chemises les plus adaptées à mon costume. Elle m’avait également convaincu de ramener plusieurs boîtes de crayons de couleur, stylos bille et cahiers à spirale à distribuer dans une école de Conakry dont elle connaissait la directrice. Du coup, j’avais laissé de côté les publications de l’ANUS SEC que j’envisageais de donner à mes contacts du ministère des Affaires Sociales sur place. Après tout, des stylos et cahiers seraient sûrement plus utiles à la Guinée dans son effort d’alphabétisation et d’éducation… Ma trousse médicale prenait le tiers de la valise. J’avais dû renoncer à la moustiquaire mais privilégié les vêtements à manches longues. Jane Butter avait également insisté pour que chaque membre de l’équipe emporte avec lui une lampe-torche. Le test de « sécurité sur le terrain » préalable à tout départ en mission, m’avait fait prendre conscience de l’importance de pouvoir se situer à tout moment grâce aux étoiles, et de pouvoir faire du feu en toute circonstance. J’avais donc pris avec moi une boussole, un guide explicatif sommaire des différences entre grande Ourse et petite Ourse, ainsi que deux pierres à feu que j’avais consciencieusement taillées avant mon départ. Léon Andrianampoinimerina avait bien tenté de me rappeler que la Conférence se déroulerait pour l’essentiel au Sofitel de Conakry, je n’en démordais pas. L’important était d’être en mesure de faire face à tout imprévu…
Malgré mon badge que je leur plantais sous le nez en les invectivant, les gardes de sécurité du Palais des Nations restèrent inflexibles. Il leur fallait fouiller mon bagage. J’assistais blanc de colère au saccage du bel ordonnancement que j’avais savamment organisé. Et bien entendu, ils se garderaient bien de m’aider à tout remettre en place… Mon « slip à la colombe » déclencha leurs ricanements mais je restais stoïque. Je me projetais déjà sur les derniers préparatifs à accomplir avant mon départ.
Malgré mon badge que je leur plantais sous le nez en les invectivant, les gardes de sécurité du Palais des Nations restèrent inflexibles. Il leur fallait fouiller mon bagage. J’assistais blanc de colère au saccage du bel ordonnancement que j’avais savamment organisé. Et bien entendu, ils se garderaient bien de m’aider à tout remettre en place… Mon « slip à la colombe » déclencha leurs ricanements mais je restais stoïque. Je me projetais déjà sur les derniers préparatifs à accomplir avant mon départ.
Carlson Wagon Lits m’avait confirmé la veille au soir que je faisais partie du contingent de ce midi. J’allais voyager avec entre autres Jane Butter, France Panier au délicieux accent québecois qui serait principalement en charge des questions logistiques sur place, le service de presse au grand complet, le service informatique, et plusieurs autres fonctionnaires responsables de l’organisation de la Conférence. Nous étions l’avant-garde chargée de finaliser la préparation avant l’arrivée de nos collègues des autres divisions.
Je rassemblais fébrilement les documents étalés sur mon bureau dont j’avais besoin sur place, le « guide du routard » sur la Guinée, mes toutes récentes cartes de visite (je n’avais malheureusement plus le droit d’utiliser celles imprimées à l’occasion de mon intérim à la tête de la Division, mais les avais tout de même conservées au cas où..) ainsi que l’ordinateur portable prêté par l’organisation. La même effervescence régnait à tous les étages. On croisait des collègues courant entre leur bureau et la photocopieuse ou entre Carlson Wagon Lits et la succursale UBS du Palais. On recomptait fébrilement ses travellers chèques, on vérifiait la présence dans son portefeuille de son laissez-passer, on donnait ses dernières instructions à la secrétaire… Mais ceci ne concernait en fait qu’une minorité de fonctionnaires. La grande majorité n’était pas concernée par cette agitation et celait créait de subtiles fractures au sein de l’organisation. Au moment de quitter mon bureau, Mathew Chang me lança ainsi un « bonnes vacances » ironique qui ne laissait aucun doute possible sur la jalousie mêlée à la frustration des laissés pour compte de l’ANUS SEC XII…
Arrivé à l’aéroport, ma préoccupation principale était d’éviter dans la mesure du possible de voyager à côté d’un collègue. C’était une tâche délicate car les 9/10e de la classe affaires de mon vol étaient réservés aux fonctionnaires de l’ANUS SEC, aux interprètes ou au personnel de l’administration de l’ONU Genève se rendant à Conakry. Mais je comptais bien utiliser mes talents de négociateur qui avaient déjà fait leur preuve en Syldavie. L’œil enjôleur, je repérais le comptoir où une jeune femme affairée enregistrait les passagers à destination de Conakry. D’une voix que j’essayais de rendre chaude, je lui susurrais que j’étais heureux de pouvoir compter sur son efficacité et sa compréhension dans ces moments de stress. Lui expliquant la situation, je lui précisais, un sourire aux lèvres, que j’étais prêt à me retrouver à côté d’un maçon ou d’un publicitaire, « tout plutôt qu’un collègue » concluais-je. Elle leva les yeux et, d’un ton sans réplique, me précisa que ma demande ne pourrait être satisfaite. En effet le Secrétaire Général Rojas avait des exigences particulières lorsqu’il voyageait : il ne voulait aucun fonctionnaire de l’ANUS SEC dans son champ de vision, ni sur les sièges immédiatement placés derrière lui. De ce fait, il avait fallu deux heures d’intense concentration au personnel de la compagnie pour échafauder une distribution des sièges qui puisse répondre à cette exigence. Les rares passagers extérieurs à la Conférence avaient été placés en losange autour de Rojas formant une espèce de cordon sanitaire autour de la rangée 1 que le Secrétaire Général occupait, comme à son habitude… Enfonçant le clou alors que j’étais désemparé, l’hôtesse me signala que je ne pourrais même pas choisir mon voisin ou ma voisine. La compagnie ne voulait pas créer de fâcheux précédent qui pourrait être invoqué par les autres voyageurs. Maussade, je tuais le temps qu’il restait avant le décollage en effectuant une tournée des boutiques hors taxe, achetant de magnifiques lingots en chocolat pour nos collègues guinéens.
J’étais anxieux à mon entrée dans l’avion, redoutant plus que tout de me retrouver aux côtés d’une Jane Butter surexcitée. Mais c’est une autre épreuve qui m’attendait car j’étais assis aux côtés de Jean-Edouard Hublot. Mon collègue chargé des publications effectuait sa première mission depuis quatre ans (il ne partait qu’à l’occasion des Conférences quadriennales) et qui tenait absolument à me faire partager toutes ses émotions à cette occasion. Une fois le repas achevé, je fis mine d’être victime d’un subit accès de migraine et me tournais vers l’autre hublot, celui qui ne parlait pas et au travers duquel je pouvais voir l’horizon… Jean-Edouard semblait désappointé d’avoir perdu son confident et entreprit d’éclairer la plus jeune des hôtesses de l’air sur les enjeux de la Conférence et son impact sur la solidarité. Vaincu par le sommeil et le flot de paroles ininterrompu de mon collègue, je ne me réveillais qu’une fois arrivé à Conakry. Hublot ne tenait plus en place, mais Jane Butter non plus. A chaque mission en Afrique, cette noire américaine se retrouvait remuée par des flots d’émotions diverses. Ses retours à la terre de ses ancêtres, qui pourtant s’étaient multipliés ces derniers mois pour organiser la Conférence, étaient immanquablement ponctués de crises de sanglots qui plongeaient dans le désarroi les officiels locaux. Ces derniers se demandaient quel impair ils avaient bien pu commettre pour faire pleurer une haute responsable d’une agence onusienne.
Les responsables guinéens avaient fait les choses proprement. Plusieurs minibus nous attendaient à la descente de l’avion, les chauffeurs munis de pancartes « anus secs » qui firent ricaner beaucoup d’entre-nous. Rodrigo Rojas avait pour sa part droit à une limousine avec quatre malabars en costume sombre, lunettes noires et talkie-walkie à la bouche. On nous fit passer la douane et retrouver nos bagages qui avaient été mis à part. Puis commença la fastidieuse énumération des attributions de logement. On entrait là dans une zone de turbulences… Malgré tous leurs efforts et les réductions des pauses déjeuners au strict minimum, les malheureux ouvriers chinois n’avaient pu boucler dans les temps l’hôtel Sofitel. De ce fait, et pour ne pas égratigner sa réputation, le groupe Accor avait fait savoir officiellement que l’hôtel, qui ne répondait pas aux critères de qualité minimum des établissements du groupe, ne pouvait en aucun cas se prévaloir du nom « Sofitel ». L’hôtel avait donc été renommé « Hôtel du Golfe ». Golfe pour Golfe de Guinée bien entendu, mais cette dénomination trompa nombre des mes collègues adeptes de la petite balle, qui se voyaient déjà meubler les heures creuses autour d’un green… Cet hôtel accueillerait les grosses huiles dans les suites présidentielles, qui elles étaient terminées, en attendant l’arrivée dans le port de Conakry du Lord of the Sea. Certains de mes collègues étaient répartis sur d’autres hôtels de qualité assez variable. Pour ma part, n’étant pas originellement membre des services de conférence, j’avais été reversé dans un troisième groupe qui devrait se contenter des appartements construits en urgence pour pallier le manque de chambres d’hôtel. Je jetais un regard noir à France Panier car j’acceptais mal d’être discriminé de cette façon. Mes collègues du service de presse Bob Woodward et Carl Bernstein faisaient également partie du même contingent, ainsi que les interprètes. Tout ce petit monde protesta vigoureusement mais rien n’y fit. Nous nous installâmes donc dans le minibus direction la banlieue de Conakry… Les appartements avaient en effet tous été regroupés au même endroit. On y gagnait en convivialité ce qu’on y perdait en efficacité. Nous étions loin du centre de conférence, loin des hôtels où allaient résider certains de nos collègues et loin de toute activité commerciale. Notre chauffeur nous conseilla ainsi de toujours prendre soin de dîner avant de revenir à notre appartement car nous ne trouverions aucune épicerie dans notre quartier. Je pris bonne note de ce conseil…
Une fois sur place, la répartition des chambres fit l’objet d’intenses négociations. Certains couples se virent obligés de faire leur coming out. C’est ainsi qu’on vit le chef des interprètes russes bredouiller qu’il souhaitait pouvoir partager l’appartement de son homologue de la section anglophone, texane et femme de tête. D’autres tentèrent encore de sauver les apparences en soudoyant discrètement le responsable des clés et en s’éclipsant en douce. Pour ma part, n’ayant aucunement préparé une aventure extra-maritale, je me retrouvais partageant l’appartement de Mustapha, interprète arabophone, et de Attila Czibor, chef du service informatique à l’ANUS SEC. Je compris bien vite qu’il ne me faudrait pas trop compter sur mes colocataires pour animer les soirées. Mustapha était un bon musulman qui déplia son tapis de prière dès la porte refermée. Quant à Attila, il était clair qu’il ne me fallait pas envisager ramener à notre appartement une petite « cigarette qui fait rire » pour décompresser après une rude journée de labeur. Attila me confirma en effet qu’avec lui « l’herbe ne repoussait pas »… Au vu de la stature dudit Attila, je jugeais inutile de débattre de la nocivité du cannabis par rapport au verre de Tokay qu’il avalait d’un trait, d’autant qu’Attila pouvait compter sur le soutien plein et entier de Mustapha à ce sujet. Pour couronner le tout, nous ne disposions que d’une clé pour trois. Trois options s’offraient donc à nous 1) vivre de façon fusionnelle pour la semaine à venir 2) coordonner nos déplacements 3) accepter de réveiller ou d’être réveillé. J’avais pour ma part fais le choix de supporter stoïquement de devoir réveiller mes deux camarades car je ne comptais aucunement passer mon séjour avec Mustapha et Attila…
J’intégrais ma chambre spartiate, maudissant la terre entière mais plus précisément France Panier et Jane Butter. Allongé en croix sur le lit, j’observais le lent cheminement des lézards le long du mur tout en suant à grosses gouttes. Conakry était victime d’une panne d’électricité générale qui augurait mal des jours à venir. Je me levais pour aller chercher un peu d’air frais sur le balcon. Je faillis y laisser ma vie. Ce n’est qu’au tout dernier moment que je constatais qu’en lieu et place d’un balcon, nous avions pour le moment une plaque de béton sans rambarde autour, un plongeoir de piscine où je venais d’éviter de peu le grand saut… J’opérais alors un repli stratégique vers la cuisine à la recherche d’un peu d’eau. Mais les armoires ne dissimulaient aucun verre, ni aucun autre récipient qui aurait pu en faire office. En désespoir de cause, je joignis les mains, tentant de recueillir le mince filet d’eau tiède qui coulait du robinet. Au moment où je m’apprêtais à porter mes mains à mes lèvres, Attila se jeta sur moi. « Etais-je un inconscient ? » me criait-il en secouant frénétiquement mes mains. « Avais-je déjà oublié que l’eau n’était pas potable ? ». D’un air contrit, je lui confirmais que ce fait m’était effectivement sorti de la tête, mais que je le remerciais de me l’avoir si vigoureusement rappelé.
Je repartis donc la bouche sèche vers ma chambre. Epuisé par la tension des derniers jours, je tombais dans un sommeil agité de cavalcades de hordes hunniques et de bruits de cascade…


