La Comédie UN
Vous pensiez avoir tout vu? Vous ne connaissiez pas les Nations Unies... Toute ressemblance avec des situations ou personnages existant ou ayant existé pourrait ne pas être le fruit du hasard...
10 février 2008
JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Ces derniers temps, je m'étais beaucoup rapproché de Léon Andrianampoinimerina. J'appréciais de plus en plus son humour décalé et légèrement désenchanté. Léon avait rejoint l'ANUS-SEC en 1985 et plus grand-chose ne pouvait le surprendre. Il avait intégré l'organisation avec de grandes ambitions et des idées bien arrêtées. Formé originellement à l'école socialiste de Didier Ratsiraka, il voyait en les Nations Unies le cadre idéal pour mettre en pratique ses convictions. Mais Léon était arrivé comme un chien dans un jeu de quilles. A l'ANUS-SEC, comme ailleurs aux Nations Unies, on se méfiait de toute radicalité qu'elle soit de gauche ou de droite. Une nuit genevoise du 4 août et son abolition des privilèges n’étaient pas à l’ordre du jour. Les fonctionnaires de l’ONU, malgré leur origine très diverse, étaient finalement tous des "insiders" qui évoluaient dans un système en en respectant les règles du jeu, même s'ils s'en plaignaient à longueur de journée. Au delà des différences culturelles bien réelles, et qui pesaient indubitablement sur les relations de travail, beaucoup de fonctionnaires internationaux partageaient des profils similaires en terme de milieu d'origine et d'éducation.
Léon avait rapidement été perçu comme un trublion gênant qu'il allait vite falloir reprendre en main. On lui avait alors appliqué une espèce de cordon sanitaire. Ses collègues s'étaient petit à petit détournés de lui, y compris pour partager une pause café. Sa hiérarchie lui avait retiré tous les dossiers où il pouvait être en contact direct avec les pays bénéficiaires et l'administration avait mené une guérilla sournoise pour bloquer une promotion qui l'aurait amené à changer d'affectation. Léon en avait d’abord conçu une certaine amertume mais avait heureusement acquis, au fil des ans, une forme de détachement vis-à-vis de ce qui pouvait se produire à l'ANUS-SEC. Il se concentrait désormais sur quelques petits projets très concrets et investissait son temps libre dans le développement de son entreprise de confection à Madagascar. Les rêves de grand soir avaient été remis au placard… Sa réhabilitation auprès de ses collègues était allée de pair avec la mise en sourdine de ses convictions et revendications. Mais, pour mon plus grand bonheur, Léon avait tout de même conservé son œil acéré. Il n'était pas dupe de la pièce de théâtre dans laquelle il avait un petit rôle, contrairement à beaucoup de premiers rôles qui jouaient au bouffon du roi sans même s'en rendre compte…
Léon m'avait aussi ouvert à la réalité des pays en développement, réalité que j'ignorais avant de rejoindre les Nations Unies. Il n'était pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche et n'avait pas non plus conclu un brillant cursus académique dans une université américaine ou britannique. Il avait au contraire commencé une carrière d'instituteur sur les hauts plateaux malgaches. C’est là que -m'avait-il raconté- il s’était forgé une conviction, confronté aux réalités de l'extrême pauvreté et de l'analphabétisme: le développement passait en priorité par l'éducation. Un enfant qui savait lire, écrire et compter pouvait s'insérer dans la société et prétendre à une citoyenneté active. Un enfant éduqué acquérait la possibilité d'agir sur son destin et de n'être pas seulement le jouet impuissant de son environnement. Désireux de mettre en œuvre ses convictions à une échelle plus large, il avait sauté sur l'occasion du premier concours des Nations Unies ouvert aux ressortissants malgaches. Ayant réussi ce concours, il avait été recruté par l'ANUS-SEC, alors très en pointe sur les questions de développement solidaire. Mais il s'était ainsi retrouvé transplanté dans un environnement dont il ignorait tous les codes.
L'ANUS-SEC était dotée d'une dimension diplomatique qui était loin d'être partagée par toutes les autres agences de la galaxie ONU, mais elle avait en partage avec celles-ci d'autres caractéristiques. Parmi elles, le déracinement d'internationaux habitués à une certaine forme de nomadisme, une rhétorique qui tombait facilement dans un angélisme éloigné des réalités complexes du terrain, une extrême diversité culturelle de son personnel et son pendant, une chape de plomb du politiquement correct qui servait souvent de couvercle retenant à grand peine le bouillonnement de la marmite.
Travailler au sein d'un environnement multiculturel n'est pas une sinécure. L’histoire personnelle de chacun se double d’habitudes nationales qui peuvent surprendre. Elles restent amusantes lorsqu’elles sont cantonnées à la sphère privée. Lors d’une soirée où mon épouse et moi avions été invités chez mon collègue Gunthar Peckers, j’avais par exemple été surpris de devoir laisser mes chaussures à l’entrée de son appartement. Non seulement surpris mais gêné car mes chaussettes ce soir là laissaient apparaître un certain nombre de mes orteils… Mais ces habitudes nationales pouvaient rapidement devenir irritantes ou déstabilisantes dans un contexte professionnel. Une vision différente de la parole donnée, de la transparence, de l’importance de la circulation de l’information, de la relation hiérarchique peut vite se transformer en grenade dégoupillée. Léon, peu au fait de cette diversité et de l’obligation de compromis qui en découlait, était de plus dépourvu de toute compétence diplomatique. Il n’avait rien fait pour dissimuler ses opinions politiques et rien ne l’indisposait davantage que les pince-fesses mondains qui faisaient parfois partie de l’activité de fonctionnaire international. Il m’avait raconté avoir mouché un soir le délégué des Etats Unis qui, sous l’effet du gin tonic, s’était montré trop entreprenant envers une collègue de Léon. Ce dernier n’avait pas été félicité pour avoir sauvegardé l’honneur d’une jeune femme. Bien au contraire il avait dû encourir un blâme pour avoir indisposé le représentant d’un pays influent.
Bref, Léon avait détonné dès le premier jour dans cet environnement ouaté. Mais malheureusement, la force d’inertie du système et l’hostilité récurrente de ses composantes avaient fini par faire -un peu- courber l’échine à Léon. Il conservait son éthique personnelle mais avait renoncé à la prétention de réformer le système à lui tout seul.
Léon m’avait présenté à ses camarades de l’ONU. Une fine équipe essentiellement masculine, faite de bons vivants, rebelles dans l’âme mais assagis par le poids des ans et le nombre de coups de bâtons reçus dans leur carrière onusienne. Ricardo Zapata, au nom prédestiné, était arrivé du Mexique 10 ans auparavant pour un stage à OCHA, le service humanitaire d’urgence des Nations Unies. Il y avait gagné le respect de ses chefs et 15 kilos de plus. Il dirigeait désormais l’envoi des agents sur le terrain, tentant en permanence de trouver l’équilibre idéal entre la personnalité des fonctionnaires, qu’il souhaitait toujours rencontrer personnellement avant leur départ en mission, et le contexte des postes où ils étaient envoyés. Il avait ainsi évité quelques bourdes aux conséquences potentiellement funestes. L’administration avait nommé un agent rwandais pour la mission de République Démocratique du Congo sans prêter attention au fait que ce tutsi d’origine risquait d’être pris à partie en se rendant à Kinshasa. Ricardo avait pour sa part saisi l’inconséquence de ses services et avait immédiatement transféré cet agent en Haïti.
Dans ce groupe de joyeux drilles, on trouvait également Brian O’Hanlon, une tête dure d’irlandais, spécialiste des missions de surveillance électorale. Il vous racontait avec passion l’expérience vécue au Cambodge lors des premières élections de la transition démocratique en 1993. Ce deuxième ligne de rugby avait une poigne qui vous broyait les phalanges mais il avait fondu en larmes en visitant le musée S-21 de Pnom Penh, ancien camp de torture Khmer Rouge. Brian partageait ses 3e mi-temps avec Joost Van der Westhuizen, militant afrikaner de l’ANC sud-africaine à la fin des années 80, qui avait rejoint les Nations Unies une fois son pays libéré de l’apartheid. Van Der Westhuizen avait fait la rencontre d’Alexander Alekhine lors d’un concert de soutien à la lutte contre le paludisme en Afrique. Alekhine avait renoncé à une brillante carrière de chirurgien pour nouveaux riches moscovites et avait rejoint dans un premier temps Médecins sans Frontières, puis ensuite l’Organisation Mondiale de la Santé. Au fil des ans, il avait laissé la blouse de terrain pour le costume-cravate mais brûlait encore chez lui la flamme du militant. Il fallait le voir s’enthousiasmer pour une bande dessinée en trois tomes qu’il avait récemment découvert, intitulée « Le photographe » et qui contait une mission humanitaire médicale menée en Afghanistan pendant le conflit avec l’Union Soviétique.
Autour de ce noyau dur s’agrégeaient d’autres électrons au gré des jours et de l’envie de chacun. On se retrouvait pour refaire le monde autour d’une bonne table et d’un grand Bourgogne. On trottinait en se passant un ballon de rugby. On refaisait les championnats du monde de ping pong sur les tables en béton du parc des Bastions. Cette vie était bien éloigné de tout ce que j’avais toujours connu et défendu, mais je me sentais à l’aise parmi eux. Derrière leur humour et leur apparente désinvolture, on distinguait une exigence morale et un altruisme qui me faisaient réfléchir. Ils étaient les fleurs qui, tenaces, se déployaient au milieu des herbes folles du système onusien. J’avais de moins en moins de scrupules à laisser mon épouse à ses rêveries collection Harlequin pendant que j’allais retrouver en ville mes nouveaux amis.
Léon avait rapidement été perçu comme un trublion gênant qu'il allait vite falloir reprendre en main. On lui avait alors appliqué une espèce de cordon sanitaire. Ses collègues s'étaient petit à petit détournés de lui, y compris pour partager une pause café. Sa hiérarchie lui avait retiré tous les dossiers où il pouvait être en contact direct avec les pays bénéficiaires et l'administration avait mené une guérilla sournoise pour bloquer une promotion qui l'aurait amené à changer d'affectation. Léon en avait d’abord conçu une certaine amertume mais avait heureusement acquis, au fil des ans, une forme de détachement vis-à-vis de ce qui pouvait se produire à l'ANUS-SEC. Il se concentrait désormais sur quelques petits projets très concrets et investissait son temps libre dans le développement de son entreprise de confection à Madagascar. Les rêves de grand soir avaient été remis au placard… Sa réhabilitation auprès de ses collègues était allée de pair avec la mise en sourdine de ses convictions et revendications. Mais, pour mon plus grand bonheur, Léon avait tout de même conservé son œil acéré. Il n'était pas dupe de la pièce de théâtre dans laquelle il avait un petit rôle, contrairement à beaucoup de premiers rôles qui jouaient au bouffon du roi sans même s'en rendre compte…
Léon m'avait aussi ouvert à la réalité des pays en développement, réalité que j'ignorais avant de rejoindre les Nations Unies. Il n'était pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche et n'avait pas non plus conclu un brillant cursus académique dans une université américaine ou britannique. Il avait au contraire commencé une carrière d'instituteur sur les hauts plateaux malgaches. C’est là que -m'avait-il raconté- il s’était forgé une conviction, confronté aux réalités de l'extrême pauvreté et de l'analphabétisme: le développement passait en priorité par l'éducation. Un enfant qui savait lire, écrire et compter pouvait s'insérer dans la société et prétendre à une citoyenneté active. Un enfant éduqué acquérait la possibilité d'agir sur son destin et de n'être pas seulement le jouet impuissant de son environnement. Désireux de mettre en œuvre ses convictions à une échelle plus large, il avait sauté sur l'occasion du premier concours des Nations Unies ouvert aux ressortissants malgaches. Ayant réussi ce concours, il avait été recruté par l'ANUS-SEC, alors très en pointe sur les questions de développement solidaire. Mais il s'était ainsi retrouvé transplanté dans un environnement dont il ignorait tous les codes.
L'ANUS-SEC était dotée d'une dimension diplomatique qui était loin d'être partagée par toutes les autres agences de la galaxie ONU, mais elle avait en partage avec celles-ci d'autres caractéristiques. Parmi elles, le déracinement d'internationaux habitués à une certaine forme de nomadisme, une rhétorique qui tombait facilement dans un angélisme éloigné des réalités complexes du terrain, une extrême diversité culturelle de son personnel et son pendant, une chape de plomb du politiquement correct qui servait souvent de couvercle retenant à grand peine le bouillonnement de la marmite.
Travailler au sein d'un environnement multiculturel n'est pas une sinécure. L’histoire personnelle de chacun se double d’habitudes nationales qui peuvent surprendre. Elles restent amusantes lorsqu’elles sont cantonnées à la sphère privée. Lors d’une soirée où mon épouse et moi avions été invités chez mon collègue Gunthar Peckers, j’avais par exemple été surpris de devoir laisser mes chaussures à l’entrée de son appartement. Non seulement surpris mais gêné car mes chaussettes ce soir là laissaient apparaître un certain nombre de mes orteils… Mais ces habitudes nationales pouvaient rapidement devenir irritantes ou déstabilisantes dans un contexte professionnel. Une vision différente de la parole donnée, de la transparence, de l’importance de la circulation de l’information, de la relation hiérarchique peut vite se transformer en grenade dégoupillée. Léon, peu au fait de cette diversité et de l’obligation de compromis qui en découlait, était de plus dépourvu de toute compétence diplomatique. Il n’avait rien fait pour dissimuler ses opinions politiques et rien ne l’indisposait davantage que les pince-fesses mondains qui faisaient parfois partie de l’activité de fonctionnaire international. Il m’avait raconté avoir mouché un soir le délégué des Etats Unis qui, sous l’effet du gin tonic, s’était montré trop entreprenant envers une collègue de Léon. Ce dernier n’avait pas été félicité pour avoir sauvegardé l’honneur d’une jeune femme. Bien au contraire il avait dû encourir un blâme pour avoir indisposé le représentant d’un pays influent.
Bref, Léon avait détonné dès le premier jour dans cet environnement ouaté. Mais malheureusement, la force d’inertie du système et l’hostilité récurrente de ses composantes avaient fini par faire -un peu- courber l’échine à Léon. Il conservait son éthique personnelle mais avait renoncé à la prétention de réformer le système à lui tout seul.
Léon m’avait présenté à ses camarades de l’ONU. Une fine équipe essentiellement masculine, faite de bons vivants, rebelles dans l’âme mais assagis par le poids des ans et le nombre de coups de bâtons reçus dans leur carrière onusienne. Ricardo Zapata, au nom prédestiné, était arrivé du Mexique 10 ans auparavant pour un stage à OCHA, le service humanitaire d’urgence des Nations Unies. Il y avait gagné le respect de ses chefs et 15 kilos de plus. Il dirigeait désormais l’envoi des agents sur le terrain, tentant en permanence de trouver l’équilibre idéal entre la personnalité des fonctionnaires, qu’il souhaitait toujours rencontrer personnellement avant leur départ en mission, et le contexte des postes où ils étaient envoyés. Il avait ainsi évité quelques bourdes aux conséquences potentiellement funestes. L’administration avait nommé un agent rwandais pour la mission de République Démocratique du Congo sans prêter attention au fait que ce tutsi d’origine risquait d’être pris à partie en se rendant à Kinshasa. Ricardo avait pour sa part saisi l’inconséquence de ses services et avait immédiatement transféré cet agent en Haïti.
Dans ce groupe de joyeux drilles, on trouvait également Brian O’Hanlon, une tête dure d’irlandais, spécialiste des missions de surveillance électorale. Il vous racontait avec passion l’expérience vécue au Cambodge lors des premières élections de la transition démocratique en 1993. Ce deuxième ligne de rugby avait une poigne qui vous broyait les phalanges mais il avait fondu en larmes en visitant le musée S-21 de Pnom Penh, ancien camp de torture Khmer Rouge. Brian partageait ses 3e mi-temps avec Joost Van der Westhuizen, militant afrikaner de l’ANC sud-africaine à la fin des années 80, qui avait rejoint les Nations Unies une fois son pays libéré de l’apartheid. Van Der Westhuizen avait fait la rencontre d’Alexander Alekhine lors d’un concert de soutien à la lutte contre le paludisme en Afrique. Alekhine avait renoncé à une brillante carrière de chirurgien pour nouveaux riches moscovites et avait rejoint dans un premier temps Médecins sans Frontières, puis ensuite l’Organisation Mondiale de la Santé. Au fil des ans, il avait laissé la blouse de terrain pour le costume-cravate mais brûlait encore chez lui la flamme du militant. Il fallait le voir s’enthousiasmer pour une bande dessinée en trois tomes qu’il avait récemment découvert, intitulée « Le photographe » et qui contait une mission humanitaire médicale menée en Afghanistan pendant le conflit avec l’Union Soviétique.
Autour de ce noyau dur s’agrégeaient d’autres électrons au gré des jours et de l’envie de chacun. On se retrouvait pour refaire le monde autour d’une bonne table et d’un grand Bourgogne. On trottinait en se passant un ballon de rugby. On refaisait les championnats du monde de ping pong sur les tables en béton du parc des Bastions. Cette vie était bien éloigné de tout ce que j’avais toujours connu et défendu, mais je me sentais à l’aise parmi eux. Derrière leur humour et leur apparente désinvolture, on distinguait une exigence morale et un altruisme qui me faisaient réfléchir. Ils étaient les fleurs qui, tenaces, se déployaient au milieu des herbes folles du système onusien. J’avais de moins en moins de scrupules à laisser mon épouse à ses rêveries collection Harlequin pendant que j’allais retrouver en ville mes nouveaux amis.
06 février 2008
JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Mon épouse, qui m’affirmait chaque soir depuis le Nouvel An de sinistre mémoire souffrir de migraine, avait dû me transmettre son mal. A moins que ce ne fût là une réaction de colère de mon cerveau à la purge que Rita Kertani lui avait infligé la veille… En tout cas, une sourde douleur me vrillait les tempes et ne me permettait pas de méditer sur la citation culturelle du jour du « 20 minutes ». « La gravité est le bouclier des sots » disait Montesquieu. Je sentais confusément que cela aurait été digne de réflexion dans le contexte actuel, mais je préférais passer ces quelques minutes à récupérer avant la réunion de préparation de la prochaine Assemblée Générale à laquelle j’étais convié en tant que dernier membre coopté.
Je réajustais mon nœud de cravate avant de faire mon entrée dans le bureau de Mme Gatay. Il ne s’agissait pas de déparer aux côtés des principaux responsables de la Division. Mme Gatay arborait comme à son habitude un somptueux sari vermeil, pendant que Kondratiev avait l’élégance du dandy qu’il était resté. Je connaissais de vue la plupart des autres participants à la réunion mais certains d’entre eux semblaient tout ignorer de moi puisqu’on me demanda gentiment si j’étais l’officier de sécurité qui allait protéger nos chefs pendant toute la durée de l’Assemblée Générale. Mme Gatay ne me laissa pas le temps de dissiper le malentendu, d’un geste auguste elle venait de nous inviter à nous asseoir. Ces réunions se déroulaient telles qu’elles apparaissaient de prime abord : une audience princière où les courtisans les plus proches écoutaient patiemment Mme Gatay exposer ses certitudes. Il s’agissait alors de hocher la tête de la façon la plus convaincante possible tout en respectant le tempo de l’intervention de notre Directrice. Rien n’aurait été plus dommageable qu’un acquiescement à contre-temps… Mais avant de commencer sa discussion au coin du feu, Mme Gatay se pencha vers Carotas Agouglu, son « conseiller spécial pour projets spéciaux » dont nous ignorions ce qu’il avait de si « spécial », afin que ce dernier lui passe son sac. Agouglu était le prototype du fonctionnaire qui dans une administration efficiente aurait fait un directeur de cabinet tout à fait convenable. Mais dans le régime semi-monarchique qui était celui de ma Division, il était au mieux un efficace porte-plume, au pire un porte-serviette et homme à tout faire. Certes, cette obséquieuse obéissance lui avait permis de monter en grade, dans le sillage de Mme Gatay. Mais étant l’unique représentant de son pays - les îles Samoas - au sein du système onusien, il aurait pu probablement aspirer aux premiers rôles dans une organisation comme les Nations Unies qui chérissaient autant la diversité culturelle.
Je mis à profit le temps que Mme Gatay se repoudre le nez pour détailler la composition de notre task force. On y trouvait là, outre Agouglu, Saké Kawahuri qui parcourait subrepticement le guide des crus bourguignons qu’il venait de recevoir en tant que membre de la Confrérie des chevaliers du Tastevin. Il y avait aussi Rita Kertani flanquée de son fidèle valet Taguri Imo, Leff Blomqvist, boudeur comme à son habitude, et un Kondratiev qui lorgnait du coin de l’œil l’accorte secrétaire de Mme Gatay. Je portais mon attention sur les deux autres D1 que je ne connaissais que de vue : Edson Asunción, qui représentait les intérêts de sa Branche de « Environmental Solidarity », et René Brunswick, un Luxembourgeois polyglotte, bonhomme et retraité dès la fin de l’Assemblée Générale qui avait amené avec lui Mohammed Mekloufi, son probable successeur aux dents longues. Un dernier fonctionnaire complétait la pittoresque équipe, le jeune P2 italien Gianfranco Ephemerio, à qui l’on promettait un brillant avenir dans notre institution s’il arrivait à policer son caractère abrupt de montagnard. Notre assemblée était au complet, Mme Gatay était repoudrée, la réunion pouvait commencer.
L'ordre du jour comportait une longue litanie de problèmes en tout genre à régler, des problèmes qui pour beaucoup de mes collègues semblaient incongrus mais qui étaient assez courants dans un contexte de PMA africain comme nous l'expliqua Mohammed Mekloufi, avec la petite pointe de condescendance des nord-africains à l'égard de l'Afrique sub-saharienne. L'un des problèmes les plus insolubles concernait les capacités d'hébergement de la capitale guinéenne. Conakry n'était pas une destination touristique et le nombre de visiteurs amenés par l'Assemblée Générale de l'ANUS-SEC dépassait de beaucoup les capacités hôtelières de la ville. Cette question peuplait les nuits blanches des membres du cabinet de Rodrigo Rojas. Toutes les solutions avaient été envisagées les unes après les autres. Celle qui avait été retenue avait le mérite de l'originalité: des paquebots de croisière seraient stationnés dans le golfe de Guinée le temps de la Conférence et les délégués dormiraient au large. Par ailleurs, une grande campagne avait été lancée par les autorités guinéennes auprès des habitants de Conakry pour accueillir "chez l'habitant" les participants qui n'auraient pu trouver de place ni dans les hôtels, ni sur les bateaux. Une "mission d'inspection des habitations" avait été montée. Elle était revenue à Genève avec plus de questions que de réponses. Le délégué du sultanat d'Oman accepterait-il de dormir sur une natte dans une pièce privée d'air conditionné, et d'être réveillé au petit jour par le chant du coq? Cela semblait bien improbable. Un fonctionnaire avait vaguement suggéré de réserver cet hébergement aux "délégués de la même zone géographique que la Guinée" mais cette proposition avait été considérée comme discriminatoire et déplacée. On s'en tenait donc pour l'essentiel à l'option bateau de croisière. Mais le temps pressait. Le programme des paquebots à destination des Caraïbes étaient déjà bouclés pour la plupart. Rodrigo Rojas avait donc fait intervenir le Secrétaire Général des Nations Unies lui-même ainsi que ses propres connaissances dans le monde des armateurs pour faire jouer une sorte de droit de préemption. L'ANUS-SEC s'engageait auprès des touristes lésés à organiser en contrepartie une croisière sur le Léman doublée d'une visite guidée des Nations Unies… Un fonctionnaire désinvolte ou facétieux avait même proposé que l'ANUS-SEC rachète l'ancien "Normandie" et couvre les coûts par la revente d'espaces publicitaires sur la coque du bateau, mais l'option n'avait étonnamment pas été retenue …
Une fois ces questions d'hébergement débattues au sein de notre task force, sans que bien entendu aucune décision ne soit prise, Agouglu évoqua une autre question délicate. La presse africaine, et notamment guinéenne, bruissait de rumeurs sur les problèmes d'alcoolisme du Premier Ministre qui était l'interlocuteur de l'ANUS-SEC pour l'organisation de la Conférence. Il avait été aperçu sortant d'une réunion des Alcooliques Anonymes et l'on évoquait à mots couverts son séjour récent dans une clinique spécialisée de la région lémanique. Agouglu était en train de spéculer diplomatiquement sur les conséquences pratiques de cette affaire sur le timing des préparatifs de la Conférence, quand il fut interrompu par Mme Gatay qui lança d'un ton définitif: "Mais à quoi vous attendiez-vous, le Premier Ministre guinéen vient de la classe ouvrière!" Un silence gêné s'ensuivit. Mme Gatay ne semblait pour sa part pas le moins du monde regretter son propos. Ses convictions de grande bourgeoise, persuadée d'appartenir à l'élite de la société, étaient encore renforcées par son appartenance à la caste des brahmanes. Le doute ne s'était jamais immiscé dans la cuirasse de ses certitudes et elle ne voyait même pas l'utilité de dissimuler ou d'atténuer ses jugements à l'emporte-pièce. Sa dernière remarque ne faisait que refléter fidèlement sa vision du monde extrêmement simpliste. Brunswick eut le bon goût de rebondir par une pirouette sur le fait que le Premier Ministre guinéen avait choisi le réconfort avant l'effort, mais l'ambiance était plombée. Je voyais mon collègue Ephemerio bouillonner. J'en déduisais que cette remarque avait touché une corde sensible chez Gianfranco, issu d'un milieu modeste et qui s'était "fait tout seul", mais qui avait toujours conservé le complexe de l'homme "mal né" ne se sentant pas à sa place dans le contexte éminemment diplomatique de l'ANUS-SEC.
Une fois achevé ce tour d'horizon superficiel des principales questions en suspens, notre réunion fut ajournée car Mme Gatay devait déjeuner avec l'Ambassadeur de Malaisie, un acteur à choyer car la Division comptait vivement sur son soutien lors de l'Assemblée Générale au cours de laquelle notre programme de travail pour les 4 années à venir serait débattu.
Je retournais à mon bureau. Il me fallait maintenant réfléchir à mon activité de gender focal point. Je prenais très au sérieux cette nouvelle responsabilité. Outre qu'elle pouvait me permettre d'attirer un regard bienveillant de la part de mes collègues féminines, cette charge apportait également beaucoup de visibilité en interne car elle surfait sur des thématiques mises en avant par les Nations Unies. Une intense réflexion suivie d'une discussion avec Grettel m'amena à la conclusion que les incompréhensions entre hommes et femmes, et les relations de travail conflictuelles qui pouvaient en découler, résultaient avant tout d'une méconnaissance réciproque. Il était vital de mieux faire connaître la mentalité féminine aux fonctionnaires masculins dont beaucoup vivaient encore sur les préjugés immémoriaux à l'égard des femmes. Avec jubilation maintenant que j'avais trouvé une ligne directrice, je jetais sur le papier les tâches à accomplir. Avant toute autre chose, il me fallait demander à Mme Gatay une ligne budgétaire qui me permettrait de faire venir l'auteur de l'ouvrage "Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus", et organiser autour de sa venue une conférence sur "La psychologie féminine" sous-titrée par exemple: "Souvent femme varie…Un avantage ou un inconvénient dans le monde du travail?" J'étais très fier de cette première ébauche de programme et me frottais les mains de contentement car j'allais apporter une contribution réelle à la pacification des relations hommes/femmes au sein de mon agence.
Je réajustais mon nœud de cravate avant de faire mon entrée dans le bureau de Mme Gatay. Il ne s’agissait pas de déparer aux côtés des principaux responsables de la Division. Mme Gatay arborait comme à son habitude un somptueux sari vermeil, pendant que Kondratiev avait l’élégance du dandy qu’il était resté. Je connaissais de vue la plupart des autres participants à la réunion mais certains d’entre eux semblaient tout ignorer de moi puisqu’on me demanda gentiment si j’étais l’officier de sécurité qui allait protéger nos chefs pendant toute la durée de l’Assemblée Générale. Mme Gatay ne me laissa pas le temps de dissiper le malentendu, d’un geste auguste elle venait de nous inviter à nous asseoir. Ces réunions se déroulaient telles qu’elles apparaissaient de prime abord : une audience princière où les courtisans les plus proches écoutaient patiemment Mme Gatay exposer ses certitudes. Il s’agissait alors de hocher la tête de la façon la plus convaincante possible tout en respectant le tempo de l’intervention de notre Directrice. Rien n’aurait été plus dommageable qu’un acquiescement à contre-temps… Mais avant de commencer sa discussion au coin du feu, Mme Gatay se pencha vers Carotas Agouglu, son « conseiller spécial pour projets spéciaux » dont nous ignorions ce qu’il avait de si « spécial », afin que ce dernier lui passe son sac. Agouglu était le prototype du fonctionnaire qui dans une administration efficiente aurait fait un directeur de cabinet tout à fait convenable. Mais dans le régime semi-monarchique qui était celui de ma Division, il était au mieux un efficace porte-plume, au pire un porte-serviette et homme à tout faire. Certes, cette obséquieuse obéissance lui avait permis de monter en grade, dans le sillage de Mme Gatay. Mais étant l’unique représentant de son pays - les îles Samoas - au sein du système onusien, il aurait pu probablement aspirer aux premiers rôles dans une organisation comme les Nations Unies qui chérissaient autant la diversité culturelle.
Je mis à profit le temps que Mme Gatay se repoudre le nez pour détailler la composition de notre task force. On y trouvait là, outre Agouglu, Saké Kawahuri qui parcourait subrepticement le guide des crus bourguignons qu’il venait de recevoir en tant que membre de la Confrérie des chevaliers du Tastevin. Il y avait aussi Rita Kertani flanquée de son fidèle valet Taguri Imo, Leff Blomqvist, boudeur comme à son habitude, et un Kondratiev qui lorgnait du coin de l’œil l’accorte secrétaire de Mme Gatay. Je portais mon attention sur les deux autres D1 que je ne connaissais que de vue : Edson Asunción, qui représentait les intérêts de sa Branche de « Environmental Solidarity », et René Brunswick, un Luxembourgeois polyglotte, bonhomme et retraité dès la fin de l’Assemblée Générale qui avait amené avec lui Mohammed Mekloufi, son probable successeur aux dents longues. Un dernier fonctionnaire complétait la pittoresque équipe, le jeune P2 italien Gianfranco Ephemerio, à qui l’on promettait un brillant avenir dans notre institution s’il arrivait à policer son caractère abrupt de montagnard. Notre assemblée était au complet, Mme Gatay était repoudrée, la réunion pouvait commencer.
L'ordre du jour comportait une longue litanie de problèmes en tout genre à régler, des problèmes qui pour beaucoup de mes collègues semblaient incongrus mais qui étaient assez courants dans un contexte de PMA africain comme nous l'expliqua Mohammed Mekloufi, avec la petite pointe de condescendance des nord-africains à l'égard de l'Afrique sub-saharienne. L'un des problèmes les plus insolubles concernait les capacités d'hébergement de la capitale guinéenne. Conakry n'était pas une destination touristique et le nombre de visiteurs amenés par l'Assemblée Générale de l'ANUS-SEC dépassait de beaucoup les capacités hôtelières de la ville. Cette question peuplait les nuits blanches des membres du cabinet de Rodrigo Rojas. Toutes les solutions avaient été envisagées les unes après les autres. Celle qui avait été retenue avait le mérite de l'originalité: des paquebots de croisière seraient stationnés dans le golfe de Guinée le temps de la Conférence et les délégués dormiraient au large. Par ailleurs, une grande campagne avait été lancée par les autorités guinéennes auprès des habitants de Conakry pour accueillir "chez l'habitant" les participants qui n'auraient pu trouver de place ni dans les hôtels, ni sur les bateaux. Une "mission d'inspection des habitations" avait été montée. Elle était revenue à Genève avec plus de questions que de réponses. Le délégué du sultanat d'Oman accepterait-il de dormir sur une natte dans une pièce privée d'air conditionné, et d'être réveillé au petit jour par le chant du coq? Cela semblait bien improbable. Un fonctionnaire avait vaguement suggéré de réserver cet hébergement aux "délégués de la même zone géographique que la Guinée" mais cette proposition avait été considérée comme discriminatoire et déplacée. On s'en tenait donc pour l'essentiel à l'option bateau de croisière. Mais le temps pressait. Le programme des paquebots à destination des Caraïbes étaient déjà bouclés pour la plupart. Rodrigo Rojas avait donc fait intervenir le Secrétaire Général des Nations Unies lui-même ainsi que ses propres connaissances dans le monde des armateurs pour faire jouer une sorte de droit de préemption. L'ANUS-SEC s'engageait auprès des touristes lésés à organiser en contrepartie une croisière sur le Léman doublée d'une visite guidée des Nations Unies… Un fonctionnaire désinvolte ou facétieux avait même proposé que l'ANUS-SEC rachète l'ancien "Normandie" et couvre les coûts par la revente d'espaces publicitaires sur la coque du bateau, mais l'option n'avait étonnamment pas été retenue …
Une fois ces questions d'hébergement débattues au sein de notre task force, sans que bien entendu aucune décision ne soit prise, Agouglu évoqua une autre question délicate. La presse africaine, et notamment guinéenne, bruissait de rumeurs sur les problèmes d'alcoolisme du Premier Ministre qui était l'interlocuteur de l'ANUS-SEC pour l'organisation de la Conférence. Il avait été aperçu sortant d'une réunion des Alcooliques Anonymes et l'on évoquait à mots couverts son séjour récent dans une clinique spécialisée de la région lémanique. Agouglu était en train de spéculer diplomatiquement sur les conséquences pratiques de cette affaire sur le timing des préparatifs de la Conférence, quand il fut interrompu par Mme Gatay qui lança d'un ton définitif: "Mais à quoi vous attendiez-vous, le Premier Ministre guinéen vient de la classe ouvrière!" Un silence gêné s'ensuivit. Mme Gatay ne semblait pour sa part pas le moins du monde regretter son propos. Ses convictions de grande bourgeoise, persuadée d'appartenir à l'élite de la société, étaient encore renforcées par son appartenance à la caste des brahmanes. Le doute ne s'était jamais immiscé dans la cuirasse de ses certitudes et elle ne voyait même pas l'utilité de dissimuler ou d'atténuer ses jugements à l'emporte-pièce. Sa dernière remarque ne faisait que refléter fidèlement sa vision du monde extrêmement simpliste. Brunswick eut le bon goût de rebondir par une pirouette sur le fait que le Premier Ministre guinéen avait choisi le réconfort avant l'effort, mais l'ambiance était plombée. Je voyais mon collègue Ephemerio bouillonner. J'en déduisais que cette remarque avait touché une corde sensible chez Gianfranco, issu d'un milieu modeste et qui s'était "fait tout seul", mais qui avait toujours conservé le complexe de l'homme "mal né" ne se sentant pas à sa place dans le contexte éminemment diplomatique de l'ANUS-SEC.
Une fois achevé ce tour d'horizon superficiel des principales questions en suspens, notre réunion fut ajournée car Mme Gatay devait déjeuner avec l'Ambassadeur de Malaisie, un acteur à choyer car la Division comptait vivement sur son soutien lors de l'Assemblée Générale au cours de laquelle notre programme de travail pour les 4 années à venir serait débattu.
Je retournais à mon bureau. Il me fallait maintenant réfléchir à mon activité de gender focal point. Je prenais très au sérieux cette nouvelle responsabilité. Outre qu'elle pouvait me permettre d'attirer un regard bienveillant de la part de mes collègues féminines, cette charge apportait également beaucoup de visibilité en interne car elle surfait sur des thématiques mises en avant par les Nations Unies. Une intense réflexion suivie d'une discussion avec Grettel m'amena à la conclusion que les incompréhensions entre hommes et femmes, et les relations de travail conflictuelles qui pouvaient en découler, résultaient avant tout d'une méconnaissance réciproque. Il était vital de mieux faire connaître la mentalité féminine aux fonctionnaires masculins dont beaucoup vivaient encore sur les préjugés immémoriaux à l'égard des femmes. Avec jubilation maintenant que j'avais trouvé une ligne directrice, je jetais sur le papier les tâches à accomplir. Avant toute autre chose, il me fallait demander à Mme Gatay une ligne budgétaire qui me permettrait de faire venir l'auteur de l'ouvrage "Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus", et organiser autour de sa venue une conférence sur "La psychologie féminine" sous-titrée par exemple: "Souvent femme varie…Un avantage ou un inconvénient dans le monde du travail?" J'étais très fier de cette première ébauche de programme et me frottais les mains de contentement car j'allais apporter une contribution réelle à la pacification des relations hommes/femmes au sein de mon agence.
Penché en arrière dans mon nouveau fauteuil à 5 roues, je rêvais déjà aux félicitations de ma hiérarchie et aux sourires attendris de mes collègues femmes. Il me fallait également penser à inviter Mlle Marion, car j'attendais avec impatience de revoir ses beaux yeux depuis mon retour de Syldavie…
01 février 2008
JOURNAL D'ADRIEN DEUME
En arrivant à mon bureau ce matin, j'avais un message de Grettel. Cette dernière se plaignait amèrement d'avoir été négligée ces derniers temps et m'appâtait en me promettant des informations croustillantes si je l'invitais pour un café… Grettel avait un talent inné pour humer les histoires croustillantes, et elle avait le réseau qu'il fallait pour nourrir d'informations vérifiées son intuition. Sa position centrale d'assistante administrative du Secrétaire Général en faisant la duchesse des services généraux de l'ANUS-SEC et lui permettait de traiter d'égal à égal avec les assistantes administratives des autres Directeurs et Secrétaires Généraux des Nations Unies. Elle avait donc, à son niveau, une vision transversale qui en faisait une experte des arcanes du système.
Tout en remontant le couloir de verre menant au café des délégués, je me régalais d'avance des petites histoires marquées du sceau du secret qu'elle allait me confier. Pour elle, une histoire confidentielle était quelque chose que l'on ne pouvait raconter qu'à une personne à la fois en faisant promettre à cette personne de ne pas la répéter. Grettel m'attendait déjà, confortablement installée dans les fauteuils en cuir, un large sourire lui illuminait le visage. Pendant les longues années de sa carrière aux Nations Unies, elle avait souffert de la frontière étanche qui séparait le personnel "professionnel" des services généraux auxquels elle appartenait. Cette blessure intime avait nourri sa motivation pour arriver au sommet de sa catégorie. Par ailleurs, dédaignée des hommes pendant longtemps, elle voyait avec plaisir notre amitié se développer et elle se délectait de pouvoir faire d'un homme raisonnablement jeune et encore relativement séduisant son confident.
Sans plus attendre mais tout en jetant un regard bref à sa gauche et à sa droite, elle entama sur un ton de conspiratrice le récit des difficultés que vivait en ce moment le Secrétaire Général Rojas. Apparemment, l'organisation de notre Assemblée Générale, qui avait lieu une fois tous les quatre ans dans un pays en développement, tenait cette fois de la mission impossible. Puisque notre activité était principalement dirigée vers le continent africain, nos dirigeants avaient estimé qu'il serait de bon ton de tenir notre AG dans un des Pays les Moins Avancés de ce continent. La Guinée Conakry avait présenté sa candidature au nom du Groupe Africain et avait raflé la mise. Tout au long de l'année précédente, des missions de repérage avaient été menées pour évaluer la capacité du pays à faire face aux besoins d'une telle Conférence internationale. Les membres de ces missions en étaient revenus effarés. Mais quelle mouche avait donc piqué nos décideurs pour qu’ils choisissent la Guinée Conakry comme organisatrice de cet évènement regroupant 5000 participants! Le geste politique et symbolique était évidemment fort et bienvenu mais les responsables des questions logistiques s'arrachaient déjà les cheveux par touffes entières… Le SG tenait réunion de crise sur réunion de crise et il avait été récemment décidé de renforcer l'équipe d'organisation de l'Assemblée Générale. Grettel avait tout de suite pensé à moi. C'est avec passion, mais toujours en chuchotant, qu'elle m'expliqua le profit que je pouvais tirer d'une présence dans cet aréopage. Il me fallait sans tarder poser ma candidature! Elle n'avait pas à faire beaucoup d'efforts pour me convaincre, j'avais moi-même tout de suite perçu l'intérêt qu'il y avait à fréquenter régulièrement les têtes pensantes de l'organisation et à pouvoir faire montre de mes capacités.
Quittant brusquement Grettel avec deux grosses bises sur les joues qui la firent rosir, je traversais en trombe la salle des pas perdus où un groupe de touristes allemands admirait les fresques au style éminemment mussolinien, puis remontais quatre à quatre les escaliers menant à mon bureau. Installé devant mon ordinateur, je reprenais mon souffle tout en réfléchissant à la façon dont j'allais rédiger mon e-mail adressé à Rodrigo Rojas. Dans un style plein de passion, j'assurais notre Secrétaire Général de mon plus profond dévouement et de l'envie qui m'animait de mettre au service des nobles idéaux de l'organisation mon énergie et mes capacités intellectuelles. Lui signalant que j'avais passé une semaine de vacances en Guinée il y a quelques années de cela, je concluais que je pouvais sans doute apporter à ma hiérarchie une connaissance du pays qui ne serait pas négligeable. Je terminais en lui présentant officiellement ma candidature pour rejoindre l'équipe d'organisation de la XIIe Assemblée Générale de l'ANUS-SEC. Après avoir mis en copie tous les directeurs de la maison, j'envoyais mon message, assez satisfait de la tournure des évènements.
N'ayant sur mon bureau aucun autre dossier présentant un caractère d'urgence, je décidais de descendre au 1er étage du Palais où se tenait l'évaluation de la coopération technique de notre Agence. Tous les directeurs se trouvaient dans la salle. La réunion surpassait évidemment toutes les autres priorités puisque s'y trouvaient tous les délégués détenant les cordons de la bourse et finançant les projets de notre organisation.
La Division for Systemic Analysis of International Solidarity était sur le grill lorsque je fis mon entrée dans la salle. Mme Gatay était à la tribune, écoutant les sourcils froncés l'intervention du délégué de l'Inde tout en furetant dans ses papiers. Cette scène n'aurait rien eu d'étonnant si le Représentant Permanent de l'Inde n'était doté que de cet unique statut. Mais il se trouvait que lorsqu'il s'adressait à Mme Gatay, il parlait également à son épouse. Or, en ce moment précis, Mr Gatay développait une virulente attaque à l'égard de l'ANUS-SEC qui "négligeait les pays qui lui étaient les plus proches et ne remplissait donc pas son devoir le plus élémentaire". Dans le public, beaucoup avaient peine à dissimuler leur hilarité en écoutant cette diatribe car on pouvait tout aussi bien y voir un reproche personnel à peine voilé. Mme Gatay, pour sa part, avait appris à rester imperturbable, qu'elle soit destinataire des reproches de son mari ou de ceux de son Excellence le Représentant Permanent de l'Inde… Elle attendit donc patiemment la fin de l'orage puis répliqua d'un ton sec que "certains pays gagneraient à faire preuve de patience et de compréhension, qu'il y avait en effet un certain nombre de pays qui requéraient l'assistance de l'organisation et que cette dernière devait donc distribuer équitablement son attention". Des rires étranglés agitèrent les délégués du Pakistan et du Sri Lanka qui ne perdaient pas une occasion de se moquer de leur collègue indien…
Pendant ces échanges à fleuret moucheté, j'observais Rita Kertani en pleine danse de séduction. Telle une autruche se dandinant en balançant les ailes, ma chef minaudait auprès des délégués des pays donateurs. Si ses battements de sourcils pouvaient éventuellement troubler l'austère Ambassadeur de Norvège, ils n'avaient aucun effet sur la Représentante Permanente du Royaume Uni. Celle-ci se leva pour aller aux toilettes mais, contre toute attente, Kertani ne lâcha pas l'affaire, bien décidée à lui extorquer une promesse de financement d'un projet pluriannuel sur "les solidarités inter-générationnelles comme moteur du développement". La déléguée britannique pensa lui échapper en entrant dans les toilettes mais Rita Kertani se posta derrière la porte et continua à lui vanter les activités récemment menées à bien par sa Branche. Traquée, et désireuse de mener à bien et dans les meilleurs délais la tâche qui l’avait amenée en ces lieux, la Représentante Permanente confirma son soutien au renouvellement de la contribution de DFID. Satisfaite, Kertani repartit alors vers la salle de réunion…
Pendant ce temps, Mme Gatay avait repris, du haut de son podium, son ton professoral pour asséner ses vérités à l'auditoire. L'ANUS-SEC accomplissait une œuvre immense dont les pays bénéficiaires n'avaient qu'à se féliciter. Nous croulions sous les demandes d'assistance et seules des contraintes humaines et matérielles nous empêchaient à l'heure actuelle d'en faire davantage. Pendant qu'elle parlait, je chantonnais pour moi-même "tout va très bien madame la marquise". Je n'étais d'ailleurs pas le seul qui semblait peu convaincu par l'argumentaire. Le délégué allemand était plongé dans une conversation téléphonique animée. Mme Gatay, qui lui avait déjà lancé des regards courroucés, décida soudainement de s'interrompre pour signifier son mécontentement. La scène était surréaliste, le délégué allemand mit une bonne minute à se rendre compte que, dans un silence de cathédrale, on n'entendait que lui et que la salle entière attendait patiemment la fin de la discussion téléphonique pour que Mme Gatay reprenne le fil de son discours…
Une fois ce dernier conclu, Mme Gatay laissa la place à Rita Kertani qui devait intervenir sur les réussites concrètes de nos projets d'assistance technique. Je savais que cette intervention allait faire date car Taguri Imo m'avait avoué avoir travaillé jour et nuit 7 jours consécutifs pour boucler la présentation power point de notre chef qui comportait le nombre invraisemblable de 86 slides. Avec Léon Andrianampoinimerina nous nous étions lancés dans un calcul savant: à raison d'une minute environ par slide, ce qui représentait déjà un débit de mitraillette au vu des tartines que Rita Kertani imposait à chaque page, nous allions avoir droit à un long laïus d'une heure et demi minimum. Avec amusement, je confiais à Léon que le délégué cubain ne risquait pas d'être dépaysé et que cela lui rappellerait les discours de son chef suprême. Sur le podium, Rita Kertani prit une longue inspiration et entama sa présentation…
Etouffe-chrétien est un terme bien faible pour qualifier l'exposé auquel nous eûmes droit. Mme Gatay, avait sagement pris ses cliques et ses claques dès le début de l'intervention mais les délégués ne pouvaient se le permettre. Beaucoup avaient pourtant le cuir tanné par des années de pratique des réunions intergouvernementales. Ils savaient supporter stoïquement d'interminables tunnels discursifs et des flots de poncifs emballés dans un langage volontariste. Ils avaient appris à somnoler les yeux ouverts et un écouteur à l'oreille, ils savaient que ces réunions étaient l'occasion de mettre à jour son courrier, de lire en douce la presse (encore fallait-il que les pages ne soient pas trop compliquées à déplier) ou de peaufiner leurs Mémoires. L'arrivée de l'internet haut débit wifi dans les salles de réunion avait également été une bénédiction pour ceux que leur Mission Permanente dotait d'un ordinateur portable de travail. La lecture de la presse en avait été grandement facilitée et les sites de rencontre en ligne genevois avaient connu un essor inattendu. Cependant, le discours de Rita Kertani ce jour là représentait la limite extrême de ce qu'un délégué pouvait supporter. L'un d'entre eux me confia en paraphrasant Henri Guillaumet: "ce que j'ai fait aujourd'hui, je vous le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait"… Plus ou moins au niveau du slide numéro 57, on entendit un grand bruit: le délégué des Philippines venait de s'effondrer de sa chaise, vaincu par le sommeil. Relevé par son voisin des îles Fidji, le délégué se confondit en excuses. Tout le monde espérait une blessure quelconque qui aurait légitimé une interruption de séance, mais le représentant philippin en avait vu d'autres.
Dès le terme de la présentation, la machine à café fut prise d'assaut. Les délégués échangeaient leur soulagement d'avoir surmonté l'épreuve, mais les rangs clairsemés à la reprise des débats démontraient qu'une fois de plus, Rita Kertani avait gagné par KO…
Tout en remontant le couloir de verre menant au café des délégués, je me régalais d'avance des petites histoires marquées du sceau du secret qu'elle allait me confier. Pour elle, une histoire confidentielle était quelque chose que l'on ne pouvait raconter qu'à une personne à la fois en faisant promettre à cette personne de ne pas la répéter. Grettel m'attendait déjà, confortablement installée dans les fauteuils en cuir, un large sourire lui illuminait le visage. Pendant les longues années de sa carrière aux Nations Unies, elle avait souffert de la frontière étanche qui séparait le personnel "professionnel" des services généraux auxquels elle appartenait. Cette blessure intime avait nourri sa motivation pour arriver au sommet de sa catégorie. Par ailleurs, dédaignée des hommes pendant longtemps, elle voyait avec plaisir notre amitié se développer et elle se délectait de pouvoir faire d'un homme raisonnablement jeune et encore relativement séduisant son confident.
Sans plus attendre mais tout en jetant un regard bref à sa gauche et à sa droite, elle entama sur un ton de conspiratrice le récit des difficultés que vivait en ce moment le Secrétaire Général Rojas. Apparemment, l'organisation de notre Assemblée Générale, qui avait lieu une fois tous les quatre ans dans un pays en développement, tenait cette fois de la mission impossible. Puisque notre activité était principalement dirigée vers le continent africain, nos dirigeants avaient estimé qu'il serait de bon ton de tenir notre AG dans un des Pays les Moins Avancés de ce continent. La Guinée Conakry avait présenté sa candidature au nom du Groupe Africain et avait raflé la mise. Tout au long de l'année précédente, des missions de repérage avaient été menées pour évaluer la capacité du pays à faire face aux besoins d'une telle Conférence internationale. Les membres de ces missions en étaient revenus effarés. Mais quelle mouche avait donc piqué nos décideurs pour qu’ils choisissent la Guinée Conakry comme organisatrice de cet évènement regroupant 5000 participants! Le geste politique et symbolique était évidemment fort et bienvenu mais les responsables des questions logistiques s'arrachaient déjà les cheveux par touffes entières… Le SG tenait réunion de crise sur réunion de crise et il avait été récemment décidé de renforcer l'équipe d'organisation de l'Assemblée Générale. Grettel avait tout de suite pensé à moi. C'est avec passion, mais toujours en chuchotant, qu'elle m'expliqua le profit que je pouvais tirer d'une présence dans cet aréopage. Il me fallait sans tarder poser ma candidature! Elle n'avait pas à faire beaucoup d'efforts pour me convaincre, j'avais moi-même tout de suite perçu l'intérêt qu'il y avait à fréquenter régulièrement les têtes pensantes de l'organisation et à pouvoir faire montre de mes capacités.
Quittant brusquement Grettel avec deux grosses bises sur les joues qui la firent rosir, je traversais en trombe la salle des pas perdus où un groupe de touristes allemands admirait les fresques au style éminemment mussolinien, puis remontais quatre à quatre les escaliers menant à mon bureau. Installé devant mon ordinateur, je reprenais mon souffle tout en réfléchissant à la façon dont j'allais rédiger mon e-mail adressé à Rodrigo Rojas. Dans un style plein de passion, j'assurais notre Secrétaire Général de mon plus profond dévouement et de l'envie qui m'animait de mettre au service des nobles idéaux de l'organisation mon énergie et mes capacités intellectuelles. Lui signalant que j'avais passé une semaine de vacances en Guinée il y a quelques années de cela, je concluais que je pouvais sans doute apporter à ma hiérarchie une connaissance du pays qui ne serait pas négligeable. Je terminais en lui présentant officiellement ma candidature pour rejoindre l'équipe d'organisation de la XIIe Assemblée Générale de l'ANUS-SEC. Après avoir mis en copie tous les directeurs de la maison, j'envoyais mon message, assez satisfait de la tournure des évènements.
N'ayant sur mon bureau aucun autre dossier présentant un caractère d'urgence, je décidais de descendre au 1er étage du Palais où se tenait l'évaluation de la coopération technique de notre Agence. Tous les directeurs se trouvaient dans la salle. La réunion surpassait évidemment toutes les autres priorités puisque s'y trouvaient tous les délégués détenant les cordons de la bourse et finançant les projets de notre organisation.
La Division for Systemic Analysis of International Solidarity était sur le grill lorsque je fis mon entrée dans la salle. Mme Gatay était à la tribune, écoutant les sourcils froncés l'intervention du délégué de l'Inde tout en furetant dans ses papiers. Cette scène n'aurait rien eu d'étonnant si le Représentant Permanent de l'Inde n'était doté que de cet unique statut. Mais il se trouvait que lorsqu'il s'adressait à Mme Gatay, il parlait également à son épouse. Or, en ce moment précis, Mr Gatay développait une virulente attaque à l'égard de l'ANUS-SEC qui "négligeait les pays qui lui étaient les plus proches et ne remplissait donc pas son devoir le plus élémentaire". Dans le public, beaucoup avaient peine à dissimuler leur hilarité en écoutant cette diatribe car on pouvait tout aussi bien y voir un reproche personnel à peine voilé. Mme Gatay, pour sa part, avait appris à rester imperturbable, qu'elle soit destinataire des reproches de son mari ou de ceux de son Excellence le Représentant Permanent de l'Inde… Elle attendit donc patiemment la fin de l'orage puis répliqua d'un ton sec que "certains pays gagneraient à faire preuve de patience et de compréhension, qu'il y avait en effet un certain nombre de pays qui requéraient l'assistance de l'organisation et que cette dernière devait donc distribuer équitablement son attention". Des rires étranglés agitèrent les délégués du Pakistan et du Sri Lanka qui ne perdaient pas une occasion de se moquer de leur collègue indien…
Pendant ces échanges à fleuret moucheté, j'observais Rita Kertani en pleine danse de séduction. Telle une autruche se dandinant en balançant les ailes, ma chef minaudait auprès des délégués des pays donateurs. Si ses battements de sourcils pouvaient éventuellement troubler l'austère Ambassadeur de Norvège, ils n'avaient aucun effet sur la Représentante Permanente du Royaume Uni. Celle-ci se leva pour aller aux toilettes mais, contre toute attente, Kertani ne lâcha pas l'affaire, bien décidée à lui extorquer une promesse de financement d'un projet pluriannuel sur "les solidarités inter-générationnelles comme moteur du développement". La déléguée britannique pensa lui échapper en entrant dans les toilettes mais Rita Kertani se posta derrière la porte et continua à lui vanter les activités récemment menées à bien par sa Branche. Traquée, et désireuse de mener à bien et dans les meilleurs délais la tâche qui l’avait amenée en ces lieux, la Représentante Permanente confirma son soutien au renouvellement de la contribution de DFID. Satisfaite, Kertani repartit alors vers la salle de réunion…
Pendant ce temps, Mme Gatay avait repris, du haut de son podium, son ton professoral pour asséner ses vérités à l'auditoire. L'ANUS-SEC accomplissait une œuvre immense dont les pays bénéficiaires n'avaient qu'à se féliciter. Nous croulions sous les demandes d'assistance et seules des contraintes humaines et matérielles nous empêchaient à l'heure actuelle d'en faire davantage. Pendant qu'elle parlait, je chantonnais pour moi-même "tout va très bien madame la marquise". Je n'étais d'ailleurs pas le seul qui semblait peu convaincu par l'argumentaire. Le délégué allemand était plongé dans une conversation téléphonique animée. Mme Gatay, qui lui avait déjà lancé des regards courroucés, décida soudainement de s'interrompre pour signifier son mécontentement. La scène était surréaliste, le délégué allemand mit une bonne minute à se rendre compte que, dans un silence de cathédrale, on n'entendait que lui et que la salle entière attendait patiemment la fin de la discussion téléphonique pour que Mme Gatay reprenne le fil de son discours…
Une fois ce dernier conclu, Mme Gatay laissa la place à Rita Kertani qui devait intervenir sur les réussites concrètes de nos projets d'assistance technique. Je savais que cette intervention allait faire date car Taguri Imo m'avait avoué avoir travaillé jour et nuit 7 jours consécutifs pour boucler la présentation power point de notre chef qui comportait le nombre invraisemblable de 86 slides. Avec Léon Andrianampoinimerina nous nous étions lancés dans un calcul savant: à raison d'une minute environ par slide, ce qui représentait déjà un débit de mitraillette au vu des tartines que Rita Kertani imposait à chaque page, nous allions avoir droit à un long laïus d'une heure et demi minimum. Avec amusement, je confiais à Léon que le délégué cubain ne risquait pas d'être dépaysé et que cela lui rappellerait les discours de son chef suprême. Sur le podium, Rita Kertani prit une longue inspiration et entama sa présentation…
Etouffe-chrétien est un terme bien faible pour qualifier l'exposé auquel nous eûmes droit. Mme Gatay, avait sagement pris ses cliques et ses claques dès le début de l'intervention mais les délégués ne pouvaient se le permettre. Beaucoup avaient pourtant le cuir tanné par des années de pratique des réunions intergouvernementales. Ils savaient supporter stoïquement d'interminables tunnels discursifs et des flots de poncifs emballés dans un langage volontariste. Ils avaient appris à somnoler les yeux ouverts et un écouteur à l'oreille, ils savaient que ces réunions étaient l'occasion de mettre à jour son courrier, de lire en douce la presse (encore fallait-il que les pages ne soient pas trop compliquées à déplier) ou de peaufiner leurs Mémoires. L'arrivée de l'internet haut débit wifi dans les salles de réunion avait également été une bénédiction pour ceux que leur Mission Permanente dotait d'un ordinateur portable de travail. La lecture de la presse en avait été grandement facilitée et les sites de rencontre en ligne genevois avaient connu un essor inattendu. Cependant, le discours de Rita Kertani ce jour là représentait la limite extrême de ce qu'un délégué pouvait supporter. L'un d'entre eux me confia en paraphrasant Henri Guillaumet: "ce que j'ai fait aujourd'hui, je vous le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait"… Plus ou moins au niveau du slide numéro 57, on entendit un grand bruit: le délégué des Philippines venait de s'effondrer de sa chaise, vaincu par le sommeil. Relevé par son voisin des îles Fidji, le délégué se confondit en excuses. Tout le monde espérait une blessure quelconque qui aurait légitimé une interruption de séance, mais le représentant philippin en avait vu d'autres.
Dès le terme de la présentation, la machine à café fut prise d'assaut. Les délégués échangeaient leur soulagement d'avoir surmonté l'épreuve, mais les rangs clairsemés à la reprise des débats démontraient qu'une fois de plus, Rita Kertani avait gagné par KO…




