25 septembre 2006

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Mme Kertani est demandée au comptoir VIP...

JOURNAL D’ADRIEN DEUME

Ce matin, j’avais rendez-vous avec Rita Kertani, ma chef de Département. Je n’avais eu que peu d’occasions de la croiser depuis mon arrivée dans l’organisation et cela ne l’affectait en aucune manière. J’avais déjà entendu parler d’elle, enfin… Parler était un bien grand mot… Généralement, à l’évocation de son nom, mes collègues levaient les yeux au ciel ou adoptaient un sourire narquois pour me souhaiter bonne continuation… J’en déduisais donc que c’était un personnage de l’organisation, à défaut de savoir précisément ce qui motivait leurs silences lourds de sous-entendus…
J’entrais dans son bureau d’un air concentré et le dossier sous le bras comme je l’avais vu faire par mes collègues. Mais d’un geste qui se voulait auguste, elle me demanda de rester sur le seuil, elle était en effet en communication téléphonique avec la mission d’un grand pays donateur. Il me fallait donc patienter dans le couloir, sous l’œil narquois des mêmes collègues qui s’étaient refusés à m’en dire plus sur ma chef. J’en venais à regretter les salles d’attente de dentiste ou un siège et des revues vous étaient au moins fournis….
Enfin, on me fit signe de rentrer, mais pas encore de m’asseoir… Il me fallut rappeler que nous avions convenus d’une réunion de travail sur la Syldavie pour que Rita Kertani m’indique le siège faisant face à son bureau.

J’étais encore bien incapable de dresser un portrait précis des qualités et défauts de ma chef, mais j’étais déjà sûr d’une chose, elle était dotée d’un opportunisme à toute épreuve et d’une science du placement stratégique de tout premier ordre. Encore ignorante de la situation géographique précise de la Syldavie orientale il y a encore 10 jours, Mme Kertani était désormais intarissable sur le régime des partis de la démocratie syldave chancelante, et sur la composition ethnique de sa population. La Syldavie était désormais le sujet qui retenait l’attention de tous et Mme Kertani adorait par principe les sujets qui retenaient l’attention…
Une réunion de la dernière chance devait se tenir dans les jours qui venaient à Glodeni, capitale de la République de Syldavie orientale. Le Secrétaire général des Nations Unies Genève et notre propre Secrétaire Général devaient s’y rendre, mais auparavant ils souhaitaient qu’un de leurs services fasse un état des lieux précis de la situation et un inventaire des premiers besoins économiques en cas de déclenchement d’hostilités. Mme Kertani avait eu la bonne fortune de se trouver dans l’antichambre lorsque le Secrétaire Général avait commandé d’une voix de stentor qu’on lui amène un directeur ou une directrice n’ayant pas froid aux yeux. Elle n’eut plus qu’à lui préciser que c’était une qualité dont précisément la nature généreuse l’avait doté pour se voir investie de la responsabilité d’une mission exploratoire en Syldavie. Elle en rosissait de plaisir mais se rendait compte avec contrariété que si elle ne manquait pas d’esprit de décision, elle ne savait vers où le diriger ne sachant pas où se trouvait précisément la Syldavie orientale… C’est là que j’entrais en piste ! Un collègue bien attentionné ou facétieux avait suggéré mon nom et je me retrouvais dans ce bureau, notant fiévreusement ses instructions qui pouvaient se résumer ainsi: il me fallait m’occuper de tout, son rôle à elle était de représenter dignement l’organisation et de montrer par sa présence l’implication de nos services dans le règlement de la crise…

Il me fallait d’abord commencer par réserver nos billets d’avion. Cela me réjouissait car je cherchais précisément depuis une semaine un prétexte pour engager la conversation avec Mlle Marion, charmante agente de l’antenne Carlson Wagon Lits du Palais. Une fois dans le bureau CWL, je fis mine de ne pas m’apercevoir que les deux collègues de Mlle Marion attendaient le client et de m’absorber dans les prospectus de vacances pour les fjords islandais, guettant du coin de l’œil le moment où Mlle Marion serait libérée des assauts désordonnés de Luis Gonzalez, collègue bolivien. Ce dernier s’inventait les itinéraires de mission les plus improbables pour rester plus longtemps assis en face des yeux verts de Mlle Marion… Mais après une demi-heure d’efforts, ne trouvant plus de justification plausible pour effectuer un Genève-Kuala Lumpur via la Havane et Nairobi, il battit piteusement en retraite, la place était enfin mienne !
C’est bafouillant que je demandais à Mlle Marion de m’établir un itinéraire Genève-Glodeni, mais mon sourire s’évanouit à la vue des détails de vol. La principale exigence de Mme Kertani concernait le siège dont elle souhaitait bénéficier en classe affaires, de préférence le 1C. Mais on en était loin : le trajet total faisait moitié moins que les 9 heures requises par notre administration, nous allions devoir voyager en classe économique…Je grimaçais car Mlle Marion me confirma qu’aucune des compagnies desservant Glodeni ne permettait de faire grimper le temps de voyage à 9 heures. Je remontais quatre à quatre les escaliers pour exposer ce problème à Mme Kertani : elle m’écouta d’un air glacial et détachant les mots, me signala qu’il était dans mon intérêt de prouver mes capacités créatives - qui figuraient en bonne place dans la liste des « core values » demandées à tout membre du personnel- et également de nous épargner les longues fatigues d’un voyage en classe économique qui ne pourraient qu’influer négativement sur l’atmosphère et les résultats de la mission. Le message était pour le moins clair, il allait me falloir être « créatif »…
Je revins auprès de Mlle Marion, adoptant mon air le plus soucieux. On venait, lui dis-je, de m’informer qu’une discussion préalable avec l’Ambassadeur de Syldavie en France se révélait absolument impérative dans le cadre de la mission. Il nous fallait donc inclure une escale à Paris. Mlle Marion me signala qu’une seule correspondance existait mais ne nous laissait malheureusement qu’une heure à Paris. Je pris mon air le plus détaché pour lui confirmer que cela devrait suffire pour tenir la rencontre dans le hall VIP de l’aéroport… Mlle Marion ne commenta pas mais sa moue dubitative et charmante voulait tout dire… Confus et inquiet des répercussions budgétaires de ce changement de catégorie de siège sur les fonds qui avaient été alloués à cette mission, je m’empressais de préciser à Mlle Marion que pour ma part, je voyagerais en classe économique. Cette noble déclaration fut accueillie avec stupéfaction par mes collègues assis aux guichets voisins, n’allais-je pas ainsi créer un fâcheux précédent, dommageable pour tous ceux qui voyageraient à l’avenir ? On me fit promettre de ne pas ébruiter ma décision qui aurait pu revenir aux oreilles des Finances…

De retour à mon bureau, il me fallait maintenant régler le problème de l’hébergement. En effet, le Sheraton, seul hôtel de standing de Glodeni affichait complet depuis le pourrissement de la crise : plus la situation se dégradait, plus on y trouvait d’émissaires divers et variés venus jouer les bons offices. Mais, échaudé par l’affaire du vol en classe économique, je me jurais de ne pas quitter le bureau sans avoir sécuriser une chambre de qualité… Ayant épuisé toutes les ressources hôtelières de Glodeni, j’appelais en désespoir de cause le chargé d’affaires de la mission syldave auquel j’avais déjà eu affaire. Il accueillit chaleureusement l’exposé de la situation et m’assura qu’il se faisait fort de trouver un hébergement convenable à ma chef. Deux coups de fil à son administration de tutelle plus loin, il me confirma qu’une suite attendait Mme Kertani à la résidence présidentielle. Pour ma part la « pension Isabelle » ferait très bien l’affaire… Il ne me restait plus qu’à nous assurer un moyen de transport. Le bureau local du PNUD ne savait plus où donner de la tête mais, coup de chance, Mme Kertani m’avait précisé que le Représentant Résident était un de ses compatriotes et qu’il se mettrait en quatre pour lui faire plaisir, ou plutôt en quatre-quatre…Il nous mettait en effet à disposition une voiture tout-terrain le temps de notre mission !
Je commençais à découvrir le pouvoir des réseaux personnels et nationaux ainsi que le prestige qui restait attaché à la profession de fonctionnaire international…

Epuisé par l’organisation de notre mission, je me trouvais incapable de réfléchir convenablement et de mettre à jour ma note sur la situation syldave. Il me fallait pourtant des informations fraîches et un aperçu des nouveaux enjeux ! Un copier-coller des articles tirés des principaux organes de presse européens en firent office… Il ne me restait plus qu’à rentrer et boucler ma valise, le départ étant en effet prévu pour le lendemain. Enfin ! J’allais élargir mon horizon et agir au plus près de l’action, au cœur de l’activité des Nations Unies ! Dans cet environnement, mes qualités ne pouvaient que s’épanouir…

13 septembre 2006

radio TSF


radio TSF
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la TSF : dernier moyen d'entendre le SG ?

JOURNAL D’ADRIEN DEUME

Le cafouillage de la veille faisait mauvais genre…. Il y avait dû y avoir remontée de bretelles car un e-mail nous attendait dès notre retour de la pause café du matin, nous recommandant vivement d’assister à l’intervention du Secrétaire Général depuis New York. Deux précautions valant mieux qu’une, le cabinet du Directeur Général des Nations Unies Genève, avait pris la peine d’appeler au téléphone New York hier soir afin de se faire confirmer le décalage horaire…Tout cela je l’apprenais de la bouche de la secrétaire du Directeur Général à côté de qui je me trouvais assis dans la salle de l’Assemblée Générale.
J’avais bien senti lors du déjeuner pris à la cafeteria, un regard insistant posé sur moi : une femme généreuse tant en formes qu’en mots me lançait des œillades qui se voulaient aguichantes. Mon insistance à déployer ostensiblement mon journal pour couper court ne l’arrêta en rien ; je me retrouvais rapidement muni d’une compagnon de déjeuner… J’appris très vite qu’elle s’appelait Grettel et qu’elle occupait le poste convoité de secrétaire du Directeur. Elle appartenait à la caste supérieure des services généraux et cela lui procurait une satisfaction évidente. Elle employait avec une candeur comique un « nous » englobant lorsqu’elle évoquait les activités du Directeur. L’identification était encore rendue plus complète depuis qu’elle s’était mise au russe pour pouvoir parler à « son » Directeur dans sa langue natale puisqu’il était de tradition immémoriale que le responsable des Nations Unies Genève soit originaire de Russie ou de ses avatars précédents…
Elle ne me laissait pas l’occasion d’en placer une lors du repas, ce qui m’arrangeait bien car une extinction de voix m’avait doté aujourd’hui d’une voix de crécelle, et par ailleurs je découvrais avec un intérêt croissant les arcanes du pouvoir qu’elle me détaillait complaisamment. Une écoute attentive, voilà plus qu’il n’en fallait pour nourrir le débit de Grettel. Elle prenait un air de conspirateur et baissait la voix pour me brosser le tableau exhaustif des inimitiés en haut lieu. Tout cela me semblait extrêmement intéressant et je voyais clairement le profit que je pouvais tirer de ma proximité avec une telle source d’informations… Accessoirement, cela me flattait de me voir séduisant dans les yeux de Grettel… Il fut convenu de nous retrouver pour l’intervention du Secrétaire Général, mais il me fallait d’abord savoir le sort que l’on avait réservé à ma note sur la situation syldave…

Ma note avait plu, au point que ma chef de Département afghane, Mme Kertani, supérieure hiérarchique d’Igor Kondratiev, avait décidé qu’il fallait en présenter les principales conclusions lors d’un séminaire de validation qui se tiendrait dans la capitale syldave dans les meilleurs délais. Le pays était désormais en phase 3 de sécurité et au bord de la guerre civile mais cela n’avait pas l’air de représenter un quelconque obstacle à ses yeux. Par contre, la date pour la tenue du séminaire n’était pas encore définie car la compagnie aérienne préférée de Mme Kertani n’avait encore précisé formellement son plan de vol pour les 10 jours à venir… Néanmoins, il avait été décidé en haut lieu que j’accompagnerais ma chef de Département afin de pouvoir lui résumer au cours du vol les principaux points de ma note dont elle avait essentiellement lu l’introduction et la conclusion…
C’est ravi que je m’engageais dans le « couloir de verre » avec mes collègues pour me rendre à la salle de l’Assemblée Générale. J’allais faire mes premiers pas de fonctionnaire itinérant et découvrir une contrée exotique dans des conditions tout à fait sympathiques…

Mais pour le moment, je retrouvais Grettel qui roucoulait en me prenant le bras, « il fallait absolument se mettre aux premiers rangs afin de ne rien perdre du discours, d’autant que le Secrétaire Général avait des yeux absolument fascinants.. » Comme la veille, la salle se transforma bientôt en ruche, l’excitation était à son comble car c’est dans ces moments là que les fonctionnaires des Nations Unies se sentaient appartenir à l’avant-garde du monde qui bouge…
L’intervention du SG était retransmise sur écran géant au même moment dans tous les principaux centres des Nations Unies aux quatre coins du monde. Cela avait donc été un casse-tête terrible de définir le créneau horaire qui pourrait ne pas mécontenter les fonctionnaires nord et sud-américains obligés de raccourcir leur pause café du matin, et ne pas fâcher les fonctionnaires asiatiques ne voulant pas rester au bureau au-delà de l’heure de fermeture des épiceries. Sans parler des fonctionnaires européens tenant à leur pause repas du midi comme à la prunelle de leurs yeux… Néanmoins, une fenêtre d’une demi-heure avait été votée à l’unanimité du « comité de surveillance des horaires » spécialement réactivé pour l’occasion.
Le discours solennel commença par l’évocation des points que le SG souhaitait aborder : crise alimentaire en Afrique de l’Est, vague de terrorisme sans précédent en Asie Centrale, mise en cause des Nations Unies dans leur intervention de maintien de la paix aux Caraïbes… Cependant, avant d’aborder ces sujets douloureux, le SG souhaitait mettre les points sur les i en ce qui concernait les débats en cours sur le système de retraite des Nations Unies, ainsi que sur le projet d’instauration de la semaine de 4 jours modulable. Non ! Il n’avait jamais été question de transférer la gestion du fonds de pension des Nations Unies au privé, ni de réserver la future semaine de 4 jours modulable aux seules femmes enceintes. Ces rumeurs ne pouvaient résulter que d’un malentendu, ou du zèle dont le Conseiller spécial aux affaires financières et le Conseiller spécial à l’organisation du travail faisaient parfois preuve à mauvais escient….
Une fois ces vérités rétablies, le SG aborda les autres thèmes. Malheureusement, ce dernier venait à peine de mentionner la Syldavie orientale, ce qui me fit dresser l’oreille, que l’image disparut subitement de l’écran. Il nous restait heureusement le son comme dernier lien avec New York. Ecouter le SG au travers des interprétations chinoise ou arabe avait un charme exotique certain ; on se retrouvait aux temps héroïques de la radio de grand-papa : tous les fonctionnaires penchant la tête vers le sol, les sourcils froncés et la main à l’oreille. Certains se laissaient même bercer par le son mélodieux d’une langue qu’ils ne parlaient pas… Hélas ! Le son se dégradait également et l’on commençait à entendre les exclamations désespérées des interprètes annonçant à leur auditoire l’impossibilité pour eux de traduire un discours haché menu… J’en rigolais presque : nous étions au cœur des lieux de pouvoir du monde occidental, et l’on ressemblait de plus en plus aux naufragés du Titanic tentant de percevoir les messages grésillants de la radio de secours…
Une partie du public quitta la salle sans attendre ; l’information essentielle avait été donnée : on n’attenterait ni aux retraites ni à la semaine de 4 jours modulable… L’autre partie semblait faire preuve de plus d’obstination ou de moins de conscience professionnelle : on s’installait commodément en attendant que la transmission s’améliore. Mais après 15 minutes il fallut se rendre à l’évidence, l’image enfin de retour ne montrait qu’une salle vide, l’intervention du SG était terminée depuis belle lurette…
Je quittais alors Grettel qui anticipait déjà avec gourmandise les réunions de debriefing où chacun allait tenter d’accabler son collègue pour ce deuxième fiasco en deux jours…
Pour ma part, il me fallait commencer à préparer mon départ pour la Syldavie, il n’y avait donc plus de temps à perdre…

06 septembre 2006

la queue pour le café du matin


05 septembre 2006

JOURNAL D’ADRIEN DEUME

Fatigué par le travail intensif de la soirée d’hier, j’avais besoin d’un solide remontant mais j’allais devoir faire preuve de patience… L’affluence du bar du Serpent pouvait laisser croire qu’on avait souhaité réunir la totalité du personnel en un seul endroit. Que se passait-il ? Allait-on annoncer le déclenchement d’un conflit de grande échelle en Syldavie Orientale ? Un krach boursier pendant la nuit qui obligeait la caisse des retraites de l’ONU à mettre la clef sous la porte ? Le rapt des paons du Palais ? Ma tête tournait à l’évocation de ces diverses hypothèses, je décidais d’en avoir le cœur net et interrogeais mon collègue de Madagascar Léon Andrianampoinimerina. Mais celui-ci me répondit d’un air placide que si effectivement le Secrétaire Général de l’Organisation allait bien faire une intervention en direct de New York en début d’après-midi, l’affluence du moment était semblable à celle des jours passés et des jours suivants et qu’il fallait n’y voir là que l’attrait exercé par la qualité indéniable du café local…
Tant l’annonce d’une intervention de notre Secrétaire Général que le discours enthousiaste de mon collègue vantant les mérites du café de l’ONU me laissèrent perplexes…

Cependant, si le Secrétaire Général souhaitait intervenir, c’est que la situation internationale avait dû évoluer considérablement ces dernières heures, il me fallait donc remonter au plus vite à mon bureau et m’entretenir avec Igor Kondratiev, mon chef de service turkmène. Je trouvais ce dernier debout devant sa fenêtre donnant sur le lac, absorbé dans la contemplation des voiles blanches sur les flots bleus. Un discret raclement de gorge le fit se retourner. Il me fixa durant de longues secondes avant de déclamer d’une voix de stentor une série d’alexandrins en turkmène… Ma stupeur l’amusa et il m’expliqua qu’il s’agissait là de l’œuvre majeure du principal poète de son pays, Ivan Pavlov, et qu’elle était une source d’inspiration vitale lorsqu’il s’agissait ensuite de se retrousser la manche afin de signer des cargaisons entières de parapheurs… Gêné de revenir à des réalités plus prosaïques, je lui demandais néanmoins s’il avait pu jeter un œil à la note envoyée la veille au soir. A ma grande surprise, il m’expliqua que cela ne pressait pas et que l’on aurait tout le temps d’en rediscuter ultérieurement.
Ma suggestion du lien entre l’intervention du Secrétaire Général et la situation en Syldavie orientale ne m’attira qu’un regard de commisération… N’avais-je donc que la Syldavie en tête ? Il me rappela que l’organisation traitait équitablement tous ses membres et que, certes, la situation syldave ne réjouissait personne, mais qu’il n’y avait pas non plus le feu au lac… A l’évocation du lac, il se retourna de nouveau vers les voiles blanches et je compris qu’il était temps pour moi de me retirer …
Contrarié par la tournure des évènements, je retournais à mon bureau. Une rapide revue de presse montrait pourtant que la Syldavie orientale était menacée de partition : un mouvement autonomiste du « Sud-est syldave » menaçait de se désolidariser de l’autoproclamée République du Nord-Est syldave. Il fallait réagir et je ne doutais pas que le Secrétaire Général s’apprêtait à faire une annonce d’importance…

A l’heure dite, la grande majorité du personnel s’était regroupée dans la salle de l’Assemblée Générale. Une forme d’excitation était dans l’air, on s’interpellait, se racontait ses vacances ou les dernières facéties du petit dernier. De leur côté, les services techniques semblaient beaucoup plus affairés. Quelque chose clochait ; le temps passait et malgré les conciliabules autour de l’écran principal, nous n’avions toujours pas droit à la retransmission en direct promise. C’est alors qu’une voix embarrassée nous annonça que l’intervention du SG était remise à la même heure le lendemain. Des problèmes d’ordre technique empêchaient la liaison entre Genève et New York… Le public se dispersa en grommelant pendant qu’un fonctionnaire hilare nous apprenait la vraie raison derrière ce report : un étourdi avait mal calculé le décalage horaire et programmé l’intervention vidéo beaucoup trop tôt pour New York ! Personne ne se trouvait encore dans les bureaux…
Cela me faisait beaucoup de contrariétés pour la journée. Maussade, je décidais de me consacrer à des dossiers mineurs, attendant d’entendre les grandes orientations venues du sommet pour poursuivre ma tâche…

02 septembre 2006

la mascotte du Palais


JOURNAL D’ADRIEN DEUME

Ce matin, le retour au bureau était un peu anxieux. Qu’allait penser ma hiérarchie d’un fonctionnaire dans la maison depuis une semaine et sollicitant déjà deux jours de congé ?
Mais rien à faire, ma névralgie m’avait tenu au lit, dans le noir absolu, pendant 48 heures… Sans doute un effet du stress car je n’avais jamais connu de telle migraine, mais j’étais bien décidé à redoubler d’efforts à mon retour pour mon faire oublier mon accès de faiblesse !

A ma grande surprise, mon absence était passée totalement inaperçue, mes collègues et ma hiérarchie avaient eu d’autres chats à fouetter : la situation en Syldavie orientale s’était considérablement dégradée et le Secrétaire Général de l’Organisation prévoyait de se rendre éventuellement sur place les jours prochains afin de jouer les bons offices. Notre service allait être chargé de lui rédiger ses éléments de langage. Je me félicitais déjà de pouvoir jouer un rôle non négligeable à cette occasion grâce à ma toute fraîche connaissance des débats qui agitaient la Syldavie orientale. Une occasion à ne pas laisser passer d’impressionner ma hiérarchie par la profondeur de mes analyses et la vigueur de mes recommandations !
Par ailleurs, les services se trouvaient également en ébullition pour d’autres raisons : deux circulaires avaient coup sur coup remis en question des habitudes bien acquises. Tout d’abord, le Directeur de l’administration par le biais d’un courrier officiel adressait des remontrances aux membres du personnel qui depuis trop longtemps nourrissaient les paons du Palais des Nations.
Ces derniers avaient au fil des ans acquis une stature symbolique non négligeable, leur présence égayait les jardins et contribuait à populariser les Nations Unies au sein des milieux proches des animaux. Ces bêtes étaient devenues la coqueluche non seulement du public visitant le Palais, mais des fonctionnaires eux-mêmes. Néanmoins ces marques d’affection commençaient à être dangereuses pour les volatiles. S’ils le souhaitaient, ces derniers pouvaient être nourris tout au long de la journée, sans avoir à se déplacer. Leur régime alimentaire s’était considérablement diversifié du fait de l’ignorance largement répandue parmi les fonctionnaires de la nourriture de base des paons, ainsi que de la curiosité manifestée par les animaux eux-mêmes pour tout type d’aliment leur étant proposé… Les malheureux volatiles ressemblaient de plus en plus à des dindons dodus et éprouvaient la plus grande peine à se mouvoir. Soucieux de ne pas ridiculiser les recommandations générales des différentes agences des Nations Unies en matière d’alimentation par la vision d’animaux obèses dans l’enceinte même du Palais, le Directeur de l’administration rappelait dans sa circulaire les principaux aliments constituant le régime de base des paons avant de préciser d’un ton menaçant qu’à partir de cette date un cordon de sécurité sanitaire serait établi autour des paons pour leur éviter des contacts avec les fonctionnaires, ces « relations ayant un effet néfaste et visible sur la santé des paons ». Cette décision mécontentait grandement certains de mes collègues qui avaient établi au fil des ans des relations de tendresse avec les mascottes du Palais et qui s’en voyaient privés de manière autoritaire.

Comme si cela ne suffisait pas, les services de l’administration, pleins de zèle, avaient dévoilé le contenu d’une deuxième circulaire qui allait également faire du bruit : plusieurs accidents récents survenus dans le Palais avaient alerté les services compétents sur la dangerosité des fauteuils mobiles utilisés par les fonctionnaires. Une enquête de fond avait conclu prudemment qu’il était « légitime d’estimer que les incidents récents ayant attenté à l’intégrité corporelle de certains membres du personnel avaient pour origine la conception des sièges de bureau officiels reposant en équilibre sur quatre roues, ce qui ne garantissait pas un équilibre idéal en cas de mouvement brusque de la part du fonctionnaire ». En conséquence, les services techniques recommandaient « le passage sans délai d’un parc de fauteuils quatre roues désormais obsolète et dangereux à un parc de fauteuils cinq roues qui, outre un confort renforcé, permettrait de réduire drastiquement le nombre d’accidents corporels ». L’évocation des avantages comparatifs des sièges cinq roues aurait dû suffire, mais les services compétents avaient estimé que deux précautions valaient mieux qu’une et que si cela allait sans dire, cela irait encore mieux en le disant. Il était donc précisé que ce changement était obligatoire, que les fonctionnaires qui seraient pris en flagrant délit de conservation de siège quatre roues pourraient faire l’objet de remontrances officielles et qu’en tout état de cause l’organisation ne saurait être tenue responsable des accidents qui pourraient alors se produire…
Cette manière de faire vexait nombre de mes collègues. Il n’y avait de leur part aucun attachement particulier à leur siège qui leur avait effectivement rompu les lombaires pendant de longues années tout en menaçant de les jeter à bas en permanence, mais l’imposition de changements accompagnés de mesures coercitives blessait les valeurs libérales d’autonomie et de responsabilité personnelle de beaucoup d’entre eux. Il y avait néanmoins un parfum d’inexorabilité qui se dégageait de ces deux circulaires : les temps changeaient…

Pour ma part, j’étais trop neuf dans cette organisation pour ressentir douloureusement ces changements. Je me concentrais donc à la tâche qu’on venait de m’attribuer : établir de façon exhaustive les raisons en faveur et les raisons allant à l’encontre de l’intervention de notre Organisation dans la mêlée syldave. Je prenais à cœur ce travail : de mes conclusions pouvaient dépendre l’envoi de troupes ou à tout le moins celui d’une mission d’inspection. Il me fallait procéder méthodiquement, je commençais par appeler la mission syldave à Genève. Lorsque je sollicitais l’Ambassadeur je fus surpris de voir répondre le diplomate que j’avais déjà aperçu lors des réunions des peuples indigènes se tenant au Palais. Ce dernier, fataliste, me précisa qu’en effet, du fait des faibles ressources disponibles pour sa mission, il couvrait à la fois les questions de droits de l’homme et des peuples indigènes, les questions de droit du travail, de santé, de commerce, de migrations ainsi que de coordination en matière de météorologie… La situation actuelle l’avait néanmoins poussé à se concentrer sur les questions politiques et c’est avec obligeance qu’il me dressa le tableau de la situation complexe de son pays.
Au terme de son exposé, j’avais l’intuition du cadre général de ma note mais il me fallait en préciser les détails. Je me rendis au centre de médias afin de compulser les dernières trois années de reportage pour y dénicher celui qui éclairerait d’un jour nouveau les soubresauts actuels de la Syldavie Orientale… Pendant qu’un fonctionnaire tendu enregistrait dans le studio mitoyen un « cours de formation à distance de renforcement des capacités institutionnelles », je m’installais confortablement devant les écrans projetant en direct les hoquets de notre monde…
Ce fut l’équipe de nettoyage qui me réveilla, je m’étais endormi devant la retransmission de la dernière réunion du Conseil de Sécurité faisant le point sur la situation syldave… Vite ! Il me fallait remonter afin de pouvoir au moins donner une première ébauche de réponse à la requête de mon chef ! Ce dernier était heureusement en train d’établir avec nos services administratifs un emploi du temps éventuel au cas où il lui était demandé de se rendre dans les jours prochains en Syldavie. L’exposé de mes conclusions préliminaires recueillit son assentiment distrait. Il était en effet contrarié car le Sheraton de la capitale syldave affichait complet, il allait lui falloir trouver une solution de repli de toute urgence… Néanmoins il m’encouragea à poursuivre et à développer mon argumentaire. Il souhaitait que nous puissions en discuter le lendemain matin. Je savais ce que cela voulait dire… J’allais devoir appeler mon épouse pour lui dire de ne pas m’attendre, mais elle comprendrait : dans les circonstances où le sort du monde peut se jouer, il fallait savoir faire preuve de flexibilité et somme toute ce n’était que le lot quotidien du fonctionnaire des Nations Unies.

La vue du lac de nuit depuis les fenêtres du Palais a des attraits qui pourraient aisément détourner un fonctionnaire de ses responsabilités. Heureusement, j’étais fermement décidé à peser de tout mon poids sur la situation syldave. Je m’appliquais donc à rédiger une note structurée mais percutante. On saurait de quel bois les Nations Unies se chauffaient ! Plus de demi-mesure ni d’atermoiements, il était temps d’agir… Une fois le point final apposé, je me renversais de contentement dans mon fauteuil au risque de le faire basculer. J’en étais sûr, ma note serait remarquée en haut lieu ! Tout comme mon dévouement et mon implication d’ailleurs.
C’est le sourire aux lèvres que je quittais le Palais, saluant d’un air guilleret les agents de sécurité de garde….