23 avril 2008

et les Guinéens pompaient, pompaient...


JOURNAL D'ADRIEN DEUME

Bien décidé à éviter à tout prix de croiser Rita Kertani ou Kondratiev, j'entrepris de monter à pied les 9 étages conduisant à mon bureau. Outre l'intérêt purement sportif de la chose, monter les étages du Palais à pied était une intéressante expérience sociologique. On y croisait ainsi les fonctionnaires en retard, désireux d'éviter le collègue facétieux qui leur demandera s'ils ont pris leur demi-journée, les membres du personnel qui à l'inverse quittent leur bureau à une heure où d'autres rentrent de leur pause-déjeuner, les soupçonneux qui préfèrent répondre à leur téléphone portable depuis le couloir plutôt que de voir leur voisin de bureau tendre l'oreille, ou enfin les timides maladifs qui rejoignaient les premiers cités dans la volonté d'arriver sain et sauf à leur bureau sans avoir croisé qui que ce soit… De mon côté, je montais les marches en levant bien les genoux et en expirant bruyamment afin de montrer mon appartenance à la population des "sportifs de bureau" qui choisissent volontairement d'abandonner l'ascenseur…

L'ambiance dans le bureau de Jane Butter était à couper au couteau suisse. Nous étions à quelques jours de notre départ pour Conakry et rien n'était réglé. Les informations venues de Guinée n'étaient pas bonnes; les nouvelles autorités gouvernementales avaient tardivement pris la mesure du retard dans les travaux. Une nouvelle vague d'ouvriers chinois avait débarqué pour remplacer le groupe initial. En effet, ce dernier avait été décimé, à la fois par la surcharge de travail qui en avait conduit plusieurs à l'hôpital, l’affaiblissement causé par le manque de nourriture aggravé par la crise alimentaire (on était passé de trois portions de riz par jour à deux), et par les défections. Un certain nombre d'ouvriers, lassés du traitement qu'ils subissaient, avaient purement et simplement déserté. Les entreprises locales, bien que soumises aux pressions de leur gouvernement, s'étaient bien gardées de les relayer, conscientes des travaux d'Hercule qu’il allait falloir accomplir pour tenir les délais. Le centre de conférence n'avait pas encore de toit et Jane Butter priait chaque matin pour que la saison des pluies retarde d'encore 15 jours son apparition. Les hôtels n'avaient toujours pas d'accès à l'eau courante, et les appartements qui devaient combler les manques en chambres d'hôtels étaient encore pour beaucoup à l’état brut… Jane Butter avait finalement convaincu le Secrétaire Général Rojas de poser une option pour la location du paquebot "Lord of the Sea" qui pourrait éventuellement héberger la crème de la crème des délégués si les problèmes d'hébergement persistaient.
Ma collègue Regina Hamerson était rentrée la veille absolument catastrophée par sa dernière mission de préparation. Conakry subissait d'incessantes coupures de courant, ce qui laissait prévoir pour la Conférence pas de micros, pas de possibilité d'interprétation, pas de lumière et pas de climatisation… Le gouvernement guinéen avait proposé de mettre en place des équipes de cyclistes amateurs qui se relaieraient sur des vélos équipés de dynamos afin de produire l'électricité nécessaire. Cette proposition n'avait pas été retenue…

Dans le bureau, on aurait dit la table ronde des "chevaliers à la triste figure". L'ambiance était lugubre. Jane Butter prit alors les choses en main. Elle se mit à nous motiver avec une énergie communicative, tapant dans ses mains et ponctuant chacune de ses affirmations d'un "yes, we can!" du plus bel effet. Peu à peu, son enthousiasme nous gagna. Chacun de ses "yes, we can !" était repris en chœur, et nous tapions des mains en rythme pendant que la voix de Jane Butter modulait ses intonations, alternant les graves et les aigus. Chacun commençait à se trémousser sur sa chaise en scandant des "yes, we can!" puis soudain, Fiona Smith n'y tint plus, elle se leva de sa chaise et se mit à osciller de gauche à droite en tapant dans ses mains frénétiquement. Je me tournais vers Hamerson le sourire aux lèvres mais les yeux de cette dernière commençaient à se révulser, pendant que le service de presse au grand complet entonnait à pleine voix, l'hymne de l'ANUS-SEC XII "Etre solidaires tous ensemble". L'ample boubou de Jane Butter s'agitait en tous sens pendant que, prise de frénésie, elle criait son bonheur de travailler en faveur de la solidarité et qu’elle ne craignait pas l'obscurité, ce qui était effectivement préférable dans le contexte de la Conférence à venir…

Petit à petit, le calme revint, sauf pour Hamerson qui semblait être victime de la danse de Saint Guy. Prise de pitié, Jane Butter lui donna sa journée. Cela n'arrangeait personne car il y avait encore tellement à faire que nous avions besoin de toutes les forces vives, y compris les trop vives. Hamerson était censée suivre la dernière journée de négociation de la déclaration finale de la Conférence, qui était discutée par les représentants des états membres de l'ANUS SEC. Jane Butter me demanda de la remplacer. A contrecoeur, je me rendis donc dans la salle de réunion du Palais où, depuis de longues semaines, les diplomates les plus résistants ou les plus motivés s'écharpaient sur les virgules d'un texte de 80 pages. Ici aussi la situation devenait critique. Le dictionnaire de l'Académie Française était plus avancé que les discussions sur la déclaration finale, qui achoppaient sur le paragraphe 2 de la page 23. Il était en effet primordial de définir si la solidarité était "l'expression d'une communauté de valeurs entre être humains", ou si elle "se manifestait par une communauté de valeurs entre être humains", si elle "était l'expression d'une communauté de valeurs humaines" ou plutôt "l'expression de valeurs communes entre humains". En parallèle, diverses propositions étaient toujours en concurrence pour le paragraphe 4 de la page 22 : la solidarité "peut être un moteur de développement" ou "pourrait être un moteur de développement" ou enfin "peut devenir un moteur de développement". Laquelle des propositions privilégier? Telle était la question. On distinguait sur le crâne de l'Ambassadeur du Costa Rica, qui avait mené les débats depuis le début, une alternance de touffes de cheveux en broussaille et de surface capillairement dévastée. Les empoignades avaient dû être rudes…
Les négociations sur le texte avaient pris l’apparence d’un long processus par élimination. Elles avaient débuté avec une salle comble, peuplée de la quasi-totalité des 193 délégations de pays membres de l’ANUS SEC. Puis petit à petit, les rangs s’étaient clairsemés. Il fallait en effet des nerfs d’acier pour tenir sans sourciller les 6 heures de négociation sur la place des virgules et l’opportunité de la parenthèse. De nombreux autres délégués avaient pour leur part renoncé à comprendre l’art des nuances entre les verbes « shall » ou « may » puisque les discussions se tenaient exclusivement en anglais.

Lorsque je fis mon entrée dans la salle de réunion, une grosse dizaine de délégués au teint cramoisi se menaçaient du doigt, pendant que quelques naufragés de la diplomatie internationale, ayant fait l’élastique pendant plusieurs heures, venaient de décrocher définitivement et s’étaient isolé dans un coin de la salle pour rédiger leur courrier en attendant patiemment la voiture-balai… L’énervement était à son comble. Le délégué cubain lisait consciencieusement son discours en espagnol qui échappait aux 4/5e des diplomates encore présents puisqu’il n’y avait pas d’interprétation. Pendant ce temps, le président de séance costaricien, la figure entre les mains, semblait en pleine méditation. En face de lui, le délégué américain discutait le bout de gras avec le représentant de la Commission Européenne. Le Brésilien se curait les ongles en attendant son tour de parole, alors que le délégué indien terminait de classer par ordre de priorité les modifications du texte que son pays souhaitait introduire. C’est alors qu’entra en jeu la « politique de la truffe ». Blanchi sous le harnais des négociations internationales, le délégué vietnamien savait qu’il fallait parfois sortir les négociations de leur ronron pour les faire aboutir. Le moment était venu de faire appel aux vertus euphorisantes du chocolat afin de boucler les paragraphes 43 à 58… Sortant de son cartable une boîte de truffes en chocolat, il se mit à parcourir la salle en distribuant ses petites gâteries. L’atmosphère se détendit soudainement. Généralement soupçonneux à l’égard des présents capitalistes, le délégué cubain pouvait cette fois laisser libre cours à son attirance pour cette friandise qui avait son brevet de communisme. Le Suisse et le Belge se querellaient, eux, sur la provenance de la boîte et la supériorité en matière de chocolat qui en découlerait. Profitant de ce que ses collègues dégustaient leurs truffes, le président de séance costaricien me fit passer un petit mot en douce pour que, ni vu ni connu, je fasse dérouler le texte jusqu’à la page suivante. Profitant du contexte favorable, le diplomate vietnamien poussa lui aussi son avantage et réclama que l’on adopte le texte en l’état et que l’on donne mandat aux représentants envoyés en Guinée pour poursuivre la finalisation du document. Ce dernier devait en effet être transmis aux traducteurs qui allaient travailler d’arrache-pied pour qu’une version de la déclaration soit disponible à Conakry dans les six langues officielles de l’ONU. Tout le monde se regarda puis se tut. « Qui ne dit mot consent ! » affirma d’une voix forte le président de séance, s’empressant de clôturer la session. Je ne demandais pas non plus mon reste, me dépêchant de quitter la salle le précieux texte sous le bras.

Je n’avais pas de temps à perdre. Jane Butter avait convoqué son équipe pour les dernières instructions avant le départ des premiers d’entre nous, Jean-Edouard Hublot qui suivrait la publication des discussions de Conakry, la totalité du service de presse de l’ANUS-SEC, c'est-à-dire trois personnes, ainsi que Regina Hamerson qui était chargée de briefer chacun des présidents de session sur le déroulement des débats. Nous devions attendre que des places se libèrent en classe affaires pour que la deuxième fournée, dont moi-même, puisse partir. L’objet de la réunion était d’attirer une dernière fois notre attention sur les dysfonctionnements logistiques, et sur le fait que nous étions là pour en minimiser l’impact. Elle confia donc à nos collègues deux caisses de lampes torches qui étaient censées pallier les nombreuses coupures électriques. Il fut également conseillé à mes collègues d’emporter avec eux un sac de couchage et une tente quechua 2 secondes. Les larmes aux yeux, Jane Butter embrassa ses chers petits les uns après les autres avant de se retourner pour étouffer ses sanglots. L’optimisme régnait….

C’est d’un pas ferme que je me dirigeais vers la permanence médicale. J’avais apparemment 12 vaccins différents à faire. Il me fallait également récupérer mon paquetage médical incluant le lariam anti-paludéen (dont les effets secondaires lus sur la notice m’avaient passablement inquiété), l’immodium pour répondre à toute « crise stomacale », ainsi que la boîte de 16 préservatifs que je m’amusais à gonfler un par un pour que la colombe en surimpression déploie ses ailes… Je réclamais également de l’alcool à 90 degrés mais l’on me signala qu’il ne faisait plus partie du paquetage depuis que l’on avait découvert que certains fonctionnaires russes avaient monté un trafic de revente de ces flacons auprès des bars moscovites.
Le bras strié de petits points rouges, je quittais le Palais en murmurant pour moi-même « Alea jacta est ». Le sort en était désormais jeté et il ne fallait plus se retourner. Vaincre ou mourir ; de la réussite de la Conférence de Conakry dépendait une bonne part de l’avenir de l’ANUS-SEC et de mon propre destin dans cette organisation.

16 avril 2008

Rita Kertani a de qui tenir pour réécrire l'histoire. photo avant retouche


Rita Kertani a de qui tenir pour réécrire l'histoire. photo après retouche


15 avril 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME

Rita Kertani avait apparemment des aigreurs d'estomac depuis que Mme Gatay m’avait demandé de me mettre à la disposition des services de conférence, montrant à ma chef de Branche le peu de cas qu’elle faisait d’elle. Rita Kertani ne supportait pas de devoir se plier à une décision qui contredisait ses propres envies, et voir un fonctionnaire qu'elle dominait se libérer même partiellement de sa tutelle lui hérissait le poil.
Néanmoins, en adepte de Machiavel, elle savait intérioriser ses blessures narcissiques et ses haines les plus recuites pour les ressortir au meilleur moment. Le danger était donc grand quand elle vous souriait de plus en plus fréquemment, ou lorsqu'elle demandait d'un air doucereux comment allait "ton ami(e)" en évoquant un(e) fonctionnaire qu'elle haïssait profondément. Je pris donc toute la mesure de ma disgrâce lorsqu'elle me demanda des nouvelles de "mon amie Jane Butter". Il était de notoriété publique que Rita et Jane ne s'adressaient plus la parole depuis plus de 15 ans, hormis les échanges obligatoires dus à leurs fonctions respectives. Mais cela ne s'arrêtait pas là, elles interdisaient en effet à leurs valets respectifs de fréquenter l'adversaire. Ainsi, aux yeux de Rita Kertani, discuter avec un collègue dont elle savait qu'il avait dans le passé travaillé fructueusement avec les services de conférence, était un motif d'excommunion. Tout cela avait un petit air de pratique Khmer Rouge où l'on ne se contentait pas de supprimer "l'ennemi" mais où l'on faisait également périr les parents, amis ou voisins.

Pour raffiner sa politique d'épuration, Rita Kertani cherchait son inspiration du côté de Staline. Avant de finir gommé des photos, le fonctionnaire en disgrâce passe par plusieurs étapes intermédiaires. Décortiquons ce processus de "déprofessionnalisation" pour comprendre comment, par petites touches, on fait le ménage autour de soi sans avoir à se salir les mains…
Le fonctionnaire qui n'est plus en cour, commence par intégrer le placard, placard confortable certes, mais placard quand même. Le fonctionnaire qui a conservé des restes de lucidité s'en rend compte en constatant qu'on lui fiche une paix royale. Il devient transparent. On continue de lui sourire de manière doucereuse en le saluant poliment, mais en lui retirant petit à petit toutes ses attributions. Ce fonctionnaire le découvre bien évidemment toujours par hasard, au détour d'une conversation avec un autre collègue qui, négligemment, lui signale qu'il ne s'en sort plus "depuis qu'on lui a confié le dossier de la Syldavie Orientale" dont notre placardisé croyait encore avoir la responsabilité. Notre fonctionnaire est dans un premier temps décontenancé; on vient de lui retirer une fonction pour laquelle il pensait n'avoir pas démérité et on ne le prévient pas de ce nouvel état de fait. Si le fonctionnaire a un tempérament ombrageux, il marche vers le bureau de son chef à grandes enjambées pour demander des éclaircissements. Sa hiérarchie se garde bien de remettre en question les compétences de notre placardisé mais précise que cette "légère réorganisation" correspond à un nouveau partage des tâches. Le fonctionnaire repart perplexe mais acceptant de voir comment évolue la situation. Le fonctionnaire peut aussi avoir un tempérament accommodant. Il va alors faire contre mauvaise fortune bon cœur et accorder une attention renouvelée aux tâches insignifiantes qui lui sont encore confiées.

La phase de protestation laisse de toute façon généralement vite la place à une phase de satisfaction. Somme toute, voilà notre fonctionnaire débarrassé d'un dossier qui était de toute façon devenu beaucoup moins porteur, et le temps libre qu'il récupère va lui permettre de consacrer un peu plus de temps à la gestion de son portefeuille d'actions UBS qui souffre de la crise des subprimes… Mais une fois la gestion de son portefeuille retournée aux mains expertes d’un avatar de Jérôme Kerviel, le fonctionnaire commence à trouver le temps long. A ce stade, de deux choses l'une. Soit notre homme (ou femme) n’est passionné par rien de particulier, auquel cas il multiplie les cafés avec ses collègues, mais son sommeil s'en ressent. Soit il a effectivement une passion prenante, de préférence informatisée, qu'il avait dû mettre de côté dans ses périodes d'activité intense, et notre fonctionnaire gagne là six nouveaux mois de répit. Il arrive en effet de bonne humeur le matin car il sait que 1) grâce à Photoshop, il va pouvoir retravailler ses prises de vue du week-end tout en ayant la possibilité de rester près de son téléphone en cas d'appel du chef ingrat 2) grâce aux Mormons, notre fonctionnaire peut partir à la recherche de ses ancêtres chtimis sans bouger de son fauteuil 3) grâce a youtube il peut également prendre des leçons de techtonik ou revisiter l'intégrale des Deschiens.

Troisième phase: notre fonctionnaire, malgré cet alléchant éventail de possibilités, nous fait une petite déprime. Tout le plaisir est dans la transgression. Or, notre fonctionnaire n'a même plus la crainte de se faire surprendre, ni le plaisir de terminer la journée en lançant un joyeux "je les ai bien eus!" Sa hiérarchie se désintéresse en effet complètement de son existence. Tout est bon pour dégoûter notre fonctionnaire placardisé. La tactique de l'ennui profond et absolu commence à porter ses fruits... Cet outil de management est néanmoins à double tranchant dans un environnement onusien. Un être normalement constitué ne peut supporter bien longtemps de se lever le matin avec comme unique perspective celle de regarder par la fenêtre les mouvements de nuage sur le Mont Blanc, et comme unique animation celle de descendre à la caféteria du Palais des Nations. Mais le Palais des Nations est également peuplé d'êtres qui ne sont pas "normalement constitués", et beaucoup de ces derniers s'accommodent fort bien d'une activité réduite à sa plus simple expression. Pour ceux-là, les Nations Unies ont d'une certaine manière réussi à mettre en place le "revenu d'existence" qui fait débat parmi les économistes !
Comme un poisson pris dans les filets de pêche, notre fonctionnaire tente bien se dégager. On le voit monter et descendre les escaliers menant aux cours de langue. En plus des cours d'espagnol et d'arabe qu’il prenait déjà, notre fonctionnaire se met en tête de perfectionner son russe, voire son chinois. Il peut également prendre des responsabilités syndicales ou déclamer des vers au club de théâtre des Nations Unies. Mais tout cela n'a qu'un temps… Car notre fonctionnaire -normalement constitué- a des amis, une famille qui l'interrogent sur ses activités professionnelles. Et qui s'étonnent que l'on en demande si peu en échange d'autant…

Notre fonctionnaire passe alors par la quatrième phase du processus. Celle où il préserve une façade de fonctionnaire dévoué tout en passant ses journées à peaufiner son CV et ses lettres de motivation. Notre fonctionnaire cherche ailleurs, et c'était bien là l'objectif de départ… Il est en effet pénible pour les managers de l’organisation de devoir en passer par une rupture de contrat ou même un non-renouvellement, le fonctionnaire risquerait d'élever la voix ou pire, de faire recours. Alors qu'il est tellement plus confortable, et tellement moins périlleux pour sa propre carrière, de le pousser à partir de lui-même. Dans le meilleur des cas, on lui organise alors un pot de départ, prétexte à enterrer le placardisé avec beaucoup de fleurs et moult couronnes. Dans le pire des cas, lorsque le degré de détestation ne peut plus être dissimulé, le malheureux poussé au départ se voit déjà oublié avant même d’avoir quitté l’organisation. De qui donc parlez-vous ? Jamais entendu ce nom là… Rita Kertani procède comme le faisaient les zélés stalinistes après chaque purge : on gomme de la photo le personnage en disgrâce, il n’a tout simplement jamais existé. On s’attachera à éliminer toute trace de son passage dans les services. Ce fonctionnaire a tenu les rênes de différents projets pendant de longues années ? Les projets sont renommés et redémarrent comme neufs, et sans passé.
Il doit bien y avoir des révoltes me direz-vous, des ruades pour exprimer que l’on existe et que l’on a droit au respect, des éclats de voix, des pétitions ou des recours. Et bien, moins que l’on pourrait le penser. Le condamné à mort essaie rarement d’échapper à son sort. Tout comme les animaux conduits à l’abattoir qui ne se révoltent pas, beaucoup d’êtres normalement constitués sont pris d’une étrange apathie face au vertige de leur disparition, dans ce cas de leur « petite mort » professionnelle. On trouve également la cohorte des précautionneux qui n’injurient pas l’avenir. Pourquoi partir dans le fracas alors qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, et qu’on sera peut-être amené à recroiser le chemin du chef malfaisant ? Dans ce cas, les pots de départ valent le déplacement. Ils donnent lieu à de croustillants échanges de compliments réciproques devant un public perplexe, et surtout plus accaparé par les petits fours.

Un frisson me parcourut l’échine au moment où je rentrais dans mon bureau. Voilà où j’en étais lorsque je croisais Rita Kertani dans les couloirs ! Imaginer une à une toutes les étapes de ma déchéance à venir… Je frappais la table d’un poing rageur faisant sursauter un Mathew Chang somnolent. Moi, Adrien Deume, on ne me conduirait pas à l’abattoir les yeux bandés ! Plus la Conférence de Conakry serait une réussite, plus je serais protégé des éventuelles mesures de rétorsion que Kertani pourrait être tentée de m’infliger. Je me remis alors d’arrache-pied à la traduction du rapport du Secrétaire Général…

09 avril 2008

les 12 travaux d'Hercule, ou Deume terrassant l'hydre bureaucratique


JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Un fonctionnaire habillé en cosmonaute sortant lentement d’une navette spatiale siglée « ANUS-SEC » et soudainement baissant son pantalon pour montrer son derrière… Il était temps pour moi que se termine ma relecture des traductions de documents de la Conférence, mes rêves commençaient à être tendancieux et perturbaient grandement mon sommeil…
Il me fallait pourtant être alerte ce matin, j’avais en effet ma première réunion de travail avec Jane Butter et son équipe des services de conférence. J’attendais avec intérêt cette première rencontre. Non seulement parce qu’elle allait me permettre d’avoir une idée plus précise de la place que j’allais prendre dans le dispositif, mais également parce que j’allais enfin découvrir qui était Jane Butter dont j’avais beaucoup entendu parler depuis mon arrivée dans l’organisation. Cette noire américaine à la présence et au charisme indéniable s’était faite au fil des ans une réputation de femme à poigne, haute en couleurs (y compris dans ses ensembles vestimentaires), toute en volonté et en cordes vocales. Elle avait en effet pour habitude de clôturer les évènements festifs de l’organisation avec des negro spirituals entonnés à pleine voix. On se souvenait ainsi de Noël du personnel légendaires où Jane Butter avait électrisé les participants avec sa voix chaude, une partie d’entre eux terminant littéralement en transe… Accessoirement, on m’avait également raconté que Jane Butter et Rita Kertani, entrées la même année à l’ANUS SEC et comme cul et chemise les premiers temps, étaient depuis plus de 20 ans ennemies jurées pour de sombres histoires de concurrence sur le même poste. En me demandant de rejoindre, même temporairement, l’équipe du service des conférences, Mme Gatay pouvait me mettre dans une position délicate vis-à-vis de ma chef de branche, mais je ne voulais pas penser à cela pour le moment et j’espérais que Rita Kertani garderait à l’esprit qu’en cette circonstance, j’agissais uniquement en bon soldat de mon organisation…
La réunion de travail se déroulait dans le bureau de Jane Butter. On pouvait se croire dans un « musée de la conscience noire ». Une carte de l’île de Gorée voisinait avec un buste de Toussaint Louverture, lui-même dissimulant la tasse Martin Luther King, et tout cela sous la bienveillante protection d’une peinture à l’huile représentant Nelson Mandela. Dérapant sur un bogolan malien traîtreusement positionné, je me retrouvais dans les bras de Fiona Smith, jeune collègue britannique brillante et délurée qui avait récemment rejoint l’équipe des services de conférence. C’est en riant qu’elle me demanda si elle devait prendre ceci comme une demande en mariage, mais elle semblait être la seule à trouver l’épisode désopilant. Le reste de la troupe me dévisageait d’un air sévère. Cela commençait bien… Butter prit la parole d’une voix grave, car l’heure l’était tout autant. La Conférence s’annonçait mal. En plus des problèmes inhérents à un PMA organisant un évènement dépassant de beaucoup ses capacités logistiques et humaines, les contretemps s’étaient enchaînés. L’entreprise locale, à qui avait été confiée la construction du centre de conférence, s’était lassée de ne pas recevoir de paiement et avait jeté l’éponge. Il avait alors fallu faire appel en catastrophe à une entreprise chinoise débarquée avec ses propres ouvriers et son propre droit du travail à géométrie extrêmement variable… Dépourvue en hôtels aux standards internationaux, la Guinée avait sollicité les grandes chaînes internationales pour construire les hébergements manquants. Ces dernières avaient mollement répondu à l’appel du pied et il avait fallu de sérieux arguments sonnants et trébuchants pour que le groupe Accor daigne enfin s’y intéresser. Malheureusement, les travaux d’un Sofitel flambant neuf avaient dû être interrompus, d’abord temporairement en raison de grèves de travailleurs mécontents de leurs conditions de travail et protestant contre la hausse des prix des produits de première nécessité, puis définitivement à la suite de l’affaissement du bâtiment situé sur un terrain inondable. Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement était tombé à un mois et demi de la Conférence, principalement à cause de l’échec de l’équipe nationale de football à la Coupe d’Afrique des Nations, et accessoirement parce que trois des ministres majeurs du gouvernement avaient perçu des commissions occultes de la part d’une entreprise internationale d’armement. La chute du gouvernement avait entraîné dans un effet de dominos le départ de toute la structure administrative en charge de l’organisation de l’ANUS-SEC XII, y compris l’équipe d’informaticiens ou de gardes de sécurité…
Mais tout cela n’était rien, encore fallait-il pouvoir se rendre à Conakry ! Or, on était à flux tendus en matière de vols pour la Guinée. L’ANUS-SEC avait bien pensé dans un premier temps affréter un avion spécial. Cela aurait pu ressembler à un départ en colonie de vacances où la chanson « Félicie aussi » aurait pu connaître une deuxième jeunesse, mais le management de Carlson Wagons Lits avait rapidement douché ces fantasmes : la règle énonçait qu’il ne pouvait y avoir plus de 30 fonctionnaires des Nations Unies dans un même avion. Il s’agissait d’éviter une effroyable saignée des forces vives de l’ONU en cas d’accident… Du coup, tous les départs vers Conakry devaient s’effectuer sur les lignes régulières. Or, bien entendu, tous les fonctionnaires affectés à la Conférence, y compris les bataillons d’interprètes, devaient voyager en classe affaires. Et bien évidemment chacun protestait vigoureusement contre l’obligation qui lui était faite de voyager sur la compagnie X alors qu’il ou elle possédait la carte de « voyageur fréquent » de la compagnie Y, ou que les sièges business de la compagnie Z étaient infiniment plus confortables. L’équation à résoudre était donc digne de la médaille Fields, le prix Nobel des mathématiciens : 300 fonctionnaires à faire arriver sur place, 6 vols par semaine entre l’Europe et Conakry, 60 sièges business par vol, 1/3 des voyageurs exigeant un changement de vol et pas plus de 30 fonctionnaires par avion. Les agents de Carlson Wagons Lits affectés à l’organisation de la Conférence en pleuraient de frustration à leur bureau… Butter nous résuma le tout d’une formule lapidaire : « A un mois de la Conférence, nous n’avons pas de centre de conférence, pas d’hôtel, pas d’équipe d’organisation sur place et pas assez d’avions».
A défaut d'avions, on pouvait entendre les mouches voler. C’est à ce moment que Fiona Smith, d’une voix guillerette brisa le lourd silence. « Il n’y a plus qu’à se retrousser les manches ! » dit elle tout en joignant le geste à la parole. Je lui jetais un regard reconnaissant, elle avait par cette apostrophe réussi à détendre l’atmosphère. Mais elle avait également, sans le vouloir, relancé la machine infernale à propositions foireuses… Pour répondre au manque de chambres d’hôtels, Regina Hamerson, une boule de flipper de l’organisation qui avait rebondie pendant plusieurs années d’un service à un autre avant d’atterrir au service des conférences, proposa que l’on donne congé aux étudiants guinéens le temps de la Conférence afin de récupérer leurs chambres en résidence universitaire. Les propositions de logement chez l’habitant firent aussi leur réapparition, ainsi que l’option navire de croisière amarré dans le port de Conakry. Butter nous confirma qu’une de ces options, quelque pittoresque qu’elle puisse apparaître, serait de toute façon retenue car il était inconcevable que les ouvriers chinois, même en faisant passer leurs cadences de travail de 16 à 18 heures journalières, puissent boucler les trois hôtels supplémentaires qui étaient nécessaires. Les autorités guinéennes avaient cependant garanti qu’au moins l’un de ces trois serait sorti de terre pour l’ouverture de la Conférence afin de loger les plus hauts dignitaires…
Pour le centre de conférences, il n’y avait pas de plan B. Regina proposa bien de solliciter le prêt de l’Assemblée Nationale guinéenne pour les séances plénières de l’ANUS-SEC XII, mais sa proposition fut accueillie avec un silence poli qui voulait tout dire… Les voyages étaient finalement le moins problématique des problèmes à régler. On avait partiellement résolu l’équation. Les départs étaient échelonnés sur 15 jours, la répartition par compagnie aérienne se faisait sur une base alphabétique pour éviter toute récrimination, et tous les trajets possibles et imaginables étaient mis à contribution. J’avais pour ma part une réservation pour un Genève-Francfort-Istanbul-Casablanca-Conakry qui allait me faire voir du pays…
Butter me confia la responsabilité de suivre les questions d’hébergement. Il s’agissait pour moi de peser le pour et le contre de toutes les options complémentaires de l’hébergement en hôtel, et de convaincre les autorités guinéennes de prendre en charge les coûts afférents. Un véritable jeu d’enfants donc… Ma préférence allait à l’option « paquebot ». J’avais gardé un très bon souvenir d’une récente croisière dans les Caraïbes et il me semblait qu’il serait plus aisé de souder les participants à la Conférence, et donc de travailler à un futur consensus, dans un environnement clos.
Rita Kertani passa dans le couloir au moment où je quittais le bureau de Jane Butter. Son regard lourd de suspicion m’indiquait que j’avais du souci à me faire. Mais l’esprit échauffé par les informations que l’on venait de nous communiquer, je la remarquais à peine.

Les voiles blanches dansaient sur le lac. Je m’attardais à les admirer depuis ma fenêtre, puis j’empoignais mon cartable et me hâtais vers l’arrêt de bus de la Place des Nations. C’était décidé, ce soir j’emmenais mon épouse pour un dîner-croisière jusqu’à Yvoire !

02 avril 2008

Un fonctionnaire de l'ANUS-SEC en plein travail...


J’avais profité d’un moment d’intimité pour entreprendre mon épouse sur ses liens avec Paul-Loup Sulitzer. Il me fallait procéder avec tact car ma chère et tendre me battait froid depuis mes escapades récentes avec la « bande à Léon ». Malheureusement, mes subtiles manœuvres étaient tout à fait inutiles. Mon épouse m’avoua que ses contacts s’étaient limités à succéder au célèbre écrivain sur la table de massage… Je m’étais alors retourné, renfrogné, vers le mur. La situation devenait grave. J’en étais à espérer que la nuit m'apporte la lumière…

Le lendemain, les yeux embrumés, la lumière n’avait pas jailli. J’en étais malade. Je me voyais déjà annoncer à Mme Gatay et Rodrigo Rojas que l’ANUS-SEC pouvait se réjouir de compter sur la présence de Johnny Hallyday… Autant démissionner tout de suite ! C’est le cœur lourd que je me rendis au bureau. Le bœuf partant à l’abattoir n’y serait pas allé plus lentement… Un call back m’attendait sur mon téléphone. Fortuna Minimo, secrétaire de Mme Gatay, m’informait que cette dernière m’attendait dans son bureau. Je pâlis mais pris mon courage et mes dossiers à deux mains. Je pouvais toujours invoquer le décalage horaire avec les Etats-Unis pour justifier l’absence de fax de confirmation de la grande star américaine dont je préférais encore taire le nom…
A mon entrée dans le bureau directorial, Fortuna Minimo terminait de lisser les longs cheveux bruns de Mme Gatay. Cela ne rentrait pas précisément dans les termes de référence d’une assistante de direction, mais le charisme naturel de notre directrice ainsi que des perspectives d’évolution de carrière assez sympathiques avaient fortement contribué à apaiser les scrupules de Fortuna. Et puis, avait probablement pensé Mme Gatay, « on peut toujours essayer de demander, on m’a dit que la Fortuna souriait aux audacieux »…
Fortuna disparue, Mme Gatay prit une pose de déesse indienne. Il n’y avait pas à dire, elle en imposait en sari. Je me recroquevillais dans mon fauteuil, quelque peu mal à l’aise entouré de ces statues de divinités hindoues qui peuplaient le bureau. Mme Gatay m’expliqua, inspectant ses ongles manucurés d’une main et feuilletant ses cours de russe de l’autre, que mes indéniables compétences l’avaient convaincu de me confier d’autres responsabilités relatives à la Conférence de Conakry. En effet, le service des conférences -cheville ouvrière de la réunion- était débordé par les évènements. J’irais donc renforcer leur équipe et les accompagnerais également à Conakry. J’accueillis cette nouvelle avec beaucoup de satisfaction. Qu’il était doux d’entendre vanter ses compétences par sa propre directrice ! Par ailleurs, je me réjouissais de vivre de l’intérieur un évènement aussi majeur qu’une Conférence intergouvernementale, et last but not least j’allais enfin découvrir le continent africain ! Mme Gatay me précisa également que ces nouvelles responsabilités avaient dès lors priorité sur le reste de mes attributions. Il ne fallut pas me le dire deux fois. En un tournemain, Sonia Gartow se voyait chargée de trouver notre Ambassadeur(drice) de bonne volonté: de quoi mettre à profit ses « capacités communicationnelles » récemment acquises.
C’est le cœur allégé et le sourire aux lèvres que je retournais à mon bureau où je m’empressais de refermer la fenêtre ouverte par Mathew Chang. C’était un constant sujet de crispation entre nous. Il prétendait suffoquer la fenêtre fermée, car « lui n’avait pas la chance de se trouver près de la ventilation ». Quant à moi, les cris des paons amoureux me rendaient fous, et seul le double vitrage fermé atténuait suffisamment ces râles douloureux… Je rassemblais toute ma documentation relative à la « journée du genre » et la mis dans le dossier « urgence moyenne » où elle prit la place de mes rares documents relatifs à la Conférence ANUS-SEC XII qui partirent, eux, rejoindre le dossier « très urgent ». Restait le problème des traductions françaises qu’il me fallait revoir. Leur statut flou me gênait : ces documents concernaient bien la Conférence, mais ils n’avaient rien à voir avec l’organisation proprement dite de l’ANUS-SEC XII dont je devais maintenant m’occuper. Dans quel dossier les ranger? Les affres du doute ne m’agitèrent pas longtemps. Il y avait une solution simple, c’était de revoir en vitesse ces traductions et le problème serait réglé ! Un rapide coup d’œil à l’horloge pour m’assurer que j’avais encore le temps de mener à bien ce travail d’ici à l’horaire du dîner et je m’attaquais au premier document.

Les organisateurs s’étaient rendus compte à un mois de la Conférence que les documents autres que le texte à négocier n’étaient pas disponibles dans une autre langue que l’anglais. Or les pays francophones avaient plusieurs fois menacé de ne pas participer aux réunions si on ne pouvait leur fournir les documents de référence dans leur langue maternelle, et langue de travail de l’ONU. Bien entendu, cette exigence apparaissait absolument irrationnelle et dénuée de légitimité aux yeux de nos principaux responsables dont la plupart avaient peine à commander leur baguette en français après plusieurs années de présence à Genève… Néanmoins, on ne pouvait se mettre à dos tous ces pays, a fortiori des pays de la catégorie des Pays les Moins Avancés. On avait donc ressorti du formol quelques fonctionnaires français, belges, suisses, d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique Centrale pour mener à bien cette entreprise. Les plus compétents d’entre-eux avaient évidemment décliné l’invitation à se transformer du jour au lendemain en traducteurs. Les plus jeunes et malléables, ainsi que les fonctionnaires en fin de carrière et en roue libre avaient donc formé le dernier carré de fidèles, contraints et forcés. Il s’étaient attelés à la tâche alors que beaucoup d’entre-eux n’avaient ni formation de traducteur, ni même parfois de connaissance des sujets abordés. On avait ainsi demandé à Ginette Cordy, secrétaire à temps tout à fait partiel mais responsable du cercle culturel de l’Organisation à temps le plus souvent complet, de prendre en charge la traduction d’un rapport touffu sur la place de la solidarité dans les stratégies de développement nationales. Autant dire de l’hébreu pour notre brave Ginette, plus au fait de la programmation de l’Opéra de Genève ou de la procédure à suivre pour exposer ses œuvres au Palais des Nations… Sous sa plume volontaire à défaut d’être compétente, je découvris donc que le concept de « policy space » autrement dit la marge de manœuvre que l’Etat souhaite conserver dans la mise en œuvre de ses politiques publiques, ce concept donc était devenu.. « la politique de l’espace » ! L’ANUS-SEC se voyait dotée, au détour d’une phrase, d’un mandat fichtrement intéressant quoique légèrement en décalage, en matière de conquête de l’espace… Puis ce fût le tour du « bottom billion », objet de toutes les attentions. Cette formulation imagée désignait le milliard de personnes tout en bas de l’échelle, le milliard de gens les plus pauvres que l’ONU avait à cœur d’aider. Mais un lointain héritier du marquis de Sade sans doute avait trouvé judicieux de le traduire par le « milliard de derrières ». De quoi attirer un vaste public de lecteurs…
Les rides sur mon front se creusaient à mesure que je découvrais ces traductions qui tenaient plus de l’œuvre d’un quelconque logiciel de traduction automatique aux résultats fantaisistes, que du travail soigné d’un bon artisan. J’avais le choix: je pouvais bâcler le travail tout en finissant à un horaire bien tardif, ou plus sagement remettre au lendemain cette tâche qui méritait que l’on s’y attache de plus près… Me félicitant moi-même de la volonté que j’affichais de fignoler ce travail, je fermais mon ordinateur et enfilais mon manteau sous l’œil réprobateur et jaloux de Mathew Chang à qui on avait imposé un projet couvrant l’Amérique Latine, ce qui l’obligeait à rester tard le soir en raison du décalage horaire avec cette région du monde.

En sifflotant, je remontais l’allée des drapeaux. La température était douce, le ciel étalait ses teintes rosées. Avec les nouvelles responsabilités qu’on me confiait, j’allais découvrir la « salle des machines » des Nations Unies et tout cela m’amusait prodigieusement.