26 décembre 2007

cravate ou noeud pap?


JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Rita Kertani m’avait bien fait comprendre dans l’avion que ma présence au bureau le matin de mon arrivée était « indispensable ». J’avais bien compris au ton qu’elle employait qu’il allait falloir remettre à plus tard la douche et les quelques heures de sommeil réparatrices. Apparemment, le Secrétaire Général de notre organisation et le Directeur Général des Nations Unies Genève souhaitaient tous les deux un débriefing rapide de notre mission.
La perspective d’arborer une fois de trop mon costume dépareillé qui avait connu les affres de la crise syldave me causait une certaine appréhension, mais un ordre était un ordre et après tout, l’image du fonctionnaire de terrain rentrant d’une mission difficile la chemise et la mine chiffonnées posait le personnage… Une publicité pour parfum d’homme trouvée dans une revue m’avait servi de source d’inspiration : c’est avec deux longues rides me barrant le front, la démarche virile et chaloupée, et un regard que j’essayais de faire le plus mystérieux possible que je me présentais au portail d’entrée place des Nations. Le garde ne sembla pas le moins du monde impressionné, la mention de ma tout récente mission en Syldavie orientale avec les grosses huiles du Palais paraissait même l’irriter. Il se fit un plaisir de me demander ma pièce d’identité, ce qui m’obligea à retourner le contenu de ma valise à la recherche du précieux laissez-passer bleu. Et une fois le document en main, il m’informa négligemment que de toute façon, tout porteur d’une valise devait désormais passer obligatoirement par le portail Pregny, entrée des visiteurs distante d’au moins 500 mètres. Tout en tentant tant bien que mal de refermer ma valise, je me repassais intérieurement l’intégrale des insultes du capitaine Haddock. Cet âne borné m’empêchait de réaliser mon fantasme d’une remontée triomphale du Palais le long de l’allée des drapeaux. Le temps se rafraîchissant, il me fallait refermer les boutons de chemise que j’avais savamment ouvert pour dévoiler une partie de mon torse, c’est en effet ainsi que les héros de parfum semblaient toujours séduire les plus belles femmes fatales. Mais je remettais à plus tard mes rêves de séduction car il me fallait avant tout pénétrer dans le Palais et ça n’allait pas être une mince affaire.
En effet, les gardes du portail Pregny étaient réputés pour être encore plus vicelards que leurs collègues de la place des Nations. Obsédés par l’apparent mépris que le personnel du Palais leur portait selon eux, ils se vengaient généralement sur les touristes qui ont eux le malheur d’ignorer le règlement de sécurité et ses divers chapitres et sous-chapitres. Ayant pour ma part une confiance aveugle dans le pouvoir du badge rouge de fonctionnaire, j’oubliais qu’à cette heure je ressemblais davantage à un violoniste roumain ayant arpenté tous les trottoirs d’Europe ou pire, à un manifestant alter mondialiste venu soulever la question de l’accord entre les principes et les actions des Nations Unies… Le regard soupçonneux posé sur ma ceinture en peau de crocodile qui ne cessait de faire retentir le portail métallique, les gardes me demandèrent de les rejoindre dans un bureau adjacent. Là, l’alternative me fut clairement exposée, soit j’acceptais de me soumettre à une fouille au corps, soit il allait me falloir répondre à un questionnaire détaillé sur mon passé et mes inclinations politiques et philosophiques actuelles. D’une voix blanche, je leur rappelais que l’habit ne faisait pas le moine, et qu’en dépit de mon allure quelque peu négligée, j’avais sur moi tous les attributs nécessaires à un fonctionnaire pour entrer sur son lieu de travail. J’avais là marqué un point. En bon fonctionnaire obtus appliquant la lettre plutôt que l’esprit de la règle, les gardes de sécurité durent reconnaître qu’il n’y avait aucune raison objective de m’empêcher de rallier mon bureau. Un coup de fil à Grettel qui leur confirma que je travaillais bien au Palais, leur cloua définitivement le bec. Tout en marchant vers le bâtiment, je peaufinais ma théorie de la corrélation inverse entre port de l’uniforme et humanisme. Mais Grettel ne me laissa pas le loisir de pousser plus avant ma réflexion. Elle m’attendait à l’entrée, un sourire aux lèvres et pressée de m’offrir un pot de bienvenue. Mais une fois arrivé à sa hauteur, elle dût elle-même convenir qu’avant de prendre un café ensemble, il était primordial que je puisse prendre une douche. Grettel m’emmena alors à la salle dont la localisation exacte était connue uniquement des membres du « club de jogging des Nations Unies ». On y trouvait en effet des vestiaires flambant neuf et une rangée de douches où les acharnés de la course à pied du midi se remettaient de leurs efforts.
C’est frais et dispos que je retrouvais Grettel. Elle m’attendait patiemment sous les peintures naïves du bar des délégués car elle brûlait d’en savoir plus sur ma mission en Syldavie et sur les informations de première main que je détenais désormais sur toutes les huiles du système. Mais il me fallait faire vite car je ne doutais pas que Rita Kertani m’ait déjà laissé plusieurs messages sur mon téléphone. Je lui brossais donc une rapide synthèse des évènements majeurs, laissant dans le vague les détails pour notre prochaine rencontre. L’anecdote des bruits nocturnes éveilla fortement son attention. Je la quittais alors qu’elle était déjà plongée dans d’intenses réflexions sur les divers moyens à sa disposition pour confirmer qui était le couple qui s’était constitué lors de cette mission.

Un bref passage par le bureau de Darius Rafsandjani, le secrétaire de ma chef, me confirma qu’une fois de plus les instructions de Rita Kertani étaient destinées aux autres plutôt qu’à elle-même. On ne l’avait pas encore revue au bureau et personne n’était en mesure de dire quand elle serait de retour. Elle avait sans nul doute profité de ce que le rendez-vous avec Rodrigo Rojas, notre Secrétaire Général avait été remis.
Rojas était en effet essentiellement préoccupé à l’heure actuelle par le processus électoral en cours dans son pays, le Paraguay, car il comptait bien revenir dans le jeu ou à tout le moins peser sur le vainqueur. Il avait lui-même derrière lui une longue carrière de politicien qui avait connu son Capitole comme sa roche tarpéienne. Leader du Parti conservateur paraguayen, il avait connu divers mandats ministériels allant de la Culture à la Santé en passant par les Affaires Etrangères, un éclectisme qui avait culminé avec sa nomination il y a 5 ans de cela comme Premier ministre du Paraguay. Mais de forts soupçons de malversations et d’enrichissement personnel l’avaient contraint à se retirer en cours de mandat. Une courte traversée du désert ne l’avait pas fait oublier de ses obligés qui avaient entrepris un lobbying efficace pour qu’il obtienne la présidence de l’Organisation Postale Universelle. Une position au poids politique limité mais comportant des privilèges non négligeables qui rassuraient Rodrigo Rojas sur le fait qu’il appartenait encore au cercle de ceux qui comptent…
Néanmoins, Rodrigo Rojas s’était rapidement lassé de limiter ses audiences au directeur des postes ouzbeks ou au président de l’association internationale des collectionneurs de timbres animaliers. Il avait donc réactivé ses réseaux new yorkais et lancé une intense campagne pour prendre la tête de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle. La bataille avait été rude face au candidat présenté par le Groupe Africain, le Mauritanien Mokhtar Ould Dadah. Ce dernier, rompu à la diplomatie de couloir, avait finalement emporté la décision et convaincu le conseil d’administration de l’OMPI de lui confier les rênes de l’organisation. Son incontestable méconnaissance des sujets n’avait pas nui à défaut d’avoir convaincu, mais elle avait été heureusement contrebalancée par une prodigalité sans bornes. Les délégués des pays membres du conseil d’administration s’étaient ainsi vus offrir de fausses cravates de marques italiennes, ainsi que des montres Rolex fournies par paquets de douze à Ould Dadah par l’Ambassadeur de Mauritanie en Chine. Un geste d’amitié pour le candidat mauritanien, un inqualifiable soutien à la contrefaçon pour Rodrigo Rojas qui digérait mal d’avoir trouvé plus cynique et plus dénué de scrupules que lui…
En désespoir de cause, Rojas avait donc dû se contenter de la présidence de l’ANUS-SEC Agence des Nations Unies pour la Solidarité- Secrétariat à l’Economie et à la Coopération. Il allait sans dire que tout le monde préférait de beaucoup l’acronyme anglais UNAS-ECS (United Nations Agency for Solidarity-Economy and Cooperation Secretariat) moins tendancieux… C’est cette agence qui m’avait recruté et ce personnage que je m’apprêtais à rencontrer avec Rita Kertani et Taguri Imo pour l’éclairer sur les conséquences du règlement de la crise syldave pour notre agence.
Cependant, bien plus que le contenu de mon exposé, un autre problème ne cessait de me préoccuper. Quel nœud papillon allais-je pouvoir arborer lors de notre entretien, car Rodrigo Rojas avait désormais les cravates en horreur… Il me fallait demander conseil à Léon Andrianampoinimerina qui dans une vie précédente avait tenu une boutique de confection pour hommes à Antananarivo. Mais il était déjà 17h45, il me fallait me dépêcher car Léon animait tous les soirs à 18h les réunions de l’association des Malgaches de Genève. Je refermais brutalement les dossiers laissés en plan avant mon départ et me dirigeais d’un pas vif vers le fonds du couloir à la recherche du temps perdu et de Léon.

17 décembre 2007

le petit oiseau va sortir!


16 décembre 2007

JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Une fois la lumière éteinte par mes soins, je pouvais sans rougir retirer mon pantalon. J’avais effectivement mes petites habitudes et dormir en caleçon était l’une d’entre elles. Depuis mon recrutement par l’ONU, j’avais fait l’acquisition d’un magnifique caleçon bleu ciel arborant en son centre une colombe de la paix tenant un rameau d’olivier dans son bec. Ce caleçon avait déclenché l’hilarité de ma femme lorsque je l’avais porté pour la première fois dans le lit conjugal. Me prendre le bras tout en criant « Attention le petit oiseau va sortir ! » avant de pouffer était devenu sa distraction favorite. Je ne trouvais pour ma part rien de ridicule à ce caleçon élégant et confortable à la fois. C’est pourquoi en dépit des blagues éculées de mon épouse, j’avais décidé de persister, comptant sur le fait qu’elle se lasserait la première. Il va sans dire que j’avais décidé d’emmener avec moi ce caleçon pour ma première mission officielle comme fonctionnaire de l’ONU…
Rendu nerveux par les cafés avalés à chacune des pauses de cette longue journée, je ne cessais de me tourner et retourner dans le lit. Certain que des évènements importants allaient se dérouler le lendemain, je tentais d’évaluer de quelle manière je pouvais jouer un rôle qui me fasse remarquer. Peut-être pouvais-je proposer à M. Milla de faire office de garde du corps ? Ou pourquoi ne pas proposer à Sigurvinsson que l’on m’envoie en éclaireur pour tenter de prendre contact avec le bureau du PNUD ? C’est dans un état de semi-rêverie où je m’imaginais courir héroïquement d’un abri à un autre au milieu de tirs croisés, que je fus rendu à la réalité par d’étranges bruits venus de ma gauche. Des grincements qui semblaient provenir d’un des lits de camp étaient doublés de grognements assourdis et d’encouragements vivaces bien que chuchotés. Inquiet de l’éventuelle infiltration de soldats syldaves, je me tenais aux aguets, prêt à jaillir et à leur lancer au visage le projecteur pour power point que j’avais rangé sous mon lit. Néanmoins les bruits s’atténuèrent sans que je puisse déterminer leur provenance exacte. Je m’apprêtais à céder au sommeil lorsque les grognements et halètements divers reprirent. Cela devenait agaçant et seule la perspective de réveiller la crème des Nations Unies au milieu d’un sommeil réparateur m’empêchait d’allumer la lumière pour en avoir le cœur net. Soudainement, une illumination me laissa interdit : un couple était probablement en train de se former sous mes yeux, ou plutôt mes oreilles ! Ces bruits divers ne pouvaient prêter à confusion plus longtemps. Un large sourire aux lèvres, je cherchais désormais à identifier les parties prenantes en tentant de me remémorer mentalement la répartition des fonctionnaires dans notre sous-sol. Très vite, il me sembla clair que l’on ne pouvait impliquer Singh et Nguyen, mais qu’au contraire Taguri, Sigurvinsson, Mary O’Neil, Audrey Revêche, de la FAO, et Jan Vanlorenberghe, responsable d’OCHA, n’étaient sans doute pas blancs comme neige dans cette affaire. Malheureusement, il me semblait impossible d’être plus précis sans sortir de mon lit et m’approcher de la source sonore. Je me résignais donc à me contenter d’hypothèses et me félicitais d’avoir conservé les boules quiès distribuées dans l’avion…

Ce fut le directeur de l’hôtel qui vint nous réveiller le lendemain matin. Il nous annonça que la capitale avait beaucoup souffert des combats nocturnes. Néanmoins, il semblait que les responsables des deux camps en présence avaient décidé de se retrouver ce même jour en fin de journée pour tenter de trouver un terrain d’entente. Dans l’intervalle, le Directeur nous recommandait de ne pas quitter l’hôtel. Aucun de nous de toute façon ne semblait avoir ce désir. Dans l’immédiat, la préoccupation était surtout de pouvoir prendre sa douche sans redouter à tout moment la chute d’un missile. Le groupe se divisa donc en deux, la moitié prenant sa douche pendant que l’autre scrutait l’horizon par les fenêtres de l’hôtel, attentifs à toute traînée blanche suspecte… Pour ma part, j’avais décidé d’élucider le mystère de la nuit précédente et je surveillais de près les cinq suspects. Sigurvinsson n’avait-il pas lancé un sourire complice à Mary O’Neil pendant le petit déjeuner ? La main que Vanlorenberghe avait posée sur le bras d’Audrey Revêche, outre qu’il contrevenait aux règles ONU les plus élémentaires en matière de harcèlement sexuel, n’était-ce pas la preuve qu’ils étaient désormais beaucoup plus proches que le jour précédent ? En même temps, le regard de Sigurvinson à Taguri me semblait bien trop appuyé pour être honnête… Tout devenait révélateur mais rien n’était probant.
Ces cogitations complexes n’étaient finalement que le révélateur de l’extrême ennui dans lequel nous baignions. La journée s’étirait en longueur. Il avait été décidé d’un commun accord de ne plus reprendre notre réunion de concertation sur la situation syldave puisque cette même situation évoluait plus vite que nous. Tout le « networking » qui pouvait être fait avait déjà été accompli et mis à part ceux qui se connaissaient intimement avant cette réunion, la plupart des membres de notre groupe n’avaient plus rien à dire aux autres. Seul Massoud restait pendu à son téléphone, seul lien qui lui restait avec la réalité extérieure qu’il tentait encore d’influencer. Mais le manège de la vie réelle et de ses soubresauts tournait sans nous, et nous étions sur le bas-côté…

Les pales d’hélicoptère déchirant le ciel ou les rafales de kalachnikovs se faisaient de moins en moins entendre. Le directeur de l’hôtel nous autorisa à remonter à l’étage et notre groupe se divisa suivant ses diverses inclinations. Certains traînaient dans les boutiques à la recherche de l’objet luxueux bon marché, d’autres préféraient dépenser leur per diem aux machines à sous de l’hôtel, tous taisaient leurs éventuels scrupules en déclarant qu’ils faisaient ainsi de la redistribution de revenus…
Rita Kertani, visiblement déstabilisée par cette situation si éloignée de son quotidien bureaucratique genevois fait d’onctueuses discussions diplomatiques, retrouvait son équilibre en gardant constamment auprès d’elle mon collègue Taguri. Elle réaffirmait ainsi son autorité et retrouvait une apparence de confiance en elle. En effet, le désintérêt manifeste que professait à son égard les autres membres de la délégation la touchait douloureusement, elle qui avait constamment le besoin de se voir rassurée sur son statut. Pour ma part, je faisais mon possible pour disparaître de ses pensées et cela passait avant tout par une disparition de son champ de vision. Là où elle se trouvait, je n’étais pas et inversement. Cela me mettait sur les nerfs de devoir constamment surveiller si Kertani n’allait pas arriver dans mon dos, et je décidais pour me calmer de faire moi aussi de la redistribution de revenus en finançant la viticulture syldave. Accoudé au bar, je sympathisais avec Goran ainsi qu’avec un vin de table local qui tous les deux me rendaient le sourire. Goran était curieux d’en savoir plus sur ma vie de fonctionnaire onusien qui lui paraissait si lointaine et différente de la sienne. Mais je ne cessais de me dérober à ses questions car c’est son mode de vie à lui qui m’intéressait. Je n’avais aucune envie de lui raconter dans le détail la superficialité de beaucoup de relations genevoises, les charmes vénéneux du luxe facile, ou les quiproquos perpétuels d’un environnement aussi international.

Nous étions tous réunis devant le poste de radio qui retransmettait depuis l’hôtel de ville où se déroulaient les discussions entre loyalistes et rebelles. Evidemment, aucun d’entre nous ne comprenait le moindre mot de syldave, et nous restions suspendus aux lèvres du directeur qui de temps à autre daignait nous traduire les évènements en cours. Après quelques minutes de ce régime, le visage du directeur s’illumina. Le journaliste venait d’annoncer qu’un accord été signé entre les deux parties qui allaient se partager le pouvoir selon la formule « chabadabada » : le Premier ministre serait loyaliste pendant que le ministre de l’intérieur serait ancien rebelle, le ministre de la Justice serait loyaliste alors que son homologue de l’Economie appartiendrait au camp rebelle etc.etc.
Massoud semblait déconfit. Bien sûr, comme nous tous, il était soulagé de l’heureuse conclusion de la crise. Néanmoins, l’ONU avait été totalement transparent dans cette affaire. Massoud et Milla entamèrent alors un conciliabule d’où il ressortait que, pour paraphraser Cocteau, puisque la situation avait dépassé les Nations Unies, il était vital de prétendre l’avoir organisé. Massoud reprit son téléphone et usant de tous ses réseaux, il mit au point une conférence de presse pour le lendemain, où serait expliqué combien le rôle des Nations Unies avait été crucial dans le règlement de cette crise. Pour ma part, il m’importait peu que les Nations Unies puissent ou non tirer la couverture à eux, je ne demandais qu’une chose, retrouver la quiétude de mon bureau…
Massoud semblant uniquement préoccupé par l’organisation de sa conférence de presse, le reste du groupe délégua Nguyen pour lui faire comprendre que plusieurs d’entre nous avions surtout en tête un départ de Glodeni le plus rapidement possible. Quelques coups de fil du ResRep du PNUD plus tard les business class des vols à destination de New York, Vienne et Genève étaient repeuplées par nos soins.

Assis dans la navette vers l’aéroport je me repassais le film de cette mission. Pour une première sur le terrain, j’avais fait fort ! Mais je me rendais également compte que mis à part la tenancière de la pension Isabelle, mon chauffeur de taxi ou le barman de l’hôtel, je n’avais pas rencontré de syldave. Passer d’un hall d’hôtel impersonnel à un autre, circuler dans des berlines encadrées de gardes du corps, me baffrer d’ « english breakfast » aux quatre coins du monde, était-ce là le quotidien inévitable du missionnaire des Nations Unies ?
C’est toujours plongé dans mes pensées que je vis s’éloigner les lumières d’une Glodeni apaisée, pendant que notre avion prenait de l’altitude.

09 décembre 2007

hôtel 5 étoiles pour les Nations Unies


JOURNAL D'ADRIEN DEUME

En l’absence de possibilité immédiate de quitter le pays par les airs, il fut convenu de rester pour le moment dans ce sous-sol définitivement pas à la hauteur des standards onusiens mais présentant l’avantage indéniable d’être à l’abri des tirs en tout genre. L’humeur n’était pas à la reprise de notre réunion. A quoi bon se projeter dans un futur hypothétique alors que le danger était à nos portes… Le vernis d’urbanité, de culture et de morgue se craquelait lentement mais sûrement, et réapparaissaient des comportements primaires dissimulés pendant de longues années. Notre petit monde retrouvait les codes brutaux des sociétés archaïques, certains s’effaçaient pendant que d’autres apparaissaient sur le devant de la scène. En observant tout cela, je ne pouvais m’empêcher de penser à « Sa majesté des Mouches » de W. Golding.

Ainsi, Bjorn Sigurvinsson, le directeur islandais du bureau local du Programme Alimentaire Mondial, en habitué des situations de crise et des questions pratiques, endossa l’habit du chef de troupe. Ce fut lui qui décréta qu’à partir de maintenant la nourriture serait rationnée. A partir de ce moment, il devenait hors de question de pouvoir avoir entrée ET dessert, un choix devrait être fait. Par ailleurs, les bouteilles d’alcool fort seraient préservées afin de servir de palliatif au cas où l’alcool à visée médicale viendrait à manquer. Un murmure s’éleva de notre groupe, peu de ses augustes membres étaient en effet habitués à se voir dicter leur conduite et restreindre leurs envies.
Vers 15h30, Massoud réussit enfin à joindre ses adjoints revenus de leur pause déjeuner. Ces derniers confirmèrent qu’il était désormais vivement déconseillé d’apparaître au dehors. Des blindés patrouillaient en ville et les tirs de mortier avaient remplacé les rafales de mitraillette. Les casques bleus, pour leur part, avaient apparemment décidé d’opérer un repli stratégique dans leur caserne dans l’attente d’un ordre clair.

A intervalles réguliers, j’observais Rita Kertani se décomposer. Elle avait appelé Taguri Imo à ses côtés et lui avait enjoint de ne pas la quitter. Elle apparaissait de plus en plus livide. Ces bruits de guérilla urbaine devaient réveiller chez elle de douloureux souvenirs. Elle avait en effet quitté l’Afghanistan lors de l’invasion soviétique et refusait depuis lors d’adresser la parole à un quelconque Russe, ce qui ne manquait pas de poser de graves problèmes protocolaires au Palais des Nations que beaucoup surnommaient en plaisantant la « datcha de fonction des apparatchiks russes ». En effet, pendant de longues années, tout bon diplomate ou espion soviétique devait être passé au préalable par l’ONU où il se frottait au monde non communiste.

L’état-major de notre micro-société était cette fois définitivement constitué. Penché sur la table, Sigurvinsson avait à sa droite Massoud et à sa gauche Mary O’Neil, représentante du Haut Commissariat aux Réfugiés à Glodeni. Le trio analysait fiévreusement ce qui avait tout l’air d’un plan de campagne. Il me semblait clair que le directeur de l’hôtel leur avait apporté les plans du quartier et que nos chefs mettaient en place une stratégie d’évacuation qui se devait d’être aussi précise que possible. Allait-on devoir faire appel aux casques bleus pour protéger notre fuite ? Cela semblait probable. Mais toute aide allait probablement être la bienvenue et il me semblait que c’était le moment pour moi de signaler ma longue expérience du ball trap. Bientôt dix ans que j’abattais mes dix assiettes hebdomadaires et cela n’allait pas être négligeable à l’heure de tenir une carabine pour protéger notre vie ! Je ne pouvais m’empêcher de penser en souriant que les rebelles syldaves avaient de la chance que mon collègue américain Arthur Johnson n’ait pas fait partie de notre petit groupe. Ce militant acharné de la National Rifle Association avait en effet créé « l’association onusienne des ball trappeurs » et il était la terreur des lapins de garenne des bords de lac Léman. Cette fine gâchette aurait fait un renfort de poids à l’heure d’affronter les snipers syldaves !
Je m’approchais de Sigurvinsson et me penchais sur la carte. Celle-ci m’apparaissait bien éloignée de la topographie du quartier et je ne comprenais pas que l’éventuelle proximité de sanitaires, tel que venait de le signaler Mme O’Neil, puisse représenter un enjeu quelconque dans le contexte de notre évacuation. Tout s’éclaira quand Sigurvinsson m’expliqua que l’on m’attribuait le lit de camp le plus rapproché de la porte pour pouvoir allumer la lumière si nécessaire. En lieu et place d’un rigoureux plan d’évacuation des autorités onusiennes, Sigurvinsson, Massoud et O’Neil travaillaient à la répartition des lits de camp pour la nuit que nous allions devoir passer dans le sous-sol… Il s’agissait là d’une tâche extrêmement délicate, une équation qui comprenait diverses variables : sexe des individus, mais également leur grade, leur ancienneté ainsi que leurs affinités. Les discussions avaient permis d’arriver à un compromis acceptable par toutes les parties. Il avait été convenu que les femmes seraient regroupées à proximité immédiate des toilettes. Pour ce qui était des hommes, l’idée d’un découpage de la salle en secteurs géographiques avec regroupement par continent avait été abandonnée au profit d’une répartition par ordre alphabétique. Il avait néanmoins fallu remédier à une faille de ce système. Mon nom de famille m’aurait permis de prétendre à la place la plus rapprochée du chauffage, autrement dit la meilleure place. Or, il semblait pour le moins incongru que le moins « senior » des représentants soit le bénéficiaire de cette meilleure place. On avait donc introduit un amendement à la répartition par ordre alphabétique pour préciser que dans mon cas, c’est le prénom qui faisait foi. Ce jésuitisme, tout en sauvant les apparences d’égalité, permettait à Sigurvinsson de réserver cette place de choix à Roger Milla, directeur des Affaires Politiques, faveur que le directeur du PAM espérait secrètement se voir retournée sous la forme d’une promotion une fois que les choses seraient rentrées dans l’ordre.

Le temps s’écoulait lentement et les longues plages d’ennui étaient seulement troublées par des canonnades de plus en plus rapprochées. Le directeur de l’hôtel venait régulièrement nous donner les dernières nouvelles du dehors. D’intenses combats se déroulaient en périphérie de Glodeni alors que les pays occidentaux avaient demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU pour discuter des mesures à prendre. « La première des mesures serait de nous sortir de là » maugréait Singh qui en avait pourtant vu d’autres. Massoud y travaillait. Il avait réussi à louer un 747, mais les discussions achoppaient pour le moment sur deux points cruciaux : qui allait payer – Massoud estimant qu’il fallait évacuer d’abord et que l’on réglerait ce problème par la suite - et quelles étaient les agences prioritaires si l’on ne pouvait évacuer tout le monde en une fois? Il semblait clair que seul le Conseil de sécurité était à même d’apporter les réponses à ces questions cruciales.
Un dîner frugal nous fut servi mais personne n’avait le cœur à festoyer. Les cœurs étaient lourds et les fronts soucieux. Massoud tentait de détendre l’atmosphère avec une anthologie de l’humour syldave mais ses tentatives tombaient à plat.

Les lits de camp avaient été installés. Plusieurs d’entre nous, au premier rang desquels Rita Kertani, avaient bien tenté d’obtenir la suite présidentielle de l’hôtel à un tarif préférentiel au vu des circonstances, mais le directeur s’y était refusé. Ce n’était pas qu’il dédaignait des rentrées financières qui auraient été bienvenues dans le contexte actuel, mais le risque était trop grand de découvrir la chambre dévastée par un missile au petit matin. L’assurance de l’ONU aurait alors pu se retourner contre lui pour rembourser la somme conséquente que l’organisation verse en cas de décès dans le cadre d’une mission.
Il fallait donc nous rendre à l’évidence. Il n’y avait pas d’autre solution que de rester au sous-sol pour cette nuit. Il serait toujours temps d’aviser demain matin. Tout en s’installant commodément dans son lit, NGuyen nous racontait en rigolant qu’il n’avait pas dormi dans de telles conditions depuis la guerre du Vietnam où, jeune officier vietcong, il s’était fait remarquer de sa hiérarchie pour son ardeur au combat. Rita Kertani, elle, s’était enfermée dans un mutisme profond. Taguri ne la quittait pas d’une semelle mais il allait pourtant bien falloir qu’il prenne le lit qui lui avait été assigné et laisse Kertani à ses tourments…
Ce fut Sigurvinsson qui donna le signal de l’extinction des feux. Il nous fallait être reposés car une rude journée nous attendait demain nous dit-il. Des rendez-vous avec les représentants de la société civile et des syndicats syldaves étaient en effet toujours au programme, mais si la situation se dégradait encore une procédure d’évacuation serait lancée. Dans les deux cas, cela n’allait pas être une partie de plaisir…

05 décembre 2007

on ne plaisante pas avec un samourai


JOURNAL D’ADRIEN DEUME

Chacun s’était placé à table en fonction de ses affinités ou des services et renvois d’ascenseurs qu’il pouvait obtenir de sa voisine ou de son voisin. N’étant utile à personne, je me retrouvais aux côtés de mon collègue Taguri Imo.
Je pris cela comme l’occasion de mieux le connaître car il faut bien dire que depuis mon arrivée dans l’organisation, je n’avais encore eu guère l’occasion de le fréquenter. Afin d’entamer notre conversation sur des bases amicales, je rassemblais à grand peine tout ce que je savais du Japon, son pays d’origine. Malheureusement, mes digressions sur le code d’honneur des samouraïs, la fascination déviante de beaucoup de ses compatriotes pour les petites culottes de collégiennes ou la BD Manga n’éveillèrent chez lui qu’un intérêt poli et une attention limitée. Taguri était pourtant l’archétype du samouraï, ou un moine-soldat dévoué à la cause de son organisation et au service de sa hiérarchie. Il avait cette capacité unique à devancer les demandes de Rita Kertani avant même que l’esprit de cette dernière n’ait eu le temps de matérialiser ces mêmes requêtes. Cela demandait de grandes qualités d’anticipation, une concentration de tous les instants et une admirable souplesse de l’échine.
Résigné à revenir aux thèmes de conversation habituels entre collègues de travail, je lui demandais donc les raisons de sa venue à Glodeni. De son discours confus, je retenais que Rita Kertani avait souhaité qu’il développe une expertise à la fois sur la région et sur les thèmes économiques et sociaux dans le contexte d’une reconstruction post-conflit. Cette expertise à venir devant s’ajouter aux multiples autres casquettes de Taguri. Il était en effet l’homme-lige indispensable pour tous les évènements diplomatiques dans lesquels notre service pouvait être impliqué. Mais il était également notre spécialiste sur des questions aussi diverses que le droit des quotas de pêche dans l’Océan Pacifique, l’analyse mathématique de l’impact de la baisse des tarifs douaniers sur les produits non-agricoles, les questions de migrations temporaires de travailleurs ou les techniques de négociation appliquées aux négociations multilatérales.
Outre qu’un tel portefeuille de responsabilités laissait peu de chance à une réelle spécialisation et à une expertise solide, il était savoureux de voir ce grand timide intervenir dans différents forums pour présenter d’une voix mal assurée les meilleures façons de s’imposer dans une négociation, de faire entendre son point de vue et de valoriser ses intérêts avant tout. C’était un peu comme d’entendre un cardinal donner des leçons en matière de sexualité ! Mais Taguri me semblait être un bon gars qui avait avant tout évalué froidement et objectivement le rapport de force entre sa propre personnalité et le statut de sa chef, et en avait conclu que sa destinée à lui était probablement de travailler le plus dur possible et de se coller dans le sillage de celui ou celle qui le récompenserait en retour.

Après avoir fait le tour des informations essentielles à échanger entre collègues de travail, j’aspirais à d’autres sujets de conversation et, prétextant un verre vide qu’il me fallait d’urgence remplir, je me rapprochais de mon collègue de gauche.
Viswanathan Singh, sikh doté d’un magnifique turban, était le Directeur adjoint de l’Office International des Migrations à Genève. Il semblait revenu de tout et surtout de son idéalisme de jeunesse. Il m’évoqua ainsi d’un air désabusé sa carrière en montagnes russes, qui évolua par à-coups au gré des intrigues de couloir. D’un ton sentencieux, il affirma que la moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies étaient des crétins. Mon regard outré l’amusa et il s’empressa de rectifier : « cher monsieur, je retire ce que je viens de dire, à savoir qu’une moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies est composée de crétins, une moitié des plus hauts dirigeants des Nations Unies n’est donc pas composée de crétins ». Je sentais confusément que cette dernière rectification était pleine de sous-entendus, mais au vu de l’état de perplexité dans lequel je me trouvais je fis mine d’acquiescer sans chercher d’éclaircissement.
Singh s’était déjà tourné vers son propre voisin de gauche, Carotas Agouglu, Conseiller spécial pour les projet spéciaux du Secrétaire Général. Leurs souvenirs de mission commune allaient nourrir leur conversation jusqu’à la fin du repas.
Pendant ce temps, j’allais retrouver le directeur de l’hôtel car les échanges de tirs ne cessaient pas au-dessus de nous, bien au contraire. Bien qu’assourdis, les bruits que nous entendions n’étaient plus ceux d’armes légères mais bien d’armes lourdes. Le Directeur de l’hôtel confirma mes craintes, la situation s’était encore dégradée. L’émetteur de la radio-télévision nationale avait été conquis de haute lutte par des émeutiers et l’aéroport était désormais fermé. D’un air grave, le directeur prit la parole pour annoncer ces nouvelles angoissantes à l’ensemble des convives, coupant dès lors l’appétit à tout le monde. Au diable les crèmes brûlées, il fallait maintenant se préoccuper de survie !

02 décembre 2007

les nations unies lavent plus blanc


JOURNAL D’ADRIEN DEUME

C’est la tête penchée dans une liasse de papiers, l’air absorbé et le front soucieux que je fis mon retour dans la salle mais mon subterfuge était bien inutile, tout le monde m’avait déjà oublié. On ne discutait plus que des nouvelles alarmantes qui circulaient. Selon une dépêche transmise à M. Massoud, la situation s’était soudainement dégradée dans la matinée ; des tirs avaient été entendus autour de la légation papale. Néanmoins, comme dans la même rue se trouvait le siège du Parti Communiste de Syldavie Orientale, les motivations des auteurs de ces tirs restaient obscures. Par ailleurs, des bruits couraient sur la mutinerie possible du régiment de l’armée loyaliste stationné dans les faubourgs de Glodeni. Apparemment, les soldats syldaves avaient peu apprécié de se voir dépossédés des activités de maintien de l’ordre au profit des premiers contingents de casques bleus fidjiens arrivés l’avant-veille. On ne savait trop si c’était la nationalité de ces casques bleus, l’état rutilant de leurs véhicules ou l’attrait qu’ils exerçaient sur les jeunes femmes syldaves qui était le plus dérangeant pour les troupes locales, mais la révolte grondait…

A ma grande surprise, Massoud me redonna la parole dès la reprise de la réunion. En effet, Kertani avait fait le forcing pour que notre organisation fasse le point sur les tenants et les aboutissants internationaux de la crise, en d’autre termes le conflit vu de Genève. Mais ma chef, absolument incapable d’assurer elle-même cet exposé, s’était résignée à me laisser parler. Néanmoins, elle me fit passer un mot avant que je ne commence. Le morceau de papier une fois déplié, me laissa absolument déconcerté. Un coup d’œil rapide à ma chef ne fit rien pour y remédier. Elle me regardait intensément tout en me murmurant, mais j’étais encore trop sous le coup de ce que je venais de lire pour y prêter suffisamment d’attention. Je fixais de nouveau le bout de papier et j’y relisais une fois de plus le mot KISS s’étalant en lettres majuscules. Etait-ce un cri du cœur ? Une déclaration de la flamme que Mme Kertani ne pouvait réfréner plus longtemps ? Ou peut-être ne fallait-il y voir qu’un encouragement, certes assez direct, mais qui était après tout un bon résumé de son caractère. Je trouvais même le geste assez touchant finalement. Je fus cependant tiré de mes pensées par la voix rogue de ma chef qui murmurait de plus en plus fort : Keep It Short and Simple ! C’était bien là le seul KISS que je pouvais obtenir de Kertani…

M’étant éclairci la voix, j’entamais le récit des grands conflits que la Syldavie avait connu tout au long du XXe siècle, conflits qui portaient en eux les germes de la crise actuelle. J’en étais au récit des conséquences de la chute du mur de Berlin lorsque qu’une rafale de mitraillettes suivi d’une coupure d’électricité plongea mon auditoire dans l’affolement le plus complet. C’est à quatre pattes que les augustes dirigeants des agences de la galaxie Nations Unies tentèrent dès lors de se réfugier sous la table de réunion.
Le directeur de l’hôtel arriva sur ces entrefaits. Il n’y avait rien à craindre. Il s’agissait simplement de l’expression de mauvaise humeur de certains éléments indisciplinés de l’armée locale qui avaient souhaité faire comprendre aux dirigeants des Nations Unies que les Syldaves préféraient laver leur linge sale en famille et régler entre eux leurs conflits. Néanmoins, comme l’on ne pouvait être sûr que cette mauvaise humeur ne s’exprimerait pas de nouveau, le Directeur avait une suggestion à faire : pourquoi ne tiendrions nous pas nos réunions dans le sous-sol de l’hôtel qui, en dépit de son charme limité, avait l’avantage d’être à l’abri des bombes. L’assistance se tourna vers Massoud, il était après tout le meilleur connaisseur du contexte local et le plus à même de nous informer sur l’utilisation régulière de missiles lorsque les autochtones faisaient preuve de « mauvaise humeur »… Massoud confirma que les Syldaves, notamment dans la partie orientale du pays, avaient du tempérament et que le mieux était d’éviter de les froisser davantage.
On nous amena donc au sous-sol de l’hôtel où des employés s’affairaient déjà à installer table et chaises à la lumière des torches. Chacun reprit dignement sa place autour de la table et je repris mon exposé comme si de rien n’était. Bien que résolu à faire preuve du plus grand sang froid afin d’impressionner favorablement sur mes aptitudes à résister au stress, je ne pus m’empêcher de tressaillir lorsqu’au beau milieu de mon récit poignant sur la Syldavie victime du blocus imposé aux nations de l’ex-Yougoslavie, la lingère de l’hôtel traversa notre assemblée, un panier de linge sale plein jusqu’à ras bord entre les bras. Notre salle de réunion jouxtait la buanderie de l’hôtel et les draps devaient être propres quoi qu’il en coûte, c’était la réputation de l’hôtel qui était en jeu… L’analyse des divergences dans le positionnement des divers courants du mouvement autonomiste du sud-est syldave fut à peine gêné par le retour de la lingère, qui poussait le chariot de linge propre en nous souriant aimablement.

Je terminais mon exposé d’un air grave. A mon sens, la situation était explosive et présentait toutes les caractéristiques des conflits nationaux qui avaient agité l’Europe centrale et orientale depuis la chute du communisme. C’est à ce moment que le directeur de l’hôtel fit son retour, il nous annonça que des hélicoptères survolaient la ville en tout sens et que des échanges de tirs avaient été entendus dans le quartier voisin de celui de l’hôtel. De ce fait, il avait pris la décision de servir le déjeuner là où nous nous trouvions. A cette nouvelle, le silence se fit pesant. Nous n’avions plus la force de réagir. Dissertant à longueur de journée sur les conflits qui agitaient le monde, nous nous trouvions cette fois dans l’œil du cyclone, et cela ne réjouissait personne. J’étais peut-être le seul à prendre cela avec plus de détachement. Le privilège de l’innocence et de la naïveté probablement. Cette crise m’apparaissait surtout comme une tranche de vie réelle. Moi qui voulais prendre le monde à bras le corps, j’étais servi ! C’était le moment de voir ce que j’avais dans le ventre. Et puis, j’allais enfin pouvoir agir…
Mes collègues ne semblaient pas agités des mêmes pensées. NGuyen, directeur du Programme des Nations Unies pour l’Environnement, conversait avec son adjoint sur l’opportunité de faire parvenir aux autorités locales dans les meilleurs délais cinq véhicules électriques et cinq fonctionnant à partir de biocarburants. Cela permettrait aux patrouilles loyalistes, respectueuses de l’environnement, de gagner la bataille de l’opinion publique face aux rebelles. NGuyen réfléchissait déjà au slogan de la campagne. « Pour une armée écologiquement responsable » recueillait son suffrage, alors que son adjoint penchait plutôt pour « Battons nous oui, mais pour l’environnement ! ». De son côté, Massoud tentait d’entrer en contact avec ses bras droits restés au PNUD. Il allait falloir organiser le rapatriement des fonctionnaires de l’ONU qui n’étaient pas essentiels, et deux 747 n’y suffiraient probablement pas…
Kertani, pour sa part, minaudait. Elle s’était rapprochée de Roger Milla, Directeur camerounais du Département des Affaires Politiques à New York. Elle lui expliquait d’une voix doucereuse combien il lui était agréable de pouvoir pratiquer son français et qu’elle regrettait vivement de ne pouvoir plus souvent partir en mission en Afrique sub-saharienne. J’écoutais incrédule. En effet, je l’avais moi-même entendu refuser une mission en Centrafrique car, disait-elle, elle avait lu que l’on y coupait les têtes des automobilistes arrêtés au feu rouge. Par ailleurs, elle avait une peur bleue des maladies tropicales et la Centrafrique n’était pour elle qu’un immense bouillon de culture… Elle avait envoyé à sa place, Justine Marlin, une collègue haïtienne enceinte de 6 mois. Mme Kertani avait probablement dû estimer que son origine haïtienne l’immunisait contre toute maladie. De manière générale, Mme Kertani ne professait pas une grande affection pour le continent africain. Pour elle, 53 pays c’était au moins 48 de trop. Elle s’était donc simplifié la tâche en divisant le continent en 5 ensembles : l’Afrique arabophone, qui recueillait toute son attention, l’Afrique francophone l’Afrique anglophone, l’Afrique lusophone et les indéterminés. Cette dernière catégorie était la plus fournie. Y figuraient tous les pays pour lesquels elle n’avait qu’une vague idée de l’histoire et des réalités actuelles. La Centrafrique était pour sa part récemment passée de la catégorie « indéterminée » à la catégorie « francophone » mais pour ma chef, ce n’était pas particulièrement un progrès…
Rita Kertani en était à tresser des louanges au Cameroun et à sa culture millénaire, lorsqu’elle fut interrompue par le directeur de l’hôtel qui nous annonça que le déjeuner était servi. A en juger par l’empressement général à regagner notre table de réunion, les émotions nous avaient ouvert l’appétit…