JOURNAL D'ADRIEN DEUME
C’est Falbala Martin-Lermignat, notre assistante administrative, qui me ramena aux réalités prosaïques du calendrier grégorien. Alors que je m’inquiétais déjà de l’épidémie qui semblait avoir emporté une bonne partie de mes collègues pendant mon absence en Syldavie orientale, notre assistante me rappela que nous étions entrés dans la « période des fêtes de fin d’année »… Pris dans la frénésie de ma mission à Glodeni, j’avais en effet complètement oublié cet aspect des choses.
Dès lors je comprenais mieux pourquoi le Palais des Nations ressemblait davantage ces jours-ci au désert des Tatars qu’à une ruche fiévreuse. Ceci expliquait également pourquoi Rita Kertani n’avait pas jugé bon de revenir au bureau depuis notre retour de Syldavie orientale et pourquoi le bureau de Rodrigo Rojas s’était lui-même désintéressé des conclusions de notre mission pour se tourner vers une tâche plus importante, l’envoi des cartes de vœux signées du Secrétaire Général.
Léon Andrianampoinimerina, que j’avais vainement cherché dans les bureaux, jouissait comme beaucoup d’autres de nos collègues de son home leave bisannuel, un retour dans ses foyers payé tous les deux ans par les Nations Unies à tous ses agents d’un grade professionnel. Léon attendait avec impatience chacun de ses home leaves qui mettait du beurre dans ses épinards une année sur deux. La règle stipule en effet que l’organisation verse une dotation correspondant à 75% du billet économique le plus cher pour le trajet Genève - pays d’origine du fonctionnaire, et ce pour chacun des membres de la famille directe de l’agent titulaire. Léon, bien au fait de cette règle, réservait les billets pour Madagascar une année à l’avance, obtenant ainsi des tarifs extrêmement intéressants. Et la différence entre le coût des billets et la dotation qu’il avait perçue lui permettait de développer son entreprise de confection pour hommes à Nosy Bé, au nord de la Grande Ile. Il était désormais devenu le principal fournisseur de costumes-cravates de toute la ville. Bien entendu l’entreprise était au nom de son frère resté au pays et Léon, qui m’avait confié cette histoire lors de notre première rencontre, m’avait déclaré tout fier que c’était sa touche personnelle au développement de son pays et qu’il s’agissait somme toute d’une simple redistribution de revenus, plus efficace que tous les séminaires de sensibilisation ou ateliers de validation que l’ANUS-SEC mettait en place…
Certains fonctionnaires se sentaient cependant floués par ce système. En effet, cette dotation n’était valable que pour un voyage en avion. Dans le cas où le retour aux foyers pouvait se faire par un moyen de transport terrestre, l’ONU remboursait le billet le moins cher et là, un simple voyage pouvait prendre l’allure d’une véritable épopée. Mon collègue Pedro Delgado, que l’on surnommait « lé maillot yaune » en hommage à son homonyme cycliste, avait ainsi clamé haut et fort qu’il préférait renoncer au bénéfice du home leave plutôt que de refaire à l’avenir le périple qui l’avait amené de Genève à son pays d’origine, la Principauté d’Andorre. Andorre a en effet cette particularité d’organiser un concours national pour le recrutement de fonctionnaires permanents des Nations Unies mais dans le même temps de ne pas disposer d’aéroport, question de priorités sans doute… L’administration des Nations Unies avait donc généreusement informé Pedro Delgado qu’il bénéficierait, sur présentation des titres de transport usagés, du remboursement pour le trajet suivant :
- Genève- Lyon Pardieu par le TER de 17h43
- Lyon Pardieu-Toulouse via Avigon centre par le TGV de 21h16
- Toulouse- Perpignan par le train couchettes de 3h du matin
- Perpigan-Andorre par le TER de 6h47
A son arrivée en gare d’Andorre, Pedro avait une mine tellement patibulaire avec sa barbe de 24 heures, ses yeux injectés et sa chemise froissée que les douaniers lui avaient fait subir les derniers outrages… Pedro s’était évidemment fendu d’un mémo rageur à l’administration, mémo qui contenait également copie de la demande de naturalisation adressée par mon collègue aux autorités de Kiribati, pays au home leave beaucoup moins contraignant et beaucoup plus rémunérateur…
Un autre de mes collègues, Symphorien Nadir (dont les parents semblaient avoir un humour bien à eux) avait lui le malheur d’être originaire d’Annemasse, à côté de Genève. Il avait bien tenté de faire valoir ses droits de petit-fils de harki algérien pour bénéficier d’un retour à des foyers plus exotiques, mais l’administration était restée inflexible. Cependant, il lui avait été notifié que, bien entendu, le coût du billet de bus 4 zones Genève-Annemasse par la voie la plus directe resterait pris en charge par l’Organisation. Symphorien avait poliment décliné l’offre…
Pour ma part, ces histoires de home leave me touchaient peu, il serait toujours temps d’y revenir dans deux ans. Par ailleurs, Gunthar Neckers avait avantageusement remplacé Léon en matière de conseil vestimentaire. Il m’avait indiqué que, si effectivement Rojas concevait toujours une détestation réelle à l’égard des cravates, il avait dû mettre de l’eau dans son vin car nous étions tout de même dans une organisation amenée à côtoyer de nombreux diplomates qui auraient probablement considéré avec circonspection un fonctionnaire doté d’un nœud papillon. Il avait donc transigé et ses foudres ne s’abattaient plus désormais que sur les cravates italiennes, les autres gardaient droit de cité à l’ANUS-SEC. Gunthar Neckers lui-même arborait uniquement les cravates officielles des Nations Unies, évitant ainsi toute gaffe puisqu’il ne savait pas distinguer une marque italienne d’une marque française ou vietnamienne…
C’est en revenant du bureau de Gunthar Neckers, qui m’avait fait admirer les diverses cravates qu’il gardait dans son bureau pour les rendez-vous impromptus, que je tombais sur Falbala Martin-Lermignat, le visage accablé et les cheveux en déroute. Inquiet, je lui demandais si je pouvais faire quelque chose pour elle. Elle se retourna sur moi d’un air absent et me demanda brusquement le grade auquel j’avais été recruté. C’est d’une voix pleine d’assurance que je lui annonçais qu’elle avait devant elle un fonctionnaire professionnel de 2e catégorie plus communément appelé P2. Elle hocha la tête d’un air entendu tout en murmurant qu’elle aurait peut-être besoin d’en arriver jusque là… Tout cela me semblait bien obscur et je l’accompagnais dans son bureau, bien décidé à savoir quel type de responsabilité on allait éventuellement me confier.
Elle parut surprise de me voir entrer à sa suite mais ne s’offusqua pas de ma demande d’éclaircissement. Après tout, reprit-elle, dans sa situation tout conseil était bon à prendre. Elle m’expliqua donc le cas de conscience dans ses moindres détails. En raison des fêtes de fin d’année notre Division était tout simplement désertée. Mme Gatay, directrice de notre Division, était officiellement en mission, officieusement retournée en Inde, son pays d’origine, pour organiser le mariage fastueux de sa fille avec Rajiv Tata, l’un des héritiers du conglomérat du même nom. Rita Kertani était Dieu seul savait où, quant à Igor Kondratiev, il était retourné au Turkménistan mettre un peu d’ordre dans ses affaires de famille. A en croire Grettel, un de ses frères venait d’être condamné pour trafic de drogue en Allemagne et Kondratiev était retourné dans son fief pour discuter en famille des meilleurs moyens d’étouffer l’affaire afin qu’il n’y ait pas de fuites jusqu’à Genève. Il va sans dire qu’avec Grettel dans les parages, ces précautions étaient devenues superflues… Les autres chefs de Branche ou de section de la Division étaient tous également en vacances à Courchevel ou Crans Montana, en home leave ou en mission. Sylvia avait sondé l’ombrageux Leff Blomqvist, chef de section de l’observatoire analytique de la prospérité, mais ce dernier avait vertement répliqué que « son supérieur direct ne lui confiant pas la charge de sa Branche lorsqu’il partait en mission, il était évident que ses capacités intellectuelles limitées ne lui permettraient pas d’assurer un intérim convenable pour la direction de la Division ». En désespoir de cause, Martin-Lermignat avait graduellement et réglementairement descendu les échelons hiérarchiques à la recherche d’un(e) candidat(e) au poste de Directeur par intérim. Mais le sort s’acharnait sur elle. Soit les agents étaient malades, soit absents, soit en congés. A un certain moment, elle avait bien cru coincer Saké Kawahuri. Puisque ce dernier n’avait pas de document officiel attestant de son absence, c’est qu’il était donc présent. Malheureusement, cette belle probité s’était rapidement heurtée aux réalités des Nations Unies. Kawahuri était tout simplement parti en douce, sans prévenir ni sa hiérarchie, ni son administration. Neckers confirma à mots couverts que Saké, obsédé par les éclipses solaires, avait découvert avec stupéfaction en ouvrant les pages du « 20 minutes » qu’il dévorait sur la route du travail, que l’une d’entre-elles était prévue pour le lendemain et que le canton du Tessin allait bénéficier de la visibilité (ou dans ce cas la non-visibilité) la plus optimale. Il était donc parti pour Lugano, en bon chasseur d’éclipse… Désespérée, Falbala en était arrivée aux fonctionnaires de 3e catégorie ou P3. Elle avait sollicité Taguri Imo mais ce dernier, absolument transi d’effroi, avait bégayé qu’il ne pouvait se charger d’une telle responsabilité sans l’aval de Rita Kertani. Consciente qu’il était de toute façon dangereux de laisser, même un 24 décembre, la Division entre les mains de Taguri, Falbala lui avait demandé de tout oublier.
M’ayant expliqué toute l’histoire, Martin-Lermignat reprit du poil de la bête et d’un poing rageur frappé sur son bureau, elle m’indiqua que la plaisanterie avait assez duré. Ainsi dit, ainsi fait, elle trancha dans le vif et parmi les fonctionnaires de 2e catégorie… Justine Marlin débuterait ainsi l’intérim et l’assurerait du 24 au 27 décembre, Nosfératus (je ne connaissais toujours pas son vrai nom) prendrait le relais du 28 au 30. Le 31 décembre était une journée délicate car tout le monde avait décidé de partir plus tôt du bureau. J’assurerais néanmoins la continuité du pouvoir de 9h à 13h. Il y aurait vacance du pouvoir de 13h à 14h (mais Martin-Lermignat nous fit promettre de ne pas ébruiter ce fait), mon collègue de bureau Mathew Chang prendrait le relais de 14h à 16h, puis c’est sur les épaules de Darius Rafsandjani que reposerait le poids des responsabilités pour les dernières heures de l’année. Les compétences professionnelles de Rafsandjani étaient essentiellement tournées vers la mise en page de documents word, la gestion de la messagerie de Rita Kertani ainsi que sur la gestion administrative des projets de coopération, mais l’on avait estimé d’un commun accord que cela suffirait amplement pour cette fois…
Cette fin d’année s’annonçait donc sous les meilleurs auspices puisque j’allais officiellement devenir le Directeur de Division pendant quelques heures. Même par intérim, cette perspective me ravissait et je réfléchissais déjà à la meilleure manière de tirer parti de cette occasion inespérée…