23 janvier 2008

de quoi motiver Deume dans l'apprentissage du russe...


JOURNAL D'ADRIEN DEUME

C’est avec avidité que je m’étais jeté ce matin sur l’exemplaire du 20 minutes afin de découvrir la citation culturelle du jour. Je prenais goût à ces phrases parfois pompeuses, mais qui gardaient une pertinence qui ne cessait de me surprendre.
« Levez-vous vite, orages désirés ! » Chateaubriand me laissa pantois et rêveur alors que le bus 11 était pris dans le trafic de la Servette… Oui ! Moi aussi je réclamais des orages! J’attendais fébrilement que l’ANUS-SEC sorte de sa routine émolliente, qu’une crise majeure agite l’organisation. Qu’une nouvelle Syldavie Orientale fasse l’actualité. Et alors, je pourrais enfin faire mes preuves, démontrer ma ténacité et mon calme dans la tempête. Dans les moments de tension, je serai le chêne que l'on ne peut abattre. C’est le menton volontaire, les cheveux au vent et la pluie me cinglant le visage que je pénétrais en courant par le portail de la place des Nations…

Maintenant que j’avais obtenu l’accord de Rita Kertani sur mes nouvelles responsabilités, il ne me restait qu’à faire avaliser par Mme Gatay ma candidature au poste de gender focal point. Heureusement pour moi, cette responsabilité ne déchaînait pas les foules. Les hommes craignaient probablement de se retrouver embringués dans des soirées tupperware pendant que les femmes redoutaient plus que tout d’être cataloguées et cantonnées à des activités vues comme « exclusivement féminines ». Il faut dire que promouvoir le rôle et la place des femmes dans notre domaine de compétence n’était pas chose aisée. Mon prédécesseur avait bien tenté de susciter l’intérêt des masses populaires au moyen d'une publication sur « la place des femmes dans la transmission inter-générationnelle ». Malheureusement, tout le monde avait cru que cet ouvrage recensait les recettes de cuisine transmises de mères en filles. Mon prédécesseur ne s’en était pas relevé… J’allais donc récupérer une fonction laissée à l’abandon et ce n’était pas pour me déplaire car il y avait tout à faire. Mais avant toute chose, il me fallait rencontrer Mme Gatay.

Je poussais la porte de son bureau tout doucement. Elle ne semblait en effet pas être seule. Mais j'étais étonné par l’intonation et le rythme des bruits de voix qui me parvenaient. Une récitation laconique par la voix haut perchée de ma directrice était interrompue de temps à autre par une voix de basse. C’est avec stupeur que je reconnus les sonorités de la langue russe. Ma chef de Division récitait studieusement son alphabet cyrillique ! Poussant un peu plus la porte, je tombais sur une scène qui me laissa interdit. Mme Gatay, yeux fermés et front plissé, scandait avec le doigt tout en ânonnant avec application. Pendant ce temps, Igor Kondratiev surveillait attentivement la diction et calligraphiait les lettres dans un grand cahier d’écolier.
Au son de mon raclement de gorge, la mélopée s’arrêta net. Mme Gatay semblait surprise mais Kondratiev paraissait lui extrêmement contrarié. Je fus interrogé à brûle-pourpoint : avais-je une quelconque connaissance du russe ? Mon signe de tête négatif me valut un regard noir de Kondratiev. Mais Mme Gatay ne se laissait pas facilement démonter et m’annonça qu’ayant également commencé les cours de français offerts par l’ONU, elle avait aussi besoin d’un répétiteur qui puisse l’aider à faire ses devoirs dans cette langue. Je comprenais mieux désormais pourquoi Kondratiev se rendait régulièrement dans le bureau de notre Directrice et restait évasif lorsqu’on lui demandait ce que Mme Gatay lui voulait. Evidemment, il n’y avait pas vraiment de quoi se glorifier de servir de répétiteur de russe lorsque l’on avait durement trimé pendant 25 ans dans l’Organisation pour atteindre le grade P5, premier étage du nirvana onusien, celui qui donnait droit au statut diplomatique et ouvrait les portes des boutiques hors-taxe… Je m’interrogeais encore perplexe sur les raisons qui poussaient notre directrice indienne à commencer le russe quand elle répondit d’elle-même à mon interrogation. Elle avait noté que les directeurs successifs de l’antenne genevoise des Nations Unies étaient pour la plupart russes ou originaires des anciennes républiques d’Union Soviétique, or elle aspirait elle-même à ces hautes fonctions. Astucieusement, elle avait donc décidé de poser un problème inédit à l’Organisation : pouvait-on refuser pour ce poste quelqu’un qui, certes n’avait pas une goutte de sang russe, mais maîtrisait parfaitement les pièges et subtilités de la langue de Tolstoï, et qui de plus était originaire du Kerala, dernier état communiste de l’Inde ? En attendant de pouvoir plonger l’ONU dans ce dilemme, elle révisait consciencieusement ses leçons sous l’œil vigilant d’Igor Kondratiev.
Ce dernier prit prestement le manuel « Apprendre le russe sans peine » qu’il avait acheté spécialement pour Mme Gatay, et sortit en me signalant d’un ton sec qu’il m’attendait dans son bureau dès la fin de mon entretien avec notre Directrice. Celle-ci donna son accord avec soulagement lorsque je lui exposais ma volonté de reprendre la fonction de gender focal point pour laquelle j’avais de grandes ambitions. Elle-même peu intéressée par la question voire méfiante, comme la plupart de ces femmes qui s’étaient construit leurs carrières à grands coups de hache, elle savait néanmoins que c’était un sujet porteur et qu’on pourrait lui reprocher en haut lieu de ne pas y accorder une attention suffisante. Elle me promit donc de me faciliter la tâche chaque fois que son aide serait requise. Je quittais satisfait son bureau, mon nouveau statut commençait à prendre tournure. C’est encore un sourire aux lèvres que j’entrais chez Igor Kondratiev. Il n’y avait pourtant pas de quoi rire. Mon chef de section m’attendait le regard sévère, les lèvres plissées.

L’attaque fut franche. Depuis mon arrivée, j’avais, selon lui, fait preuve d’un esprit d’initiative certes louable sur le principe, mais qui avait à ses yeux très nettement tendance à me détourner de mes tâches essentielles, ce qui ne saurait rester sans conséquence au moment de mon évaluation dont il avait la charge… Néanmoins, il saurait se montrer indulgent et compréhensif si je retrouvais mes qualités de fonctionnaire discret et travailleur qu’il avait appréciées. L’allusion ne pouvait être plus claire… Il s’agissait pour moi de ne pas ébruiter la scène à laquelle j’avais assisté sinon il m’en cuirait. Je le rassurais à grand renfort de serments sur mon dévouement et mon désintérêt profond pour tout ce qui ne concernait pas directement le contenu de notre travail. J’en profitais pour lui exposer mes souhaits en matière de diversification de mes tâches, et lui lançais négligemment que j’avais déjà obtenu à cet effet le plein soutien de Rita Kertani…
Je savais détenir là l’argument massue. Kondratiev avait d’incontestables qualités humaines et professionnelles. La porte de son bureau était constamment ouverte aux questions, échanges de vue et récriminations. Il avait une écoute et une disponibilité rare pour un fonctionnaire de son niveau. Il avait par ailleurs de réelles compétences professionnelles qui se nourrissaient d’une curiosité restée en éveil et d’un intérêt pour les affaires du monde. Enfin, sa vaste culture en faisait un interlocuteur toujours intéressant, surtout lorsque l'on se passionnait pour la poésie turkmène. Malheureusement, le tableau avait également ses lueurs plus obscures. La personnalité de Kondratiev tenait plus du roseau que du chêne ; à l’image de Jules Renard on aurait pu l’entendre avouer : « c’est une question de propreté, il faut changer d’avis comme de chemise ». Par ailleurs, Kondratiev s’accommodait mal des rapports de force et des situations conflictuelles. Réputé pour sa propension à ne jamais élever la voix et à toujours ménager la chèvre, le chou, le propriétaire de la chèvre et le producteur de choux, il avait une pente naturelle qui l'entraînait vers la soumission aux puissants. "A force de courbettes, il risque la hernie discale" répétait régulièrement Léon Andrianampoinimerina lorsque le comportement de notre chef de section l'exaspérait. Attentif aux autres sur une mer d'huile, il était le premier à se réfugier dans la soute lorsque les orages se levaient…
Je savais donc qu'en mentionnant le nom de Kertani, je désarmais d'avance toute objection de Kondratiev. J'étais d'ailleurs toujours éberlué de l'ascendant psychique que Kertani avait sur lui. Entrés la même année dans le système, leurs relations avaient fluctué au gré de l'évolution de leurs carrières respectives. Ayant le cuir plus dur, Kertani avait tracé un sillon plus profond que Kondratiev et avait fréquenté de beaucoup plus près les grosses huiles du système. Sa carrière s'en était ressentie et elle était devenue le supérieur hiérarchique de mon chef turkmène. Insensiblement, elle avait transformé son statut de bras droit en celui de bouc émissaire voire de souffre-douleur. Elle ressentait à chaque fois un plaisir non dissimulé à voir Kondratiev se liquéfier littéralement devant elle lorsqu'elle le morigénait.
Comme je m'y attendais, il bredouilla que si j'avais obtenu l'accord de notre chef de branche, tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et il me congédia sans autre forme de procès. Alors que je me levais, il prit l’anthologie de la poésie qui traînait sur son bureau et, trouvant son bonheur, se mit à déclamer face à la mer d’huile du lac Léman : « l’homme est un apprenti, la douleur est son maître. Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert »…

16 janvier 2008

Adrien le poète méditant devant le Mont Blanc des japonais


JOURNAL D'ADRIEN DEUME
« La fleur de son amour périt ;
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n’y touchez pas. »

Je murmurais les yeux fermés ces vers de Sully Prudhomme que je venais de lire dans les pages « Culture » du journal « 20 minutes ». Ces lignes étaient tellement adaptées à ma situation… Je me sentais vide et tellement meurtri depuis cette vision de mon épouse dans les bras d’un Maltais. Elle qui était la pureté faite femme, le soleil de mon existence. Elle qui m’avait juré fidélité jusqu’à la tombe…
Je replongeais dans de noires pensées tout en tendant d’un geste mécanique mon badge sous le nez du garde posté au portail d’entrée du Palais. Puis je m’engageais au milieu de l’allée des drapeaux pour me remonter le moral. Avec les oriflammes claquant au vent tout autour de moi, j’avais la sensation d’être un de ces hommes qui ont le destin du monde entre leurs mains. Mais aujourd’hui, quelque chose clochait définitivement. Même cette pensée de maître du monde ne me réconfortait pas. Arrivé devant la SAFI, la boutique hors taxe du Palais devant laquelle les fonctionnaires battent le pavé en attendant l’heure d’ouverture, je fus pris d’un accès de colère : Non !! Il était hors de question de me laisser faire ! Ma femme avait voulu me signifier que je l’avais négligée ces derniers temps, accordant beaucoup de temps à ma carrière bourgeonnante, mais j’allais la reconquérir ! Une belle Rolex hors taxe de la SAFI remettrait certainement les pendules à l’heure… Puis avec jubilation, je commençais à imaginer la surprise qu’elle aurait le soir en rentrant et en me trouvant aux fourneaux, cuisinant le curry de crevettes du Kerala qu’elle adorait.
Ma détermination commençait à déteindre. Il était également temps de faire savoir à l’ONU de quel bois étaient faits les Deume ! J’étais déjà là depuis plusieurs mois et aucune promotion ne s’annonçait à l’horizon. Cela ne pouvait durer ! Il me revint alors que j’avais noté dans mon petit carnet d’autres vers du « 20 minutes » culturel que j’avais l’intention de coller au-dessus de mon miroir pour me motiver en me rasant. Fébrilement, je tournais les pages de mon petit aide-mémoire jusqu’à trouver ce que je recherchais. Ce fut sous les yeux interloqués de mes collègues que je remontais le couloir me menant à mon bureau en scandant la martiale apostrophe de Lorenzaccio , « Il faut que le monde sache un peu qui je suis et qui il est »…

J’avais déjà compris qu’une couche de désillusion recouvrait le Palais des Nations comme un tenace manteau neigeux. Toute prise d’initiative était considérée avec surprise, perplexité puis désapprobation. Néanmoins, prendre des initiatives pouvait également me permettre de briguer des responsabilités laissées en jachère. Il fallait me rendre indispensable. Qu’à chaque fois que l’on évoque un domaine d’intervention, on finisse par conclure qu’« Adrien Deume s’en occuperait très bien ! ».
Mon café rapidement avalé, je me postais devant le bureau de Rita Kertani, bien décidé à faire le piquet de grève jusqu’à ce que j’aie obtenu d’elle ce à quoi j’aspirais. J’avais une liste assez ambitieuse qui devait me permettre de toucher aux trois piliers de notre activité : l’assistance technique, les travaux de recherche et les réunions diplomatiques intergouvernementales. J’avais aussi ma botte secrète : je savais que Mme Gatay, notre directrice de division, avait parfois des difficultés à pourvoir les postes à responsabilités transversales qui ne rapportaient aucune gratification directe. J’avais déjà réfléchi stratégiquement et le poste de « gender focal point » me paraissait le plus prometteur. Ce poste consistait à promouvoir la question du « genre » (ou la problématique féministe en langage moins politiquement correct) dans toutes les activités de l’ANUS-SEC : présence de femmes lors de réunions, publications sur le rôle des femmes dans la solidarité et le développement etc. Ce sujet me paraissait être tout à fait porteur et devait m’apporter un soutien sans faille de la gent féminine, y compris celui de Mme Gatay. Pour Rita Kertani, c’était nettement moins sûr. Je me doutais qu’elle allait voir d’un très mauvais œil une déperdition de mon « temps de cerveau humain disponible » comme elle aimait à le dire, au profit d’activités en dehors de la sphère de notre branche. Par ailleurs, elle faisait partie de ces femmes qui, ayant réussi par les méthodes les plus brutales et les plus masculines, haïssaient l’idée qu’elles puissent être confondues avec les femmes promues au titre de la discrimination positive. Il lui fallait constamment faire oublier son identité féminine. Elle avait ainsi instamment demandé aux délégués de pays francophones qu’ils cessent de l’appeler « Mme la Directrice » et qu’ils reviennent à un plus viril « Mme le Directeur ».
J’étais affalé sur ma chaise, à l’entrée du bureau de Rita Kertani, lorsqu’elle sortit de l’ascenseur, encadrée de ses deux affidés. Je connaissais déjà Taguri Imo mais je n’avais pas encore eu l’occasion de rencontrer Mlle Victoria Greek. En effet, celle-ci restait le plus souvent cloîtrée dans son bureau, les yeux enfiévrés, tapant frénétiquement sur son clavier, car il n’y avait pas une seconde à perdre pour pouvoir boucler la liste longue comme un jour sans pain des tâches confiées par Kertani. C’est pensif que je vis trottiner Victoria Greek derrière notre chef qui pénétrait dans son bureau. Son teint blafard, ses cernes sous des yeux fatigués n’étaient pas les signes d’une éclatante santé. Des discussions de couloir m’avaient vaguement fait comprendre que Victoria avait été recrutée directement par Kertani qui avait apprécié dans d’autres contextes ses grandes qualités professionnelles. L’aptitude de Victoria Greek à vite saisir et enregistrer les détails les plus techniques comme « the big picture » en faisait un « nègre » précieux pour Rita Kertani et ses lacunes insondables. Mais ce qui rendait Mlle Greek si précieuse aux yeux de notre chef de branche, c’est qu’elle compensait son aisance professionnelle par une complète absence de confiance en elle-même dans tous les autres aspects de son existence. C’était du pain bénit pour Kertani et ses compétences en matière de manipulation mentale. Elle n’avait aucun mal à flatter l’orgueil professionnel de Victoria en lui confiant de larges responsabilités et cette dernière, bien que consciente de la fascination malsaine qu’elle éprouvait pour sa chef, avait décidé de se consacrer corps et âme à sa fonction de bras armé de Kertani…
J’attendis patiemment que Victoria finisse de solliciter sans cesse l’approbation de Kertani et reparte vers son bureau, lestée de plusieurs kilos de tâches à accomplir, pour faire mon entrée. J’étais décidé à m’imposer quitte à brusquer ma hiérarchie. Bien que se désintéressant de ma personne depuis notre mission à Glodeni, ma chef ne pouvait décemment pas refuser une offre de service spontanée. De ce que j’avais déjà pu percevoir, elle avait en effet le plus grand mal à motiver ses troupes. Son mode de gestion des ressources humaines y était pour beaucoup. Court-circuitant totalement tout échange transversal, elle avait établi un mode de management où chacun ne rendait des comptes qu’à elle-même et ignorait ce que faisaient ses propres collègues. Un jour où Pedro Delgado était d’humeur facétieuse, il avait photocopié et distribué dans nos casiers le schéma détaillé du mode de fonctionnement des cellules secrètes de l’ETA espagnole. On s’y croyait ! Cloisonnement total, division du travail en une myriade de tâches pour éviter à qui que ce soit d’autre que le chef d’avoir une vision globale, culte du chef et posture de martyrs etc. Rita Kertani avait modérément apprécié l’allusion déposée sur son fauteuil et avait demandé à Taguri Imo de mener son enquête. Pedro avait vite refroidi les ardeurs de ce dernier en lui envoyant d’une adresse e-mail fictive « eta.es » des messages de menace s’il poursuivait ses recherches…
Au vu de la taille de sa Branche, Rita Kertani n’avait bien entendu pas le temps de gérer toutes les relations purement horizontales qu’elle avait elle-même mises en place. De ce fait, il me semblait que beaucoup de mes collègues sombraient dans le désoeuvrement le plus complet. Certains avaient perdu toute illusion sur le système et s’étaient visiblement laissés gagner par une forme de cynisme sarcastique. Ainsi, ma collègue italienne Fulvia Zatelli qui ne cachait rien de sa mise au placard, me prit un jour par le bras et m’amena au bar du Serpent dans l’intention évidente de m’apprendre la vie. « Tu vois Adrian – elle n’arrivait pas à prononcer correctement mon prénom - notre service, et l’ANUS-SEC toute entière, sont comme le Mont Blanc des Japonais ». Interloqué, je commençais à méditer sur le naufrage que représentait la vieillesse pour un fonctionnaire de l’ONU lorsqu’elle reprit : « tu connais le Mont Blanc des Japonais ? C’est la colline qui est au premier plan après le lac quand tu regardes en direction des Alpes depuis les fenêtres du Palais. Lorsque le brouillard dissimule le véritable Mont Blanc au second plan et qu’une visite est organisée pour touristes japonais, le guide présente toujours la colline du premier plan comme le Mont Blanc afin de voir les visages de ces touristes du Soleil Levant s’éclairer d’un large sourire et de ne pas décevoir leur attente. Et bien tu vois, nous sommes comme la colline qui prétend être le majestueux Mont Blanc et qui n’est qu’un misérable monticule, une montagne factice sur laquelle personne ne daigne jeter un œil en temps normal »…

Pourtant, face à Kertani, j’avais davantage l’impression de gravir le véritable Mont Blanc en espadrilles ! Elle m’écouta froidement dérouler mes souhaits puis un grognement rapide doublé d’un coup d’œil perçant marqua ce qui semblait être une approbation conditionnelle. Elle en était encore à me jauger et une prise de responsabilités de ma part lui donnait à la fois une occasion de m’évaluer mais aussi de me blâmer si, le cas échéant, cela tournait mal. C’est en bredouillant que j’abordais la partie la plus difficile de mon exposé, ma volonté de remplir les fonctions de « gender focal point ». Mais bizarrement elle ne s’y opposa nullement. Peut-être voyait-elle l’opportunité de se faire valoir auprès des fonctionnaires femmes de l’ANUS-SEC à travers mon action.
Mais à ce moment précis, peu m’importait. C’est tout requinqué que je quittais le bureau de Rita Kertani. Alfred de Musset m’avait inspiré, le monde allait en effet rapidement savoir un peu qui j’étais…

13 janvier 2008

Deume se consolant avec Achille


JOURNAL D'ADRIEN DEUME

Tout était fin prêt.
J’étais allé chercher mon costume redingote chez le loueur, nous avions fait nettoyer l’argenterie, Desplanches avait livré un festin et, comme me l’avait conseillé ma femme, j’avais mis un CD de la chanteuse Sade pour créer une musique d’ambiance propice à des discussions de bon aloi. Pendant que ma femme terminait de se préparer, je relisais anxieusement le petit discours que j’avais préparé pour le passage à la nouvelle année. J’en étais assez fier : une introduction succincte décrivait les bouleversements que le XXe siècle avait connus. Puis, dans une légère digression, je commentais ma vision personnelle du concept de fin de l’histoire décrite par Fukuyama. J’enchaînais ensuite en un tournemain sur le rôle que les Nations Unies avaient joué dans ce siècle, notamment dans la prévention des conflits. Ceci me permettait de replacer habilement notre récente mission en Syldavie Orientale et une allusion à la force des épreuves vécues ensemble et les liens indéfectibles qu’elles créent. J’espérais bien en effet que ces « liens indéfectibles » avec ces grosses huiles de l’ONU n’existaient pas que dans mon esprit… C’est à ce moment de mon discours que j’allais ensuite sortir ma botte secrète et annoncer la création d’une association des « anciens du sous-sol du Sheraton Glodeni », tout en proclamant que j’espérais bien avoir lancé le premier acte des retrouvailles régulières de notre nouvelle association… Un petit rire de contentement m’agita et je me dépêchais de monter voir mon épouse pour lui soumettre mon discours.

L’attente commençait à être longue, ma femme et moi assis dans notre salon. Pendant qu’elle refaisait cent fois le bouquet de gui sous lequel j’espérais bien pouvoir embrasser l’une des charmantes diplomates invitées, je relançais pour la 3e fois l’album « Diamond life ». Le morceau « Smooth Operator » était en effet un peu la madeleine de Proust de mon épouse qui avait fait ses premiers pas dans la bonne société genevoise et la communauté diplomatique au son de la voix chaude de Sade. Tout en écoutant d’un air absent les premières notes, je me mordais surtout les doigts d’avoir négligé de demander une réponse dans mon invitation. Mais je me rassurais en me disant qu’il était rare que la communauté diplomatique dédaigne un cocktail à l’œil…
Les premières portières claquèrent mais il s’agissait du contingent de collègues que j’avais invité en tant que Directeur de la division. Pedro Delgado fit son entrée au bras d’une magnifique ex-mannequin qui s’était lancée avec succès dans la chanson à texte. Mathew Chang avait lui l’air renfrogné de celui qui estime qu’il aurait pu en faire tout autant. Il était d’autant plus en rogne qu’arrivaient en même temps que lui les deux collègues du service informatique avec qui j’avais partagé un bon fou rire à la suite de ses mésaventures. Elizabeth Salander et Emilie Larcenet, c’était l’eau et le feu mais elles se complétaient à merveille. L’une, qui taillait sa route le nez au vent et le culot en bandoulière, s’occupait des « cas difficiles », fonctionnaires particulièrement odieux dont la vanité et le manque de savoir-vivre étaient comme le disent si bien les anglais « second to none ». L’autre, avec ses yeux souriants, tissait les liens personnels indispensables à rassurer les grands anxieux de la souris et du clavier.
La petite équipe se rassembla autour du buffet mais j’avais expressément interdit de servir quoi que ce soit avant que les grosses huiles n’aient fait leur entrée. Mes collègues firent donc un sort aux olives et tomates cerise tout en maugréant contre l’ingratitude des chefs de division.
L’heure tournait mais rares étaient les invités à nous avoir rejoint. Le délégué surmené de Syldavie avait réussi à se libérer de sa dernière réunion de l’année sur les quotas de pêche à la baleine en mer du Nord. Confus, il m’avait expliqué qu’il avait eu beaucoup de scrupules à quitter l’hémicycle mais que la Syldavie étant un pays enclavé, il s’était senti somme toute assez peu concerné. Quelques autres diplomates désoeuvrés et loin de leurs foyers étaient également arrivés. Le délégué du Swaziland Rupert Dlamini, qui venait d’apprendre qu’il était destitué par son Roi, venait noyer sa mélancolie dans les gin tonics pendant que le délégué maltais, que mon épouse avait contacté pour la préparation de son voyage, était arrivé au bras d’une charmante diplomate estonienne. L’élargissement de l’Union Européenne à l’est avait du bon… Pour remplir quelque peu ce salon où l’on entendait l’écho de sa propre voix, je décidais de rameuter tout le ban et l’arrière-ban de la communauté diplomatique genevoise en appelant les quelques conseillers qui avaient échappé à mon ratissage minutieux. Le premier conseiller de la République Démocratique du Congo s’apprêtait à se rendre à une soirée disco mais il consentit à y renoncer quand, menaçant, je mis dans la balance le séminaire que nous allions organiser tout prochainement à Kinshasa. Nous avions déjà attaqué les petits fours quand il débarqua en pantalon pattes d’eph’ et T-shirt psychédélique sous les applaudissements admiratifs d’Elizabeth Salander.
J’étais contrarié mais ma femme avait l’air catastrophée. Qu’allions-nous faire du repas gargantuesque qui attendait en cuisine ? Il y avait de quoi nourrir un régiment de fonctionnaires ONU affamés. Mais je reportais à plus tard ces contingences matérielles. Dans ces moments j’aimais à plagier de Gaulle et lancer un « l’intendance suivra !» définitif. Il était par contre temps de placer mon discours même si l’audience n’était pas à la hauteur de mes espérances. J’en étais au récit des épreuves douloureuses vécues à Glodeni lorsque de lourds sanglots rompirent le silence. Le délégué swazi avait l’alcool triste et le tempérament mélancolique. Il avait vu le reflet de sa propre déchéance dans son verre de gin tonic, et l’évocation de mes souffrances (que j’avais sciemment enjolivées en l’absence de mes collègues de mission) avait réveillé ses angoisses d’emprisonnement à son retour au pays. En tout cas, le saligaud avait réussi son coup, l’ambiance était maintenant plombée et il valait mieux laisser tomber pour le moment mon association d’anciens combattants… La tristesse et l’angoisse n’avaient en tout cas pas nui à l’appétit de Rupert qui se jeta sur les coquilles St Jacques, entraînant dans son sillage une cohorte de diplomates qui se bousculaient du coude. Encore deux-trois bonnes crises de larmes et mes invités règleraient leur compte au plateau de fruits de mer. D’un coup, je ne voyais plus bien pourquoi ma femme avait eu quelque inquiétude à ce sujet…
Mais l’entrée dans le salon du groupe musical I Mavroni mit un terme temporaire aux agapes et provoqua une excitation générale qui me semblait pour ma part autant due aux facultés du Gevrey-Chambertin qu’à la réputation de ces artistes corses. Ma femme en profita elle pour s’éclipser. Surpris de son peu de goût pour les chants polyphoniques, je décidais de la suivre. Pendant que retentissaient les premières mesures de « Forza Corsica », je montais à pas de loup les escaliers où j’avais vu disparaître ma moitié…

C’est chancelant que je redescendis les marches. Elizabeth Salander parut surprise que je lui indique les toilettes alors qu’elle me demandait s’il restait un peu de Gevrey-Chambertin, mais mon cerveau était en déroute et mes neurones battaient la campagne. J’avais surpris ma femme alanguie dans les bras du délégué maltais, dans une attitude sur laquelle on ne pouvait se méprendre. Une froide colère me prit. Qu’encore elle choisisse un apollon ou un de mes chefs charismatiques… Mais non ! Elle se jetait au cou du premier venu, un nain, un nabot, un court sur pattes ! Désormais, le délégué dont j’ignorais même jusqu’au nom, était devenu pour moi « el corto Maltese »…
Mais déjà les douze coups sonnaient à l’horloge de grand-maman. Je fis mon entrée dans le salon au moment où I Mavroni concluait son récital sous les applaudissements et les cotillons d’une foule conquise. J’empoignais la déléguée estonienne et l’embrassais fougueusement sous le gui, reprenant uniquement mon souffle pour lui bredouiller qu’il s’agissait d’une vieille coutume française à laquelle on ne pouvait se soustraire à l’aube d’une nouvelle année. Eva Kerès n’avait pas encore repris ses esprits quand je la laissais dans les bras ravis du délégué de RDC. Il était temps pour moi de mettre fin aux discussions du traité d’amitié malto-suisse qui se déroulaient à l’étage. Mais je n’eus même pas à monter, « corto Maltese » et ma femme redescendaient les escaliers avec un parfait vernis d’urbanité mondaine. Tout en affichant également un sourire mondain au possible, je me jurais intérieurement que ce nain ne perdait rien pour attendre…

Il me fallut l’aide de Achille Lumumba, honorable premier conseiller zaïrois devenu congolais républicain et démocratique, enfin débarrassé de sa ridicule perruque disco orange, pour porter dans le taxi Rupert Dlamini à qui le rhum-coca avait visiblement fait oublier tous ses soucis. Achille monta également mais signala au taxi qu’il souhaitait pour sa part être déposé au Macumba, la plus grande boîte d’Europe, où il comptait débuter en beauté et en chansons la nouvelle année.
Le taxi parti, le silence revint enfin. A pas lents, je remontais l’allée de gravier. Je me sentais outragé, brisé, martyrisé. Mais d’une certaine manière je me sentais aussi libéré. Ma femme était faible, elle était humaine donc…

09 janvier 2008

avenir glorieux sous la conduite du chef suprême


JOURNAL D'ADRIEN DEUME
Ma femme grogna lorsque le réveil sonna à 6 heures. J’avais moi-même une envie pressante de balancer le perturbateur contre le mur, mais les pensées encore embrumées je me rappelais soudain que je me levais ce matin en tant que Directeur de la Division… Je pris le temps de digérer l’information puis c’est d’une démarche auguste que je me dirigeais vers ma douche. Tout en mettant une noix de shampoing dans le creux de la main je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était une chevelure de chef que j’allais malaxer. Puis mon épouse me cria d’un ton sec de cesser de maltraiter « Carmen » et Bizet par la même occasion, mais je ne l’écoutais déjà plus, occupé à me beurrer une tartine de chef…
Le chauffeur du 11 me regarda bizarrement rentrer à pas lents et l’air pénétré dans son bus mais je n’en avais cure, j’avais d’autres préoccupations plus importantes en tête. Alors que je planifiais déjà d’inviter à déjeuner un de mes homologues directeurs de division je me rendis compte avec effroi qu’avec les 13 coups d’une heure de l’après-midi sonnerait également la fin de mon intérim. Or, il était inenvisageable qu’un directeur puisse déjeuner avec un P2. Une règle non écrite mais qui était grosso modo respectée au Palais voyait chacun des échelons hiérarchiques rester entre soi. Et seuls des liens personnels expliquaient les repas qui contredisaient cet invisible article des tables de la Loi. Il me fallait donc envoyer une invitation dans la matinée, en tant que directeur de division, et descendre à la cafeteria avant 13 heures, toujours dans la peau d’un directeur. Que mon changement de statut s’opère pendant le repas et cela passerait inaperçu…
J’attendis vainement un signe de déférence de la part des gardes à l’entrée du Palais mais rien ne vint. Ils n’avaient probablement pas été alertés de mon changement de statut mais je me sentais d’humeur à pardonner, serein au-delà de tout ce que j’avais connu jusqu’alors. Je fis le tour des bureaux de mon étage afin d’organiser de toute urgence une réunion tout en attendant secrètement des félicitations pour ma promotion, mais à mon grand désappointement personne n’était présent. J’entrepris alors une espèce de « ramassage scolaire » et fis le tour des divers points de socialisation du Palais. Au bar du Serpent je ramassais Justine Marlin. Nosfératus était lui plongé dans une intense réflexion au café des délégués, les yeux fermés et un sourd ronflement lui agitant les lèvres. Du bar de la presse je ramenais par la peau du cou Rafsandjani qui préparait de façon bien légère à mon goût son propre intérim à la tête de la Division. Pedro Delgado fut long à convaincre mais il se rendit finalement à mes arguments sur l’inutilité pour sa carrière future de flirter avec la correspondante de l’AFP dans le bureau de cette dernière. Blomqvist me jeta pour sa part un regard indifférent lorsque je frappais à la porte de son bureau pour lui signaler la tenue d’une réunion de service où j’allais présenter les grands axes de mon action à venir. Depuis qu’il n’avait pas obtenu le poste de chef de Branche qui obsédait ses pensées depuis de longues années, il avait décidé d’une grève du zèle qui pour le moment n’avait affolé personne. Une insistance de ma part fit passer une lueur dans ses yeux qui n’eut aucun mal à me convaincre que j’avais sans doute bien mieux à faire ailleurs. J’avais appris à me méfier du feu qui pouvait couver sous la glace scandinave…

C’est devant une troupe hétéroclite que j’entamais mon discours. Les grandes lignes en étaient simples. Depuis mon arrivée à l’ANUS-SEC, j’avais cogité et il me semblait que le travail de notre Division pâtissait de plusieurs faiblesses :
- Les projets de coopération technique étaient menés en dépit du bon sens, organisés à la va-vite en fonction des nécessités de notre organisation et non des besoins des bénéficiaires.
- Notre travail analytique souffrait pour sa part de la dispersion de nos sujets d’analyse. Nous étions superficiels sur tout et spécialistes de rien. Nous ne pouvions en conséquence retrouver notre position d’autorité que si nous nous recentrions sur nos forces.
- Enfin, notre travail intergouvernemental était au mieux un gâchis de temps et d’énergie, au pire une ineptie. Nous n’étions un forum de négociation pour aucun accord international à part des décisions mineures sur des sujets annexes. Nos discussions étaient par ailleurs devenues redondantes avec d’autres institutions bien mieux outillées que nous en terme de ressources humaines, participation de haut niveau et renommée. Notre seule chance était donc de sortir du format éculé des discussions diplomatiques sans prise de décision, et de redevenir un porte-voix qui promeuve des visions alternatives et novatrices, en prise directe avec les problèmes réels des pays que nous étions censés aider…
Assez satisfait de ma synthèse j’arrêtais là mon discours, attendant les réactions de mes collègues présents. Mais personne ne semblait avoir écouté un traître mot de mon intervention. Justine Marlin rédigeait son courrier, Nosfératus avait repris sur sa chaise et les yeux fermés le fil de ses réflexions, Pedro Delgado, de son côté, pianotait frénétiquement sur son téléphone portable, envoyant des SMS enflammés à la correspondante du quotidien japonais Asahi Shimbun qui lui semblait beaucoup plus sensible à son charme que la mégère de l’AFP. Quant à Rafsandjani, il me regardait, les yeux polis mais indifférents. Mon discours dépassait de beaucoup le champ de ses compétences et il attendait patiemment de pouvoir se remettre à la mise en page des cartes de vœux électroniques de Rita Kertani. Je compris dès lors que mon charisme ne suffisait pas pour rallier l’équipe à mon panache blanc. Il me fallait leur démontrer ce que eux-mêmes pouvaient retirer des réformes que je suggérais. Patiemment, je tentais de traduire en bénéfices concrets chacun des points que j’avais évoqués, ne suscitant que des regards au mieux sceptiques, au pire teintés de commisération. Vexé, je mis alors un terme à ce que j’appelais la « phase de concertation ».

De retour à mon bureau, la vue de Mathew Chang me rappela qu’il était vital d’inscrire dans la durée les décisions que j’allais prendre entre 9h et 13h afin qu’elles ne soient pas détricotées à partir de 14h. Ma première mesure fut de convoquer Rafsandjani pour lui demander d’envoyer un fax à tous les directeurs des agences de l’ONU recensées à Genève. Ce fax signé de mon nom et de mon titre temporaire récapitulerait dans les termes les plus vagues les évènements de l’année passée et leur impact sur la réforme en cours des Nations Unies. Il mettrait l’accent sur « l’importance de la coordination entre agences afin d’augmenter les synergies», poursuivrait avec la "nécessité de renforcer les contacts entre directeurs" et conclurait en rappelant qu’à cet effet une « réunion de concertation-réveillon de St Sylvestre » était organisé chez "Adrien Deume, officer in charge" etc. J’étais assez content de la manière habile avec laquelle j’amenais l’invitation et mon titre, mais il fallait faire vite car il était déjà 10h30 et je n’avais plus que deux heures et demi devant moi comme directeur de la Division.
Je passais les deux heures qui suivirent à répondre personnellement à toutes les demandes adressées au « directeur de la Division de l’Analyse Systémique de la Solidarité Internationale ». L’intitulé de la division prêtait à confusion et beaucoup de correspondances auraient pu tout aussi bien atterrir au Secours Catholique ou à Médecins sans frontières. Je me fis néanmoins un devoir de répondre scrupuleusement en remerciant l’envoyeur pour l’intérêt qu’il portait à nos activités et en lui joignant une des cartes de visite fraîchement imprimées à mon nom. Une fois cette tâche bouclée, il devenait alors urgent de me préoccuper de mon déjeuner. Les autres divisions de l’ANUS-SEC étant également dirigées par des officers in charge, je m’étais rabattu sur le directeur du service courrier qui avait l’avantage d’être un titulaire permanent de son poste. Il serait à n’en pas douter un contact précieux pour l’avenir. Je consacrais les quelques minutes qui me restaient comme directeur à signer quelques autorisations de congé en faveur du fonctionnaire Deume Adrien.
C’est apaisé et sans un regard pour mon successeur que je quittais mon bureau en direction de la cafeteria. Je n’avais certes pas pu concrétiser tous les projets que j’avais en tête en prenant les rênes de la Division mais c’était un premier galop d’essai. Je me sentais désormais prêt à assumer les plus hautes fonctions…

06 janvier 2008

Deume cherchant à "habiter la fonction" par Manet


JOURNAL D'ADRIEN DEUME

J’avais passé la période entre Noël et Nouvel An à peaufiner ma stratégie et à réfléchir à mon action à venir. Ma femme m’en voulait beaucoup de la négliger pendant ces périodes de fête. J’avais pourtant bien tenté de lui expliquer que les responsabilités qui allaient m’échoir ne pouvaient être prises à la légère. Un week-end passé chez mes beaux-parents à Verbier m’aurait détourné de la tâche essentielle qu’il me fallait accomplir. J’avais en effet toujours suivi de près les soubresauts de la vie politique française et à l’image de ses Présidents de la République successifs, je souhaitais prendre le temps qu’il fallait pour « habiter la fonction et prendre la mesure des responsabilités à venir ». Mon épouse m’avait bien proposé pour me détendre de remplacer le week-end familial suisse par une virée à Malte sur le yacht d’un de ses amis, mais j’avais répliqué d’un air grave que la période de réflexion et d’introspection à laquelle j’allais me livrer devait être détachée de toute notion de plaisir et que c’est essentiellement de calme dont j’avais besoin. Elle avait haussé les épaules et d’un ton vengeur m’avait lancé que pour sa part luxe et volupté lui convenaient tout à fait et qu’elle me laissait bien volontiers le calme. Elle ajouta désinvolte qu’Ernesto Bertarelli qui l’invitait à Malte serait désolé de mon refus mais qu’il serait probablement ravi de pouvoir compter sur sa présence à elle… Je ne prêtais aucune attention à ce dernier commentaire perfide car j’étais déjà penché sur ma feuille blanche, échafaudant la liste des priorités pour les 4 heures de pouvoir absolu sur lesquelles j’allais pouvoir compter…

La situation n’était pas simple. En effet, je partageais mon bureau avec Mathew Chang qui allait me succéder à la tête de la Division. Depuis mon arrivée ce collègue singapourien m’ignorait superbement. Ancien délégué de son pays auprès du Bureau International du Travail, il s’était fait remarqué lors des Assemblées Générales de cette organisation par ses harangues hargneuses mais solidement ficelées, ce qui le rendait d’autant plus craint. Son pays s’était hâté de mettre fin à ses fonctions car chacune de ses interventions ruinait plusieurs mois d’efforts de l’office de promotion du tourisme de son pays. Ses tendances paranoïaques n’en étaient sorties que renforcées. Selon lui tout le monde jalousait sa compétence et cherchait à le démolir. Il était devenu hors de question pour lui de retourner dans son pays après ce qu’on lui avait fait subir et il s’était donc mis en quête d’un poste au sein d’une Organisation internationale genevoise. Ses contacts d’ancien délégué lui avaient permis d’obtenir un poste de responsable de programme dans le même service que le mien. Néanmoins, l’ANUS-SEC ne pouvait bien entendu plus lui offrir les attributs de respectabilité dont il avait bénéficié par le passé en sa qualité de délégué diplomatique. Il avait ainsi dû partager son bureau avec moi, ce qui l’avait grandement offusqué. Le jour même de mon arrivée il avait fait venir Falbala Martin-Lermignat dans notre bureau et, ignorant totalement ma présence, avait exprimé sa réticence à partager son lieu de travail pour des « raisons évidentes de confidentialité ». Au moins les choses étaient claires… Au fur et à mesure de notre cohabitation forcée j’avais néanmoins découvert qu’il n’y avait pas de volonté de sa part de blesser mais qu’il s’agissait plutôt d’une ignorance crasse de ce que pouvaient bien signifier les concepts de tact, savoir-vivre ou diplomatie. Il se rengorgeait à longueur de journée sur la formation militaire extrêmement stricte qu’il avait suivie en Grande-Bretagne et j’avais constamment envie de lui répliquer qu’elle transpirait de toute façon par tous les pores de sa peau. Il se trouvait que je partageais mon bureau avec un apprenti sergent-chef paranoïaque dont les regards soupçonneux se faisaient de plus en plus fréquents à mesure que l’on s’approchait de la date du 31 décembre et du couronnement de nos carrières respectives…

J’avais enfin terminé de tracer les grandes lignes de mon programme d’action. J’avais également finalisé le brouillon de la carte de visite que j’allais faire imprimer de toute urgence. Le sourire aux lèvres, je lisais et relisais ce texte qui me remplissait de fierté :
Adrien DEUME
Officer in Charge
Division for Systemic Analysis of International Solidarity
United Nations Agency for Solidarity - Economy and Cooperation Secretariat

Malheureusement, et pour des raisons incompréhensibles, les Nations Unies n’imprimaient que la version en anglais des cartes de visite officielles. Intérieurement, je me promis d’en faire imprimer en ville une version en français pour ma famille…
D’un coup d’œil rapide à ma droite, je pouvais constater que Mathew Chang n’avait rien remarqué de mon manège, trop occupé à se débattre avec un document word. Mathew Chang était en effet l’un des derniers survivants de la période du crétacé supérieur en matière informatique. J’avais, tout comme lui, cru à mon arrivée dans notre service qu’une secrétaire s’occuperait pour moi de ma correspondance. J’avais rapidement dû déchanter. Nous avions au sein de ma Branche cinq secrétaires dont la première était en arrêt-maladie prolongé et la deuxième apparemment une défenseur farouche du concept d’allocation d’existence, autrement dit d’un salaire versé sans contrepartie de travail de sa part… Notre service de 30 personnes devait donc se reposer sur trois assistantes dont Julie Verbecke, elle-même davantage passionnée par l’astrologie et autres questions ésotériques que par les tâches prosaïques requises par notre Branche. J’avais donc rapidement compris qu’il allait me falloir me débrouiller par moi-même. Mais pour que Mathew Chang puisse procéder de même, il y avait un obstacle de taille. Il n’avait tout simplement jamais utilisé un ordinateur de sa vie. Une semaine de formation intensive avait comblé les besoins essentiels, mais l’ordinateur restait pour Chang un objet maléfique qui participait du complot à son égard. Ainsi, il s’en était vertement pris au responsable du Help desk informatique. On lui avait, selon ses dires, attribué volontairement un ordinateur aux capacités extrêmement limitées qui ne lui permettait plus de stocker ses documents. Perplexe, le service d’assistance avait accompagné Chang à notre bureau et avait compris ce qu’il sous-entendait : son écran était littéralement recouvert d’icônes et il n’y avait effectivement plus de place pour stocker de fichiers sur son desktop. Chang ignorait tout bonnement l’existence d’une fonction « folders » qui lui aurait permis de regrouper ses documents… Réfrénant avec le plus grand mal son hilarité, la collègue informaticienne avait pris son air le plus sérieux pour déclarer qu’il s’agissait effectivement d’un problème complexe auquel elle avait elle-même été confrontée dans le passé et qu’après plusieurs heures de recherche elle avait pu trouver une solution satisfaisante. Et c’est ainsi que Chang découvrit avec ravissement une fonction qui lui permettait d’alléger son écran…

Le 30 décembre au soir, je vérifiais avec mon épouse, rentrée bronzée et détendue de son excursion maltaise, les derniers détails de notre soirée de Saint Sylvestre qui allait faire date. J’étais très fier de mon idée : organiser un réveillon pour la communauté diplomatique de Genève à l’invitation de « M. et Mme Adrien Deume. Officer in Charge. Division for Systemic Analysis of International Solidarity. United Nations Agency for Solidarity-Economy and Cooperation Secretariat”…
Voilà qui allait enfin me faire rentrer dans le gotha! Le traiteur Gilles Desplanches livrerait nourriture et boissons et j’avais recruté une chorale de chanteurs polyphoniques corses pour animer le passage à l’heure fatidique. Je me frottais les mains à l’énoncé des invitations qui avaient été lancées : en plus de quelques collègues de l’ANUS-SEC, j’avais convié les directeurs que j’avais côtoyés dans les caves de Glodeni, le Directeur général de l’UNOG ainsi que les responsables des autres agences de la galaxie ONU et les Ambassadeurs des principaux pays représentés auprès des Nations Unies. Ils allaient pouvoir constater qu’Adrien Deume savait recevoir !
Mais avant de monter me coucher, je pris également une demi-heure pour m’isoler dans le noir afin de tenter « d’habiter ma fonction ». Je n’étais pas bien sûr de la manière dont allait se manifester l’arrivée de "l’habitation" mais j’espérais pouvoir toujours plaire à ma femme après coup. C’est dans une chambre silencieuse et obscure que le sommeil me prit avant que je puisse constater l’achèvement du processus de transformation…

03 janvier 2008

le cadeau de Noël d'Adrien


02 janvier 2008

JOURNAL D'ADRIEN DEUME
C’est Falbala Martin-Lermignat, notre assistante administrative, qui me ramena aux réalités prosaïques du calendrier grégorien. Alors que je m’inquiétais déjà de l’épidémie qui semblait avoir emporté une bonne partie de mes collègues pendant mon absence en Syldavie orientale, notre assistante me rappela que nous étions entrés dans la « période des fêtes de fin d’année »… Pris dans la frénésie de ma mission à Glodeni, j’avais en effet complètement oublié cet aspect des choses.
Dès lors je comprenais mieux pourquoi le Palais des Nations ressemblait davantage ces jours-ci au désert des Tatars qu’à une ruche fiévreuse. Ceci expliquait également pourquoi Rita Kertani n’avait pas jugé bon de revenir au bureau depuis notre retour de Syldavie orientale et pourquoi le bureau de Rodrigo Rojas s’était lui-même désintéressé des conclusions de notre mission pour se tourner vers une tâche plus importante, l’envoi des cartes de vœux signées du Secrétaire Général.
Léon Andrianampoinimerina, que j’avais vainement cherché dans les bureaux, jouissait comme beaucoup d’autres de nos collègues de son home leave bisannuel, un retour dans ses foyers payé tous les deux ans par les Nations Unies à tous ses agents d’un grade professionnel. Léon attendait avec impatience chacun de ses home leaves qui mettait du beurre dans ses épinards une année sur deux. La règle stipule en effet que l’organisation verse une dotation correspondant à 75% du billet économique le plus cher pour le trajet Genève - pays d’origine du fonctionnaire, et ce pour chacun des membres de la famille directe de l’agent titulaire. Léon, bien au fait de cette règle, réservait les billets pour Madagascar une année à l’avance, obtenant ainsi des tarifs extrêmement intéressants. Et la différence entre le coût des billets et la dotation qu’il avait perçue lui permettait de développer son entreprise de confection pour hommes à Nosy Bé, au nord de la Grande Ile. Il était désormais devenu le principal fournisseur de costumes-cravates de toute la ville. Bien entendu l’entreprise était au nom de son frère resté au pays et Léon, qui m’avait confié cette histoire lors de notre première rencontre, m’avait déclaré tout fier que c’était sa touche personnelle au développement de son pays et qu’il s’agissait somme toute d’une simple redistribution de revenus, plus efficace que tous les séminaires de sensibilisation ou ateliers de validation que l’ANUS-SEC mettait en place…
Certains fonctionnaires se sentaient cependant floués par ce système. En effet, cette dotation n’était valable que pour un voyage en avion. Dans le cas où le retour aux foyers pouvait se faire par un moyen de transport terrestre, l’ONU remboursait le billet le moins cher et là, un simple voyage pouvait prendre l’allure d’une véritable épopée. Mon collègue Pedro Delgado, que l’on surnommait « lé maillot yaune » en hommage à son homonyme cycliste, avait ainsi clamé haut et fort qu’il préférait renoncer au bénéfice du home leave plutôt que de refaire à l’avenir le périple qui l’avait amené de Genève à son pays d’origine, la Principauté d’Andorre. Andorre a en effet cette particularité d’organiser un concours national pour le recrutement de fonctionnaires permanents des Nations Unies mais dans le même temps de ne pas disposer d’aéroport, question de priorités sans doute… L’administration des Nations Unies avait donc généreusement informé Pedro Delgado qu’il bénéficierait, sur présentation des titres de transport usagés, du remboursement pour le trajet suivant :
- Genève- Lyon Pardieu par le TER de 17h43
- Lyon Pardieu-Toulouse via Avigon centre par le TGV de 21h16
- Toulouse- Perpignan par le train couchettes de 3h du matin
- Perpigan-Andorre par le TER de 6h47
A son arrivée en gare d’Andorre, Pedro avait une mine tellement patibulaire avec sa barbe de 24 heures, ses yeux injectés et sa chemise froissée que les douaniers lui avaient fait subir les derniers outrages… Pedro s’était évidemment fendu d’un mémo rageur à l’administration, mémo qui contenait également copie de la demande de naturalisation adressée par mon collègue aux autorités de Kiribati, pays au home leave beaucoup moins contraignant et beaucoup plus rémunérateur…
Un autre de mes collègues, Symphorien Nadir (dont les parents semblaient avoir un humour bien à eux) avait lui le malheur d’être originaire d’Annemasse, à côté de Genève. Il avait bien tenté de faire valoir ses droits de petit-fils de harki algérien pour bénéficier d’un retour à des foyers plus exotiques, mais l’administration était restée inflexible. Cependant, il lui avait été notifié que, bien entendu, le coût du billet de bus 4 zones Genève-Annemasse par la voie la plus directe resterait pris en charge par l’Organisation. Symphorien avait poliment décliné l’offre…

Pour ma part, ces histoires de home leave me touchaient peu, il serait toujours temps d’y revenir dans deux ans. Par ailleurs, Gunthar Neckers avait avantageusement remplacé Léon en matière de conseil vestimentaire. Il m’avait indiqué que, si effectivement Rojas concevait toujours une détestation réelle à l’égard des cravates, il avait dû mettre de l’eau dans son vin car nous étions tout de même dans une organisation amenée à côtoyer de nombreux diplomates qui auraient probablement considéré avec circonspection un fonctionnaire doté d’un nœud papillon. Il avait donc transigé et ses foudres ne s’abattaient plus désormais que sur les cravates italiennes, les autres gardaient droit de cité à l’ANUS-SEC. Gunthar Neckers lui-même arborait uniquement les cravates officielles des Nations Unies, évitant ainsi toute gaffe puisqu’il ne savait pas distinguer une marque italienne d’une marque française ou vietnamienne…

C’est en revenant du bureau de Gunthar Neckers, qui m’avait fait admirer les diverses cravates qu’il gardait dans son bureau pour les rendez-vous impromptus, que je tombais sur Falbala Martin-Lermignat, le visage accablé et les cheveux en déroute. Inquiet, je lui demandais si je pouvais faire quelque chose pour elle. Elle se retourna sur moi d’un air absent et me demanda brusquement le grade auquel j’avais été recruté. C’est d’une voix pleine d’assurance que je lui annonçais qu’elle avait devant elle un fonctionnaire professionnel de 2e catégorie plus communément appelé P2. Elle hocha la tête d’un air entendu tout en murmurant qu’elle aurait peut-être besoin d’en arriver jusque là… Tout cela me semblait bien obscur et je l’accompagnais dans son bureau, bien décidé à savoir quel type de responsabilité on allait éventuellement me confier.
Elle parut surprise de me voir entrer à sa suite mais ne s’offusqua pas de ma demande d’éclaircissement. Après tout, reprit-elle, dans sa situation tout conseil était bon à prendre. Elle m’expliqua donc le cas de conscience dans ses moindres détails. En raison des fêtes de fin d’année notre Division était tout simplement désertée. Mme Gatay, directrice de notre Division, était officiellement en mission, officieusement retournée en Inde, son pays d’origine, pour organiser le mariage fastueux de sa fille avec Rajiv Tata, l’un des héritiers du conglomérat du même nom. Rita Kertani était Dieu seul savait où, quant à Igor Kondratiev, il était retourné au Turkménistan mettre un peu d’ordre dans ses affaires de famille. A en croire Grettel, un de ses frères venait d’être condamné pour trafic de drogue en Allemagne et Kondratiev était retourné dans son fief pour discuter en famille des meilleurs moyens d’étouffer l’affaire afin qu’il n’y ait pas de fuites jusqu’à Genève. Il va sans dire qu’avec Grettel dans les parages, ces précautions étaient devenues superflues… Les autres chefs de Branche ou de section de la Division étaient tous également en vacances à Courchevel ou Crans Montana, en home leave ou en mission. Sylvia avait sondé l’ombrageux Leff Blomqvist, chef de section de l’observatoire analytique de la prospérité, mais ce dernier avait vertement répliqué que « son supérieur direct ne lui confiant pas la charge de sa Branche lorsqu’il partait en mission, il était évident que ses capacités intellectuelles limitées ne lui permettraient pas d’assurer un intérim convenable pour la direction de la Division ». En désespoir de cause, Martin-Lermignat avait graduellement et réglementairement descendu les échelons hiérarchiques à la recherche d’un(e) candidat(e) au poste de Directeur par intérim. Mais le sort s’acharnait sur elle. Soit les agents étaient malades, soit absents, soit en congés. A un certain moment, elle avait bien cru coincer Saké Kawahuri. Puisque ce dernier n’avait pas de document officiel attestant de son absence, c’est qu’il était donc présent. Malheureusement, cette belle probité s’était rapidement heurtée aux réalités des Nations Unies. Kawahuri était tout simplement parti en douce, sans prévenir ni sa hiérarchie, ni son administration. Neckers confirma à mots couverts que Saké, obsédé par les éclipses solaires, avait découvert avec stupéfaction en ouvrant les pages du « 20 minutes » qu’il dévorait sur la route du travail, que l’une d’entre-elles était prévue pour le lendemain et que le canton du Tessin allait bénéficier de la visibilité (ou dans ce cas la non-visibilité) la plus optimale. Il était donc parti pour Lugano, en bon chasseur d’éclipse… Désespérée, Falbala en était arrivée aux fonctionnaires de 3e catégorie ou P3. Elle avait sollicité Taguri Imo mais ce dernier, absolument transi d’effroi, avait bégayé qu’il ne pouvait se charger d’une telle responsabilité sans l’aval de Rita Kertani. Consciente qu’il était de toute façon dangereux de laisser, même un 24 décembre, la Division entre les mains de Taguri, Falbala lui avait demandé de tout oublier.
M’ayant expliqué toute l’histoire, Martin-Lermignat reprit du poil de la bête et d’un poing rageur frappé sur son bureau, elle m’indiqua que la plaisanterie avait assez duré. Ainsi dit, ainsi fait, elle trancha dans le vif et parmi les fonctionnaires de 2e catégorie… Justine Marlin débuterait ainsi l’intérim et l’assurerait du 24 au 27 décembre, Nosfératus (je ne connaissais toujours pas son vrai nom) prendrait le relais du 28 au 30. Le 31 décembre était une journée délicate car tout le monde avait décidé de partir plus tôt du bureau. J’assurerais néanmoins la continuité du pouvoir de 9h à 13h. Il y aurait vacance du pouvoir de 13h à 14h (mais Martin-Lermignat nous fit promettre de ne pas ébruiter ce fait), mon collègue de bureau Mathew Chang prendrait le relais de 14h à 16h, puis c’est sur les épaules de Darius Rafsandjani que reposerait le poids des responsabilités pour les dernières heures de l’année. Les compétences professionnelles de Rafsandjani étaient essentiellement tournées vers la mise en page de documents word, la gestion de la messagerie de Rita Kertani ainsi que sur la gestion administrative des projets de coopération, mais l’on avait estimé d’un commun accord que cela suffirait amplement pour cette fois…
Cette fin d’année s’annonçait donc sous les meilleurs auspices puisque j’allais officiellement devenir le Directeur de Division pendant quelques heures. Même par intérim, cette perspective me ravissait et je réfléchissais déjà à la meilleure manière de tirer parti de cette occasion inespérée…